Herman Melville, Moby Dick

Massif de l’Aigoual, lac des Pises

Devant l’ampleur du livre et l’échéance de la bibliothèque qui s’approchait, j’ai failli renoncer (provisoirement) à cette lecture. Mais l’imprudence, électrisant les nerfs de mon bras, a mis ma main en mouvement en un geste funeste. Ce pâle petit pion usé jusqu’à la corde, élimé de costume et de coeur… j’étais foutue. Devant une telle phrase, si délicieuse de mystère et de sonorité, un être de ma nature se cabre devant l’idée de ramener l’ouvrage non terminé dans les rets impatients du bibliothécaire, fusse au prix de désagréments futurs.

Je dis, moi, que cette perpétuelle tabagie doit avoir été, sinon la cause, du moins l’une des causes de l’heureuse disposition de sa nature; car nul n’ignore que l’air de ce pauvre monde est effroyablement infecté, aussi bien sur terre que sur mer, par les exhalaisons de la misère sans nom des innombrables humains qui sont morts d’y avoir respiré; et de même qu’en temps de choléra, il est des gens qui ne sortent pas sans un mouchoir imbibé de camphre sous la narine; de même aussi le tabac de Stubb, contre toutes les tribulations de cette existence, devait opérer comme une sorte d’agent de désinfection. (209)

Un ouvrage conséquent, que finalement, je n’ai pas mis très longtemps à lire. Si le premier quart m’a complètement emportée par son souffle, sa verve, sa fougue, les deux suivants ont été vite survolés, la lecture de certains chapitres se limitant même à leur seul titre. La mise en place est magnifique. La petite chambre froide comme une palourde, Queequeg le cannibale méditant, l’indicible ascendant magnétique d’Achab, investissent notre intérieur en profondeur. Herman Melville emporte le coeur par ses grandes vagues de mots, son texte fourmille d’expressions et de phrases qu’on meurt d’envie de noter, on est tout de suite projeté dans une réflexion existencielle qui se niche jusque dans les échelles de cordes et les lampes à bascule. Notre part mystique se reconnaît dans l’eau-de-vie d’humanité qui jaillit de son alambic, dans cet homme dont l’âme est tout emprisonnée, comme engluée dans son tabernacle de chair et ne peut s’y mouvoir à l’aise, ni surtout en sortir sans courir un risque mortel. Achab, habité par une transcendance mystique qui enflamme son entourage, semble cependant ne pas avoir orienté son esprit au mieux… comme diraient les bouddhistes, la cristallisation est un mécanisme à haute teneur en souffrances futures…

Tout ce qui tourmente et torture, tout ce qui trouble la raison, tout ce qui remue et fait remonter la lie des choses, toute vérité frappée de malice, tout ce qui tord les nerfs et tout ce qui caille dans le cerveau, tout le subtil démoniaque de la vie et de la pensée, oui, tout le mal et tout le mauvais, pour ce fou d’Achab, se trouvait personnifié visiblement et devenait affrontable en Moby Dick. (309)

Massif de l’Aigoual – Lac des Pises

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual – Lézard

 

 

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