Alain Labbé, Le bateau fraise

Alain Labbé, Le bateau fraise

Encabannés ! Comme ils disent en Acadie…

Ici comme en mer, la tempête est un piège dont on ne peut se défaire de la main gauche, celle du passé, des heures précédentes. (152)

Qui aurait cru que cette phrase, anodinement notée au fil de ma lecture, prendrait une dizaine de jours plus tard, alors que je m’attelle à l’écriture de cette critique, un sens neuf et dramatique ? L’avis de tempête, pourtant, était à portée de connaissance de qui voulait bien prendre la peine de s’informer. Les décideurs à l’œuvre ont temporisé, le peuple que nous sommes plie aujourd’hui l’échine. le bateau coronavirus réduit les marchés de plein vent au silence. Seuls les goélands sur les toits ont encore le droit de gueuler et de flotter ici et là au gré de leur instinct.

Les enfants entrent dans la danse. Les quatre, six ans, me fascinent. Leur front affleure l’alignement des barquettes devant moi. Tandis que le mère ou la grand-mère achète, le regard de l’enfant va des fraises à mes yeux. Un sur dix me vole une fraise. (126)

Ces marchés qu’Alain Labbé décrit avec l’encre de la tendresse et de l’humour. Ses portraits sont campés en une phrase, d’un seul trait de crayon. le regard posé sur la silhouette esquissée, on désire la rencontre, frôler d’un plus près l’engeance hilare des producteurs de fraises ou la femme nue, les cheveux élégamment relevés par une immense fougère. Tel Manu Larcenet dans Le retour à la terre, il a sa Mortemont : c’est l’Assassin. Personnage aussi inquiétant qu’intrigant, dont le caractère désastreux donne du sel aux situations les plus anodines.

Je patiente, la porte du tunnel en main tel un larbin, alors que tout un tas de bourdons se présentent pour entrer. Je les vois arriver de loin, petits points zigzaguant dans la clarté du ciel. Quand je referme, pensant que tous sont revenus, un autre arrive et tournoie nerveusement devant la porte close. J’ouvre et je l’engueule. (104)

Portier pour chat, c’est très courant. Mais portier pour bourdons… ! Rien que du vécu, dans ce récit, mais qu’Alain Labbé, en conteur habile et attentif aux vibrisses émotionnelles de son public, réinvente, met en scène et en couleurs… laisse mûrir jusqu’à plein épanouissement en somme, avant de l’offrir en barquette.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

Ce contenu a été publié dans Explorations littéraires. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *