Arnaldur Indridason, Les nuits de Rejkyavik, lu par Jean-Marc Delhausse

The Metropolitan Museum of Art, New York 49.55.7 - Arnaldur Indridason, Les nuits de Rejkyavik, lu par Jean-Marc Delhausse

The Metropolitan Museum of Art, New York 49.55.7

Lente déambulation dans le passé, parmi noctambules et clochards, que j’ai bien appréciée. Une tonalité brun grisâtre, des espaces ouverts et un temps qui s’étire. Erlendur, quoique toujours roide, y déploie ses meilleures qualités. On navigue en eau trouble à travers les no man’s land, l’enquête n’est pas déplaisante. Elle se déroule en dilettante, comme un temps mort, de ceux qu’occupent les oubliés.

 

 

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Laurent Mauvignier, Continuer, lu par Denis Podalydès

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1960-782 - Laurent Mauvignier, Continuer, lu par Denis Podalydès

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1960-782

Denis Podalydès fait partie de ces lecteurs qui pourraient me raconter n’importe quoi et m’emporter pourvu qu’ils y mettent du cœur. D’où le choix de ce livre audio dont le sujet ne m’aurait a priori pas donné envie. Il est loin de mon univers mais je l’ai trouvé bien ficelé, dense et porteur de sens. C’est un miroir contemporain reflétant les différents visages de la violence, les voies de transmission de la souffrance. Pas de grandes idées ni de grandes solutions. Juste la conscience de la fragilité du souffle. L’émotion affleure dans la conclusion. Des mots qui nous ressemblent et nous habitent dans notre confrontation avec le chaos de ce vingtième-et-unième siècle débutant…

 

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John Muir, Un été dans la Sierra

The New York Public Library G90F081_003F - John Muir, Un été dans la Sierra

The New York Public Library G90F081_003F

Dès mon lever, me voilà parti pour le lac Tenaya – encore une grandiose journée, qui me durera toute ma vie. (142)

Le bonhomme vaut la peine d’être connu. Michel le Bris nous en fait une présentation stimulante, marquant son importance dans l’histoire américaine en matière d’écologie et de conscience de l’environnement. Naturaliste à l’ancienne, s’émerveillant de tout à la manière d’un Jean-Henri Fabre, John Muir dans ses écrits est cependant assez fatigant à suivre. J’ai beaucoup survolé. Poussant le lyrisme jusque dans ses retranchements, accumulant les métaphores, il parsème abondamment ses observations d’adjectifs tous plus fougueux les uns que les autres. On trouve du grandiose, du merveilleux, de l’enchanteur, du céleste, ou du paradisiaque à toutes les pages. Et ne parlons pas du divin. Le Seigneur est loué avec extase dans une union sacrée avec la Nature qui abolit toutes les limites.

On peut à peine dire qu’un mouton est un animal; il en faut tout un troupeau pour faire un seul individu imbécile. (108)

Il m’a beaucoup fait rire avec les moutons, qu’il ne considère même pas au niveau d’une sauterelle, pathétiques créations artificielles n’apportant que du désordre dans le bel ordonnancement des prairies montagnardes. Le troupeau est affublé de divers appellation dont l’ironie égale la drôlerie : pauvres ballots de laine, gros nigauds de moutons, sauterelles en sabots… John Muir a facilement le sens de la formule, qu’il se moque des bergers ou qu’il se penche avec amour sur les fourmis sanguinaires. Il y a de très belles citations à en tirer. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Indiens Diggers ne sont pas mieux lotis que les moutons. Il les trouve sales et les considère comme vivant très peu en harmonie avec la nature.

Encore une de ces magnifiques journées de la Sierra, au cours desquelles on a l’impression de se dissoudre et d’être absorbé, puis envoyé tout palpitant on ne sait trop où. (45)

Au-delà d’un léger ennui botanique et littéraire, je ne peux m’empêcher d’envier cette spontanéité émerveillée, ce sens de la liberté et de la plénitude qui fait fi de toute considération autre que d’aller respirer l’horizon et de contempler à jamais, comme les étoiles. John Muir semble avoir vécu une relation spirituelle forte et profonde avec le monde naturel qui l’entourait.

Que j’aimerais, comme ces genévriers, pouvoir vivre de soleil et de neige, et me tenir à leurs côtés au bord du lac Tenaya pendant un millier d’années. (150)

 

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Serge Brussolo, Boulevard des banquises

Serge Brussolo, Boulevard des banquises

Où l’on se rend compte que Serge Brussolo a décidément peu d’affinités avec la religion… expiation, mortification, pénitence, indulgence sont poussés dans leurs retranchements avec un subtil froufrou de dentelle érotique. C’est un coup à se débarrasser de toute culpabilité, surtout à l’égard de ses parents, quand on voit où ça mène…

L’ombre de l’iceberg pesait sur la cité comme un volcan en éruption (188)

Voilà bel et bien l’atmosphère que Serge Brussolo arrive à rendre. Feu et glace. Les références abondent. Pompéi et Rome, Titanic urbain, un iceberg comme cristallisation du chaos. Sarah est une incarnation de l’imagination de l’auteur. Impressionnable, hypersensible, elle fantasme, affabule, ramollit le terrain des faits concrets pour nous entraîner vers les frontières du fantastique, au bord de la débâcle mentale. On ne sait jamais trop si on progresse en territoire psychique ou en pays réel. Il faut dire qu’ils sont aussi peu fiables l’un que l’autre…

 

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R. J. Ellory, Les Anges de New York, lu par Hervé Bernard Omnes

The Metropolitan Museum of Art, New York 50.102.4 - R. J. Ellory, Les Anges de New York, lu par Hervé Bernard Omnes

The Metropolitan Museum of Art, New York 50.102.4

Écouté d’une oreille. J’aime bien Frank Parish, sa mauvaise humeur et son ironie de poulain rétif. Hervé Bernard Omnes le rend touchant et familier. L’intrigue est assez bien ficelée pour qu’on s’y colle même si on n’adhère pas aux convictions du personnage, partisan de l’éradication des méchants et de la peine de mort. Ça flanche un peu à partir de la confession du prêtre. Le rêche se transforme en larmoyant plein de bons sentiments. Les gentils ont fait leur boulot, le mal est circonscrit, finalement papa n’était pas si détestable que ça. Épluchures banales de culture américaine.

 

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Éric Chevillard, L’autofictif prend un coach

Éric Chevillard - L'autofictif prend un coach

– Pardonnez-moi pour cette mort atroce, mais je n’ai plus une goutte de venin, me dit la tarentule qui me chatouille les pieds. (14)

La couverture outrageusement rose, bien que rehaussée d’un tigre farfelu, manque de franchise en sa visibilité ostentatoire. Et effectivement, l’autofictif a le blues. Masquée sous cette couleur sans tendresse, sa souffrance chemine. Désabusé, découragé par ses frères humains et cette vie dérisoire, son esprit ne peut se distraire de sa fascination pour la disparition, l’effacement, le vide. Son aphorisme se répand en de petits pavés compliqués et bavards, acides et tourbichonnés. Autrui est menaçant. Tabler sur le triomphe futur des concombres devient la seule alternative viable.

L’homme vivait dans les bois. Un marginal, disait-on. Sauf qu’il avait bâti sa cabane au beau milieu d’une clairière ronde, en plein centre de la forêt. (190)

Mais si on se met à fouiner, on tombe sur quelques réparties goûteuses, d’autant plus sans doute, qu’il faut les chercher. Ainsi du bâillement du lion, récurent et qui mériterait une anthologie. Et de quelques fulgurances sur nos félins familiers :

Le chat a pour compagnon de jeu toujours disponible, toujours partant, l’autre moitié du chat. (195)

L’écrivain meut son corps de phrases avec tant d’élégance, de souplesse et d’assurance que celui-ci finalement lui échappe pour former, non pas un livre, comme on pourrait le croire – le livre n’est qu’un leurre- mais ce chat que l’on voit aussi sur sa table. (106)

 

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Annie Proulx, Bird Cloud

Causse du Larzac, au-dessus de Saint-Beaulize - Annie Proulx, Bird Cloud

Causse du Larzac, au-dessus de Saint-Beaulize

Une écriture sèche, énergique et descriptive qui m’a rejetée d’emblée. Annie Proulx consigne des notes comme elle le ferait dans un carnet. Placards trop petits, rondins qui prennent la poussière, recherche laborieuse d’artisans. La litanie des problèmes s’égrène sans que nous soyons invités dans la maison. Paysages survolés, listes d’animaux présents sur ses terres, elle nous fait baver d’envie sans rien nous faire vivre. Si ce roman ne vise pas à partager quoi que ce soit avec le lecteur quel est son but ? Consigner des faits en vue de les transmettre pour mémoire à son entourage, à ceux qui hériteront de la propriété ? Je préfère m’en aller plutôt que de rester à la porte comme une intruse…

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

 

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Marlen Haushofer, Nous avons tué Stella

Causse du Larzac, forêt de La Vialette - Marlen Haushofer, Nous avons tué Stella

Causse du Larzac, hêtraie de La Vialette

J’aime les fleurs plus encore que les animaux, car elles sont muettes, ne sautent pas partout et ne troublent pas le cours obsessionnel et stérile de mes pensées. (50)

Ici aussi le thème du mur invisible – le terme lui-même est cité – mais dans ce texte antérieur, le contexte est beaucoup plus étouffant, renfermé, claustrophobique. Ici point de fraternels compagnons à poils ou à plumes, seulement un pathétique bébé oiseau dont les cris lancinants accompagnent la dramaturgie. Point de nature grandiose mais un jardin laissé en friche que regarde inlassablement la narratrice à travers la fenêtre. Ne plus penser, ne pas résister, fuir toujours dans l’effacement. Et finir par perdre ce à quoi on tient à force de vouloir le préserver. Sans compter les dommages collatéraux. Triste et glaçant. Mais réaliste. Impuissance, lâcheté ou hypocrisie ? Les trois mêlés dans une danse mise en pas avec justesse.

Causse du Larzac, au-dessus de Saint Beaulize

Causse du Larzac – Au-dessus de Saint-Beaulize

Causse du Larzac - Vautour fauve

Causse du Larzac – Vautour fauve

Causse du Larzac - Vautour fauve

Causse du Larzac – Vautour fauve

 

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Kobayashi Issa, En village de miséreux

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1978-15 - Kobayashi Issa, En village de miséreux

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1978-15

Cette année encore
va être une gêne au monde
ma cabane en herbes
(67)

Fortement interpellée par un haïku publié dans L’oiseau hennissant, la revue du Bon Albert, je suis partie faire connaissance plus avant avec le poète en sa cabane de miséreux. Touchant Issa. Désargenté, mélancolique, mal-aimé. Il a froid, il a faim. Mais il rit. De ses infortunes. Des courants d’air dans sa bouche. Et il s’émeut. Des pattes suppliantes de la mouche. De la progression du colimaçon sur le mont Fuji. Affine sa perception de la délicatesse. Trompant sa solitude par une fraternité tendre, ironique ou agacée avec les êtres sensibles de son entourage : puces, moineaux, poux, moustiques et mouche. Ainsi qu’avec, toujours présent, le sire des moustaches, dont il envie les amours.

D’un flot de pissat
te vais montrer une cascade
grenouille qui coasse
(101)

Irrévérencieux, cocasse, moqueur, inclassable comme les autres poètes et artistes dans la rigoureuse hiérarchie sociale qu’imposaient les autorités de son époque, ce parasite improductif était fort peu apprécié de ses contemporains, mais cultivait une intégrité rare. Sa droiture, son dépouillement et son humilité le rendent infiniment sympathique. En l’espace d’un livre – où notes et introduction de Jean Chollet sont fort instructives – on a l’impression de lui serrer la main comme à un compatriote.

Les puissants et gens sérieux traitent de désœuvrés les gens comme moi, mais qu’y puis-je ? (236)

La clé de ma hutte
ayant confié à un pin
contemple la lune
(177)

 

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Éric Chevillard, L’autofictif au petit pois

Causse Noir, Roquesaltes - Éric Chevillard, L'autofictif au petit pois

Causse Noir, Roquesaltes

Ayant appris la vie dans les livres, je n’ai pu que constater ensuite combien la réalité était bourrée d’erreurs grossières. (231)

Je m’étonne qu’Eric Chevillard ne soit pas plus en vogue auprès des babéliotes tant son engagement littéraire, sa verve critique s’avèrent souvent être savoureux, fins, exigeants. Il serait dans la logique des choses qu’on le portât au pinacle, modèle de bravoure cinglante face à nos frileuses petites plumes tremblotantes.

L’oie a survécu à l’invention du stylo-plume, du stylo-bille, de la machine à écrire, de l’ordinateur et du traitement de texte, et cela sans doute parce que – s’ils ont délaissé en effet ses rémiges – sa cervelle trouve encore à s’employer chez les littérateurs. (47)

Comment ne pas rêver d’avoir soi-même la fougue et l’art des mots nécessaires pour composer de telles réparties ?

Il a certes consacré deux ans à l’écriture de ce livre. Mais la bouse aussi est le produit d’une longue et lente rumination. (148)

Pour ma part je me régale, et ne crois pas m’être autant régalée auparavant qu’avec ce volume. Le temps passant, concision et densité du propos bonifient l’aphorisme. Qu’il déshabille les filles ou réinvente les mythes amérindiens, qu’il lance l’amorce de romans qui ne seront jamais écrits (et c’est tant mieux !) ou qu’il revienne sur le bâillement du lion, Eric Chevillard, écrivain aptère mais virevoltant, persiste à œuvrer en-dehors des clous pour notre plus grand rafraîchissement.

Pouah ! … Je me suis surpris en train de vivre au lieu d’écrire ! (139)

Roquesaltes - Corneille

Roquesaltes – Corneille

Roquesaltes - Corneille

Roquesaltes – Corneille

 

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