Andrea Camilleri, La chasse au trésor

Parc naturel du Haut-Languedoc, lac de Vésoles - Andrea Camilleri, La chasse au trésor

Parc naturel du Haut-Languedoc, lac de Vésoles

J’ai croisé Salvo au détour d’une boîte à livres, incarnation de papier que je n’avais jusqu’alors pas eu l’occasion d’aborder. Son charme fait effet dans la chair des mots, autant que dans sa manifestation télévisuelle. L’originalité de la langue permet un décalage, des images de la série viennent en tête sans saper le goûteux du roman. Les deux se complètent. L’écriture d’Andrea Camilleri agit un peu comme un tourbillon. Elle s’écoule rapidement mais ménage ses scènes clés. Je l’ai lu très vite, avec goinfrerie, sans prendre le temps de mâcher. En cette période où je n’ai plus envie de lire, cette verve italienne chaleureuse et joviale, avec ce qu’il faut de suspens, aura un peu décrassé mes rouages.

 

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Henning Mankell, Meurtriers sans visages, lu par Marc-Henri Boisse

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The J. Paul Getty Museum, Los Angeles 84.XM.956.437

– Tu sais comment mon père est mort ? demanda soudain Sten Widen
– Non.
– Une nuit d’automne il est parti dans les ruines du château, à moitié ivre. Il avait l’habitude de picoler là-bas. Mais ce jour-là, il est tombé dans la douve sans le faire exprès et s’est noyé. Il y a tellement d’algues qu’on y voit rien sous l’eau. Tout ce qui est remonté à la surface, c’est sa casquette. Tu sais ce qui était marqué sur la visière ? « Jouissez de la vie ».
(piste 08 12:02)

Je trouve que ce passage résume bien l’essence de la série des Wallander : l’absurdité de l’existence où tout homme est ballotté par les circonstances incontrôlables qui le cernent, où n’importe quoi peut arriver, l’incompréhension devant les événements dramatiques qui frappent sans prémisses apparentes. Jouissez de la vie quand l’opportunité se présente, tant qu’il en est encore temps, mais ce n’est pas cela qui vous sauvera. Rien ne peux nous sauver de la condition qui est la nôtre…

Je n’avais jamais lu ce premier tome, âpre, où le visage de Kurt vire au camaïeu de toutes les misères qui lui tombent dessus, déclinaison colorée en forme de résumé des scènes d’actions du livre. Comme toujours, on se demande comment il arrive à rester debout jusqu’à la fin du livre, empathie qui prend au ventre et nous lie au personnage dans une relation miroir; on a mal pour lui, on s’accroche avec lui. Ses réflexions sur l’évolution désastreuse du climat social de la Suède sont de celles qui sous-tendront toute la suite.

 

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Daniel Pennac, Mon frère, lu par l’auteur

The British Museum, London 1925,1212.75 - Daniel Pennac, Mon frère

The British Museum, London 1925,1212.75 – Daniel Pennac, Mon frère

Daniel Pennac et son vieil exemplaire de Bartleby; constamment glissé dans la poche, régulièrement sorti au détour d’un geste bavard, consulté, cité, fourré de nouveau dans sa veste… depuis combien de temps l’entend-on sur les ondes partager avec nous sa gourmandise pour ce texte ? Elle me restait mystérieuse; cette évocation de son frère disparu en dévoile l’intimité. Son deuil est délicatement évoqué. Non pas par une biographie de l’absent, non pas par un récit nostalgique de ce qui fut, mais par la réalité de ses perceptions intérieures. Son frère existait comme un arc-en-ciel dans sa conscience et peu à peu, les conditions atmosphériques ayant changé, il s’efface et ne laisse plus qu’une trace. Soleil et pluie s’en sont allés… Le vécu d’une relation n’est pas toujours celui que l’on s’invente en se racontant et en s’attachant à des histoires, en les complétant par celles des autres. Il est à la fois plus subtil et plus évanescent. Presque insaisissable. Comme ce Bartelby qui a renoncé à exister. Le notaire essaye de le faire rentrer dans un cadre intelligible, mais finalement n’en saisit qu’une poignée de poussière qui s’éparpille au vent.

 

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Jack London, Martin Eden, lu par Denis Podalydès

The Metropolitan Museum of Art, New York 52.594.23

Jack London, Martin Eden, lu par Denis Podalydès – The Metropolitan Museum of Art, New York 52.594.23

C’est un roman d’amour où l’on attend avec impatience que les amants se séparent enfin… toute la première partie m’a parue lente et lourde, question d’époque et de mentalités sans doute, les enjeux de la rencontre n’ont plus le même écho dans notre esprit d’aujourd’hui. J’ai commencé l’écoute du roman avant le Grand Encabanement, traîné la patte et l’oreille et ne suis arrivée à la partie la plus intéressante qu’à la libération des 100 kilomètres. Quand Martin tente de prendre son envol, le récit devient âpre, prenant, suscite l’attention fraternelle de la précarité et de l’effort partagés… cet homme qui bat des ailes dans le silence assourdissant ou la perplexité condescendante que lui renvoient ses contemporains… et qui préfère arracher volontairement ses plumes devenues chatoyantes plutôt que de vivre parmi les faux-semblants et la médiocrité des sentiments… La fin est terrible ! Une des plus marquantes que j’ai jamais vécues en littérature.

 

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Nicole Lombard, L’année d’Anaïs

Cirque de Navacelles, dolmen de la Prunarède - Nicole Lombard, L'année d'Anaïs

Cirque de Navacelles, dolmen de la Prunarède

Je me revois encore, en ce même mois d’avril d’il y a cinq ans, découvrant Étrangers sur l’Aubrac installée au soleil de mon premier potager. Un chat gracieux, leurré par mon immobile concentration, a passé le mur et s’est approché sans méfiance. J’ai tourné une page; il s’est carapaté. Dans ma critique d’alors, je disais que recevoir des nouvelles de frères humains de précarité libre et digne me redonnait du cœur à vivre.

Une sieste auprès des corydales. (…) Grappes de clochettes où viennent en foule les papillons couleur de primevère, les premières abeilles, et de gros bourdons habillés de velours. Béatitude : tout ce monde ne fait pas attention à moi, qui suis allongée sur l’herbe avec un livre. (49)

Aujourd’hui, notre précarité est cernée d’interdits, de chagrins, de miasmes et de pétoche. Ce carré de jardin, à l’heure du Grand Encabanement Général, est devenu le dernier refuge où le soleil brille et les insectes vivent leur vie sans se soucier de moi et de mes attestations de sortie – béatitude. Et me voilà lisant L’année d’Anaïs, journal de l’année 2018 telle que vécue en la cabane aubracienne. Isha – ainsi nommé en hommage à Issa, le poète, rencontré lui aussi dans une publication des éditions du Bon Albert -, chat abandonné par d’inconnus voisins, nous a depuis adoptés et s’est intronisé gardien du potager. Du haut de son mur, il regarde passer les villageois de sortie pour leur heure octroyée par le gouvernement.

D’un peintre, qui exposait, je crois, dans une librairie de Conques : « ma peinture s’adresse au silence de chacun ». On peut le dire aussi de l’écriture. J’aime beaucoup le silence. (95)

Le silence de l’enchantement né de la contemplation d’un mélèze illuminé par l’automne ou de l’ombre fugace d’une anthrisque sur une pierre plate, scintille entre les lettres, entre en résonance avec nos propres vibrations intérieures. Mais aussi le babil des souvenirs, le grattement de la littérature, parfois l’exubérance d’une exclamation. Il n’est pas sûr que le seul silence – partage intime, certes, mais solitaire – soit attendu du lecteur. Nicole Lombard, dans son envie de transmission, cherche aussi des signes d’amitié, aimerait tendre, semble-t-il, si elle le pouvait, un bâton de parole, à celui qui se penche sur le papier imprimé de ses mots. Les pages bien aérées, blotties derrière une couverture colorée, donnent d’ailleurs envie d’aller chercher sa boîte de crayons de couleur. Les grandes marges blanches semblent attendre de ceusses qui les balayent d’un regard pour se concentrer sur le texte, un élan créatif, une mise en image de leurs sensations, un embellissement spontané fait de portraits, de nuages, de tout ce qui leur passe par la tête et qui puisse illustrer la saveur ces histoires, chroniques et réflexions.

Avec notre envie presque désespérée de transmettre aux jeunes générations quelque chose de ce qui nous fit aimer le monde, la vie, nos parents, nos anciens comme aussi bien nos contemporains, nous nous trouvons devant elles, en permanence, comme quelqu’un qui n’aurait pas su choisir le bon cadeau. (147)

C’est ce qu’elle a décidé de faire avec ses Pléiades, Nicole Lombard, après les avoir pendant des années conservés comme des trésors immaculés pour ses descendants : les annoter, les marquer de sa trace. Le flux généalogique se construisant et formant son esprit au loin, du renoncement à léguer est né une certaine liberté. Non sans tristesse. Elle picore dans ses souvenirs, réassure ses points de repères, nourrit les sanctuaires du songe. Que reste-t-il d’une vie quand elle chemine sur la dernière portion avant… avant quoi ? Un monde s’efface. Celui qui vient ne semble pas porter en lui le frémissement de la même sève. Mais qui sait ? Sans doute y aura-t-il toujours des cœurs pour nourrir un rapport mystique avec leur coin de pays, le bouquet d’arbre du haut de la colline, l’hirondelle de la fenêtre qui revient chaque printemps. Malgré les grands chambardements…

Où ai-je donc pu lire ces mots d’Ernie Lapointe, arrière-petit-fils du légendaire Sitting Bull :
« Nos déséquilibres spirituels détruisent la nature  » ?
Ainsi donc, si nous réussissons à retrouver, dans tout notre être, l’équilibre perdu, ce serait plus efficace pour sauvegarder ce qui reste autour de nous, et en nous, de nature, que tous les « plans » des politiques ?
Je le crois volontiers.
Mais j’ai bien peur, hélas ! que nous ne soyons déjà misérablement, et ridiculement, parvenus au tout dernier étage de la tour de Babel… (80)

Cirque de Navacelles

Cirque de Navacelles

Cirque de Navacelles - Dolmen de la Prunarède

Cirque de Navacelles – Dolmen de la Prunarède

Causse du Larzac - Mésange bleue

Causse du Larzac – Mésange bleue

Causse du Larzac - Empuse

Causse du Larzac – Empuse

 

Ce qui me déçoit toujours un peu chez Dhôtel que pourtant j’aime beaucoup, c’est qu’il se croit obligé de nous donner, à chaque fois, les clés du mystère qui a nourri le livre (le cheval pie du Pays où on n’arrive jamais, pour n’en citer qu’un exemple…).
Ce grand rêveur n’a pas osé faire confiance à la capacité de rêve de ses lecteurs. (59)

D’un personnage tel qu’Ameline dans Les Balesta de Bosco, on se demande assez bêtement : a-t-elle pu exister ? (ces « yeux sans regard », etc.)
La question n’est peut-être si bête : Ameline est, dangereuse ô combien ! Mais elle n’existe pas. C’est pourquoi rien n’a prise sur elle. (113)

 

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Alain Labbé, Le bateau fraise

Alain Labbé, Le bateau fraise

Encabannés ! Comme ils disent en Acadie…

Ici comme en mer, la tempête est un piège dont on ne peut se défaire de la main gauche, celle du passé, des heures précédentes. (152)

Qui aurait cru que cette phrase, anodinement notée au fil de ma lecture, prendrait une dizaine de jours plus tard, alors que je m’attelle à l’écriture de cette critique, un sens neuf et dramatique ? L’avis de tempête, pourtant, était à portée de connaissance de qui voulait bien prendre la peine de s’informer. Les décideurs à l’œuvre ont temporisé, le peuple que nous sommes plie aujourd’hui l’échine. le bateau coronavirus réduit les marchés de plein vent au silence. Seuls les goélands sur les toits ont encore le droit de gueuler et de flotter ici et là au gré de leur instinct.

Les enfants entrent dans la danse. Les quatre, six ans, me fascinent. Leur front affleure l’alignement des barquettes devant moi. Tandis que le mère ou la grand-mère achète, le regard de l’enfant va des fraises à mes yeux. Un sur dix me vole une fraise. (126)

Ces marchés qu’Alain Labbé décrit avec l’encre de la tendresse et de l’humour. Ses portraits sont campés en une phrase, d’un seul trait de crayon. le regard posé sur la silhouette esquissée, on désire la rencontre, frôler d’un plus près l’engeance hilare des producteurs de fraises ou la femme nue, les cheveux élégamment relevés par une immense fougère. Tel Manu Larcenet dans Le retour à la terre, il a sa Mortemont : c’est l’Assassin. Personnage aussi inquiétant qu’intrigant, dont le caractère désastreux donne du sel aux situations les plus anodines.

Je patiente, la porte du tunnel en main tel un larbin, alors que tout un tas de bourdons se présentent pour entrer. Je les vois arriver de loin, petits points zigzaguant dans la clarté du ciel. Quand je referme, pensant que tous sont revenus, un autre arrive et tournoie nerveusement devant la porte close. J’ouvre et je l’engueule. (104)

Portier pour chat, c’est très courant. Mais portier pour bourdons… ! Rien que du vécu, dans ce récit, mais qu’Alain Labbé, en conteur habile et attentif aux vibrisses émotionnelles de son public, réinvente, met en scène et en couleurs… laisse mûrir jusqu’à plein épanouissement en somme, avant de l’offrir en barquette.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Mariusz Wilk, La maison au bord de l’Oniégo

Vabres l'Abbaye, confluence de la Sorgues et du Dourdou

Vabres l’Abbaye, confluence de la Sorgues et du Dourdou

Oui, je vais encore plus loin. Kliouïev est un mystique (un homme à la conscience élargie), il n’est donc pas dit qu’il ne pouvait pas être en esprit dans un lieu où il ne se trouvait pas physiquement. (214)

La fenêtre de la maison du Zaoniégé qui donne sur l’Oniégo me devient au fil des livres aussi familière que celles de ma propre demeure – qui ne donnent sur rien d’autre que des murs et des bouts de ciels aveyronnais. J’essaie de mettre en oeuvre ma conscience mystique pour la faire apparaître momentanément dans mon espace-temps. Mais je suis malheureusement la seule à la voir… comment partager une vision mystique avec ses proches ?

J’ai le ciel dans les yeux
Parce que je suis le fils des grands lacs… (236)

Dans La maison du vagabond (qui vient chronologiquement après ce journal), Mariusz Wilk parle du lac comme d’un miroir. Et je commence à comprendre, par ce biais, ce que je cherche et qui me touche chez les écrivains contemplatifs : une façon d’observer et de rendre compte dénuée d’auto-centrisme. Non pas qu’ils ne parlent pas d’eux-mêmes, de leurs vies et de leurs ressentis, c’est la subjectivité qui fait toute la singularité et la saveur d’un livre, mais leur ouverture de coeur est un miroir sans saisie personnelle.

C’est la même chose dans le Nord où une soudaine tempête de neige, le gel prolongé ou les chocs sourds de la glace peuvent décider de la vie et de la mort. Dans de telles conditions, l’homme devient vigilant. Il sent sous lui l’abîme. (179)

Vivre dans une maison isolée du Grand Nord au bord d’un lac, une maison qui devient un phare dans la nuit dès lors qu’elle est raccordée à l’électricité… ce type de pensées romantiques flottent au beau milieu de ma lecture. Pourtant, si je fais l’effort de revenir à des considérations plus réalistes, je me rends compte qu’il faut être taillé pour une telle vie : hiver à -40°, désertification des villages, avidité des nouveaux russes pour les ressources naturelles du pays… Les esprits païens – Korba dans les bois, Domovoï dans les foyers, Vodianoï au fond des eaux – ont du mouron à se faire même s’ils ont déjà survécu à la dévastation culturelle apportée par le communisme. Demeurera-t-il encore sur ces terres, d’ici quelques décennies, des saltimbanques de l’existence pour célébrer la fête paganiste d’adieu à l’hiver, le moment où la lumière prend le pas sur la nuit, en se régalant de blinis, ces mini-soleils ?

 

Des poissons du néolithique se sont conservés dans les gravures rupestres de Biessov Nos : la célèbre figure de la Grosse Lotte (qui est à droite de Biessikha), également un saumon empalé sur une sorte de harpon archaïque. Cet ornement caractéristique avec lequel les potiers primitifs du Nord décoraient leur œuvres en pressant dans de l’argile fraîche des arrêtes dorsales de poisson a permis aux archéologues de distinguer ce qu’on nomme la culture des sperrings (Ve-IVe millénaires avant notre ère). (148)

L’hiver a enfin commencé pour de vrai. Après des semaines d’un temps humide et sombre de fin d’automne, avec un vent à vous enlever la jugeote de la tête et à en faire une coquille vidée pour la soulever ensuite et la fracasser contre la pierre angulaire de la première maison venue, finalement, le vent du Nord avait nettoyé le ciel des nuages lourds et la lumière du soleil ruisselait. (157)

Nous voilà donc coupés du monde pour de bon. On ne peut plus se traîner que sur des skis, mais qui aurait envie de s’esquinter sur cinq verstes contre le vent dans une pareille tempête ? Les pêcheurs les plus enragés préfèrent rester au coin du feu et ne pas mettre le nez dehors, sans parler des touristes de hasard et des citadins de passage ! Pour moi d’ailleurs, tant mieux, car héberger dans ces conditions quelqu’un qui n’est pas habitué à la solitude, c’est accueillir un hôte qui volerait mon temps, peut-il y en avoir de plus indésirables ? (173)

 

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Alexandre Bergamini, Vague inquiétude

Causse du Larzac, dolmen de la Prunarède

Causse du Larzac, dolmen de la Prunarède

Comment apprend-on la présence au monde ? Comment reconnaît-on la saveur du temps qui travaille en nous ? (50)

Dans le soleil couchant, les ombres fines des méditations d’Alexandre Bergamini révélées sur le papier ont enlacé les miennes dans une danse de fumerolles. Son cœur croasse et tente de résister aux vents tempétueux, cherchant peut-être à ressembler à ces arbres taillés comme des nuages dans le parc Ueno. Il n’y aurait alors plus qu’à se laisser emporter, modeler, effilocher… Trouver un espace qui soit de taille pour notre errance est une quête cruciale pour qui a des blessures à panser. Celle d’Alexandre Bergamini trouve son épanouissement à Tokyo.

Douceur des rapports, distance et respect, aucune familiarité. Être avec et s’extirper de la réalité en un instant, sans difficulté. Perméable sans être ni se sentir envahi par les autres. Ouvert aux autres sans être obligé de se protéger d’eux. (19)

Par l’évocation de Nicolas Bouvier, je retrouve Mariusz Wilk qui en son journal et au bord de l’Oniégo explore lui aussi les voies du dépouillement. Nous sommes ce que nous regardons, la phrase fait miroir entre les reflets renvoyés par le lac du Grand Nord carélien et les torii japonais, ces portes rouges isolées (…) symboles du passage du matériel vers l’immatériel. Celui qui réalise la nudité de sa conscience en cette vie, ne ressentira-t-il qu’une vague inquiétude au moment de la transition vers sa résorption ?

Je me sens dès maintenant tellement à ma place que je devrais disparaître dans le paysage, me dissoudre dans les particules d’air et ne plus rentrer. Selon le principe ancestral de Shitao, le moine bouddhiste surnommé en Chine Moine Citrouille-Amère : me fondre et me confondre avec le paysage, avec les éléments et les grains de lumière, et disparaître définitivement. (34)

Dans la lune montante, j’ai flotté. Le cheminement intérieur de l’auteur m’est passé au travers. Ses rêveries se font plus sentimentales, plus artificielles. Ses attentes – de paix, de pureté, de belles personnes, de bols à l’imperfection calculée – semblent prendre le pas sur sa perception. L’euphorie, régénérante mais noyant la lucidité, crée une réalité parallèle. Ce qui rend la rencontre avec l’ours d’autant plus brutale. La violence féroce surgit au beau milieu du paradis. Rappel à l’ordre. Gare à qui renonce à la clochette de la vigilance ! Nous sommes si vulnérables et si enclins à nous perdre en notre propre esprit, à l’image d’Akutagawa Ryunosuke. Je m’attendais à ce que la fissure ursine laisse passer le rai d’une nouvelle lumière, à la fin du livre, mais la lente disparition ne témoigne pas d’une réelle rupture, d’une vision qui transcenderai la compréhension de la réalité déjà présente au début.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

Causse du Larzac - Empuse

Causse du Larzac – Empuse

Causse du Larzac - Empuse

Causse du Larzac – Empuse

Causse du Larzac - Empuse

Causse du Larzac – Empuse

 

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Craig Johnson, Tout autre nom

Vabres l'Abbaye, grotte - Craig Johnson, Tout autre nom

Vabres l’Abbaye, grotte

Aux prises avec un porte-carte qui se joue de la pesanteur, un percolateur à jet en libre-service et une agrafeuse agressive, Walt Longmire se trouve accaparé par la gestion d’objets rétifs autant que par celle de ses congénères. Il débaroule sur la place et empoigne tout ce qui bouge. Le canardage va bon train, on ne fait plus la différence entre les flocons de neige et les balles qui sifflent à tout va.

Henry, l’artisan des intrusions élégantes (…). (243)

Craig Johnson place ses gimmicks en vieux loup de mer. L’apparition d’Henry se fait avec une élégance… qui s’évapore assez vite. L’interpellation chamanique des bisons ne suffit pas pour insuffler au cheyenne son charme habituel. Il s’incarne ici comme un corbeau brûlant du feu de la justice musclée. Pas vraiment l’esprit amérindien habituel du voleur de lumière.

Je ne pus m’empêcher de rire au vu de la totale absurdité de la situation. (308)

Craig Johnson semble évaluer jusqu’où il va pouvoir pousser le bouchon – entre le plaisir de l’originalité et de l’action offert au lecteur et l’invraisemblance qui tue son adhésion.

Faut que je vous dise, c’est un sacré chapeau que vous portez là. (341)

Dans son placement de produit, il a oublié la marque du chapeau qui ne s’envole jamais, même quand on fait des acrobaties sur le toit d’un train par féroce blizzard…

J’ai beau savoir que tout est calculé, j’ai quand même fini par me régaler. C’est un auteur qui fait son boulot de manipulation avec classe.

Vabres l'Abbaye - Grotte

Vabres l’Abbaye – Grotte

 

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David McNeil, Un vautour au pied du lit

Vabres l'Abbaye, grotte - David McNeil, Un vautour au pied du lit

Vabres l’Abbaye, grotte

Attrapé au vol pour essayer de survivre à l’entre-deux fêtes Noël-Nouvel an (j’ai horreur des fêtes de fin d’année), cette immersion dans les pensées de David McNeil a fait son office quelque temps. Son espace mental ressemble à un appartement un lendemain de fête : légèrement en désordre, des bouteilles vides et des cotillons traînant derrière les canapés, une culotte rose en dentelle flottant à une poignée de porte. La joie de se retrouver entre amis imprègne encore l’atmosphère, mais déjà mêlée à une lucidité qui étreint le coeur : sous la fête le vie s’effrite et le corps se dégrade. L’amusement est-il vraiment si insouciant et si libre qu’il en a l’air ? Gentil brigand, malade indiscipliné, David McNeil fait un numéro de charme qui donne de la saveur à ses souvenirs. Le vautour qui le guette au pied de son lit reste coi, seul son regard en dit long. Contrairement aux archanges et à Lucifer qui se révèlent plutôt bruyants et ennuyeux dans leur logorrhée. Sous le séducteur, le malade en bave. Le voyage en chimiothérapie et en radiothérapie est assez poignant. Je me suis malgré tout lassée au deux tiers comme je l’aurai fait si un homme, jouant de galanterie et de cordes sensibles, et voulant vérifier qu’il était toujours vivant, était venu m’entreprendre à une table de café.

Vabres l'Abbaye - Grotte

Vabres l’Abbaye – Grotte

 

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