Jean-Paul Kauffmann, Raymond Guérin : 31, allées Damour

Jean-Paul Kauffmann, Raymond Guérin : 31, allées Damour

Je lis tous les ouvrages de Jean-Paul Kauffmann que je peux trouver. Et me voilà arrivée au dernier de la liste. Celui dont le sujet est encore plus obscur que d’habitude. Celui qu’il m’a fallu aller chercher au cœur du Mirail toulousain, à la bibliothèque de Bagatelle. Par quelle étincelle, quelle lubie de bibliothécaire responsable des achats s’est-il retrouvé dans les rayons de cette petite structure de quartier ? me suis-je demandé. Territoires de l’improbable…

Dans une osmose assez rare, Rocquet a autant aimé l’homme que l’oeuvre alors que ma connaissance n’est que division, fragmentation. Tout au long de ma recherche je n’ai fait que recoller des morceaux. Il n’est pas certain qu’ils s’ajustent toujours. (352)

Un sujet qui ne suscite rien en mon fort intérieur, donc, si ce n’est la curiosité de découvrir comment Jean-Paul Kauffmann va s’y prendre pour me le faire goûter. L’impression d’ouvrir un paquet de brisures plutôt qu’un sachet de marrons glacés entiers est très forte. La grâce qui porte habituellement l’écriture de Jean-Paul Kauffmann ne se manifeste que dans les très courts passages où il parle de lui-même. Son travail biographique sur Raymond Guérin est quant à lui appliqué, un peu aride. Il s’attache à définir son caractère et revient souvent sur les mêmes traits, utilisant les mêmes mots pour les définir dans différents chapitres, ce qui donne l’impression de tourner en rond et de ne pas avancer dans le temps. Au sortir de la très fluide biographie de François Mauriac écrite par Jean-Luc Barré, j’ai eu du mal à naviguer.

À l’exemple de Montaigne et de Proust, il avait rêvé d’être l’homme d’un seul livre. Ce livre unique, impossible à écrire, s’est fragmenté en une dizaine d’ouvrages. Il a pris cette division pour un échec, essayant chaque fois d’imaginer une forme qui lui permette d’atteindre cette « manière absolue de voir les choses », la définition même du style selon Proust. (361)

Raymond Guérin paraît insaisissable : écrivain urticant, solitaire, peu fréquentable, pessimiste voluptueux atteint d’un syndrome d’impeccabilité, il se sent toujours investi de la mission de tout dire, de vider son sac afin, pense-t-il, de s’approcher de la vérité. La méticulosité du portrait met des bâtons dans les roues de l’imagination. L’homme ne prend pas forme globale même si certains passages marquent et frappent. Jean-Paul Kauffmann se fait très discret, se coule derrière lui avec respect, comme pour le laisser exister enfin et dire sur la captivité ce que lui-même n’a pas réussi à formaliser en mots. D’où peut-être ce style studieux et distancié, humble.

Un jour il m’a fallu quitter ces lieux familiers où l’on ne décrit que les douleurs d’autrui pour entrer dans le labyrinthe où sévit le Minotaure. Le Minotaure ! Pourquoi ai-je donc besoin de m’abriter derrière la fable antique pour parler de cette tragédie ? Parce que ces monstres sont toujours parmi nous. Guérin, auteur d’une « Mythologie de la réalité », a construit une partie de son oeuvre en référence à la légende grecque. L’image du Minotaure, « acharné à dégrader tout idéal d’amour, de poésie et de liberté », revient souvent chez lui. Lui aussi a été victime du monstre. S’il avait la tête d’un taureau, le Minotaure possédait pour le reste l’apparence d’un humain. (250)

 

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