Sigrid Nunez, L’ami

Je soupçonne les responsables des achats de la médiathèque de Saint-Affrique de lire Télérama et d’écouter le Masque et la Plume. Parfois une critique m’interpelle fortement venant de l’un de ces deux médias. Le désir puissant d’avoir le livre entre les mains envoûte mon esprit. Et que vois-je sur la table des nouveautés dès mon entrée dans la MISA ? L’ouvrage en question ! Le phénomène revêt pour moi une aura enchanteresse, voire extra-sensorielle. C’est ce qui est arrivé pour L’ami.

J’ai parcouru les premiers chapitres en me disant que la critique de Télérama était plus chatoyante que le livre dans son existence réelle. Je trouvais que c’était un bouillon de culture agréable à lire, très soigné dans la construction, avec une certaine propension à tâtonner dans le glauque – suicide, souffrance, mort, sexe – mais sans transcendance, restant à ras de terre. Les citations d’écrivains se répondaient les unes aux autres sans qu’ils en sortent des étincelles. Les sonorités mentales, urbaines, intellectualisantes de l’écriture ne permettaient pas la rencontre.

Au début, j’ai cru qu’il était de mon devoir d’épouse d’essayer de comprendre. Mais j’ai fini par arriver à la conclusion que c’était faux. Il avait choisi le silence. Sa mort était un mystère. J’ai finalement décidé de lui accorder son silence. Son mystère. (197)

Arrivée à la huitième porte, j’ai soudain été illuminée de l’intérieur par le texte. Fallait-il lire tout le reste pour atteindre à cette grâce ? Fallait-il traverser la plaine morne et triste des deux premiers tiers du récit pour que la faille créée laisse passer la lumière ? Je ne pense pas que cela corresponde précisément aux intentions de l’auteur mais le fait est que j’ai trouvé la fin d’une telle beauté que pour vérifier, j’ai parcouru une nouvelle fois tout le livre. Mais non, il n’avait pas changé. Accepter l’inconnaissable… accueillir notre incapacité à comprendre comme une ouverture à la richesse de l’autre et à son altérité magnifique.

Même ces aspirants écrivains qu’étaient tes étudiants semblaient incapables de juger un livre à l’aune de sa coïncidence avec les intentions de l’auteur, ils jugeaient uniquement sur leur appréciation personnelle, leur taux de satisfaction. (153)

Même si je ne pense pas avoir saisi dans toutes leurs implications les réflexions de l’auteur à propos des lecteurs-consommateurs et des aspirants écrivains d’aujourd’hui, son regard désabusé sur les critiques spontanés que permettent les réseaux sociaux me titille et me travaille. Quelle est la limite à ne pas franchir entre vulgaire attente narcissique de satisfaction et expression d’une sensibilité qui en rencontre une autre ? Les intentions de l’auteur, fussent-elles parfaitement et habilement mises en forme littéraire, justifient-elles tout ouvrage dans l’absolu de leur existence sans interaction ?

…Et la définition de l’amour de Rainer Maria Rilke, si congrue, en dédicace à certains habitants de mon coeur…

Que sommes-nous, Apollon et moi, si ce n’est deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre ?
(188)

 

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