Marie-Claude Feltes-Strigler, La médecine navajo

Causse Noir, chemin du Champignon Préhistorique

Des romans de Tony Hillerman j’ai tiré une affinité avec les peintures de sable navajo. Des peintures de sable navajo j’extrais une inspiration pour mes broderies. J’ai ouvert ce livre à la recherche de renseignements précis sur leur symbolisme.

Assis en cercle sur le sol en terre battue, chacun va reproduire les gestes de notre hataali qui a pris une bourse de peau de daim et y a puisé une pincée de pollen de maïs qu’il porte à son front, pour purifier ses pensées, à sa bouche, pour bénir son être tout entier; il l’élève ensuite vers le ciel puis la répand sur le sol, bénissant tout le volume du hogan (et en conséquence l’univers). (12)

On retrouve, dans les pages consacrées au fond culturel du Dineh, les éléments qui font la force des polars. L’importance des repères géographiques qui se fondent avec leur équivalent mythologique. La nécessité de rester en équilibre au sein d’un monde dangereux. Le souffle qui anime tous les êtres, étoiles, nuages, animaux,… aussi les hommes peuvent-ils accéder directement à la pensée et aux paroles des Êtres Sacrés. L’expression d’une dignité humaine liée à la santé dans ce qu’elle peut avoir de plus global.

La partie qui m’intéresse plus spécifiquement n’est pas très épaisse, mais riche de renseignements. Marie-Claude Feltes-Stringler explique que les cérémonies permettent de recréer les événements sacrés dans le présent. De restaurer le cycle. Les peintures sèches, iikaah, sont l’endroit où les Êtres Sacrés vont et viennent. Sept d’entre elles sont détaillées, particulièrement Ciel Père et Terre Mère, ce qui m’est très précieux pour mes recherches.

Et Dieu-qui-parle vient avec moi,
Avec sa longue baguette blanche il vient,
M’ouvrant le chemin, il vient.
Il marche derrière moi, pour mon retour.
Parmi les nombreuses pistes vers ma maison
Une voie m’est ouverte.
Au milieu de mon champ,
Beau de son maïs blanc,
Beau de son maïs jaune,
Avec le pollen de tout le maïs,
Avec toutes sortes de maïs multicolores
Dieu-qui-parle m’ouvre le chemin.

[Voie de la Nuit] (17)

 

Publié dans Exploration documentaire | Laisser un commentaire

Alice Munro, L’amour d’une honnête femme

Cugnaux

Si les recueils de nouvelles d’Alice Munro ne sont pas tous de même qualité, celui-ci est particulièrement fort, et dense, saisissant dès les premières images. Elle n’hésite pas à user d’urine, d‘odeur amoniacale, de graillonements, d’excrétions seigneuriales pour approcher au plus près le corps humain. Avant le changement est d’une grande beauté dans la construction, la force du propos, la claque.

La sensation de voir l’argent jeté d’un pont ou loin en l’air m’a été donnée. L’argent, les espoirs, les lettres d’amour – toutes ces choses peuvent être lancées en l’air et retomber transformées, retomber légères et libérées du contexte. (86)

Je ne me rappelle jamais des histoires ou des personnages après coup parce que la rencontre avec le livre ne se situe pas vraiment au niveau du récit, mais plutôt à celui d’un jeu de miroir. Elle lance des indices, esquisse, et comme dans la vie concrète, il nous faut interpréter, donner du sens, nouer les fils. Elle ne crée pas de personnages ou de situations romanesques qui suscitent l’évasion mais demande au lecteur de puiser dans sa propre expérience les clés qui lui permettront de comprendre ce qu’elle veut exprimer.

Des mensonges de cet ordre pouvaient se trouver en attente dans les recoins de l’esprit d’une personne, suspendus comme des chauve-souris, attendant de profiter de n’importe quelle obscurité. L’on était jamais en droit de dire : “Personne ne pourrait inventer une histoire pareille”. Voyez comme les rêves sont complexes, couche après couche, si bien que la partie dont vous vous souvenez et que vous pouvez formuler avec des mots n’est que la pellicule que vous parvenez à détacher du dessus. (345)

Comment faire pour que le monde reste habitable semble en être un questionnement fondamental.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Tony Hillerman, L’homme squelette

Tournemire, maison du plésiosaure

Dans son autobiographie, Tony Hillerman avoue :

Ceux qui ont lu mes romans policiers savent que je n’ai aucune habileté pour raconter les histoires d’amour quand mes intrigues l’exigent. (194)

Je ne le contredirai pas sur ce point face au final saveur guimauve de L’homme squelette :

Leur réunion fut trop violente pour qu’elle puisse achever sa phrase. Il se précipita sur elle dans un grand éclaboussement, en partie parce qu’il était emporté par sa joie et en partie parce qu’il avait perdu l’équilibre. L’impact entre cet homme trempé et cette femme aux vêtements relativement secs fut assez brutal pour projeter un nuage de gouttes. Puis ils se serrèrent l’un contre l’autre en y mettant toute leur force et tout leur enthousiasme. (266)

Connaissant l’humour décalé du personnage je le soupçonne d’en avoir volontairement fait trop…

Shorty est mort ! ca alors ! (23)

D’une manière générale, cet Homme squelette recèle de bons éléments insérés dans une intrigue mal fichue et penchant trop vers la comédie pour être prise au sérieux. La mort de Shorty Mc Ginnis saisit d’emblée le lecteur accro à la série. Le retour vers des bases mythologiques et la présence de Masaw le ravissent. L’apparition de nouveaux peuples indiens aussi, Supais, Havasupais, Yumans… mais l’histoire manque terriblement d’enjeux, de tension, de mystère. C’est mou, attendu, l’avidité qui s’agrippe aux diamants est grossièrement mise en avant, le personnage de Johanna Craig est assez raté, hollywoodien et trop facilement accepté par nos compères navajo et hopi. C’est un film d’aventure aux accents romantiques plus qu’un polar poussiéreux de fond de canyon.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Nicole Lombard, Les volets verts du Paraïs

Causse du Larzac, cirque de Tournemire

Les lecteurs qui auront eu la constance de me suivre jusqu’à ce huitième chapitre ne peuvent être que des connaisseurs avertis de l’œuvre du maître. (57)

Je n’ai pu que sourire devant ces mots glissés à peu près à mi-chemin du livre, connaisseurs, avertis, maître, moi la récalcitrante qui tente d’approcher les livres de Giono de loin en loin, ayant tiré éblouissement de la Trilogie de Pan puis moult déceptions, notamment auprès de ces romans du temps du lyrisme à gros souffle. Mais le hussard m’attend toujours sur son toit. Peut-être sera-ce là le lieu d’une rencontre torride.

Du qualificatif de maître, donc, je ne dote pas l’écrivain de Manosque, mais j’ai pourtant écouté, et sans rechigner, la petite musique qui s’échappe de la fente des volets verts du Paraïs. D’abord parce qu’une balade en voiture en compagnie de Nicole et Michel Lombard est toujours promesse de discrets enchantements, regards ouverts sur des contes de voyageurs, évocation de lieux connus (Tiens, Florac ! Que j’associe pour ma part essentiellement à une certaine boutique de gourmandises aux châtaignes…). Ensuite parce que c’est avant tout le livre d’une lectrice. Par une fraternité, non pas gionisiaque, mais avec toute sensibilité aux mots qui se mêlent à la vie, j’ai suivi. Avec une certaine fascination pour la façon dont peuvent se dérouler les événements sociaux autour de la littérature. Je suis une tourneuse de pages cavernicole qui fréquente peu ses congénères. L’affaire m’a parue exotique.

On reconnaît un grand livre, une grand œuvre, à ce que la « connaissance » qu’on en prend, à la première lecture mais aussi bien, je crois, après une longue étude, est bientôt dépassée, submergée, par la reconnaissance qu’on éprouve à l’égard de l’auteur. Nous sommes ici aujourd’hui, dans ces jardins, dans cette maison, dans cette ville, tournant éberlués autour de l’athanor dont le secret, heureusement, nous échappera toujours. Nous sommes ici pour nous acquitter, chacun à sa manière, d’une infime partie d’une démesurée dette de gratitude. Une dette dont nous ne voudrions , pour rien au monde, qu’elle nous soit remise. (93)

Familiers, amoureux, officiels ou remue-méninges gravitent autour de l’événement, en tirent un suc, y apportent de leur grâce ou grattent le tas de compost. Le lecteur seul sait dans son intimité son lien véritable et sa maturation en compagnonnage avec les mots de l’auteur. Voyage très habité, coffret aux émotions de toute une vie, mémoire semée d’énigmes et mâtinée d’un humour droit dans ses bottes, c’est une excellente lecture d’hiver pour sortir de l’engourdissement tout en restant bien au chaud dans le secret des expérimentateurs de littérature vivante.

 

Publié dans Explorations littéraires | 3 commentaires

Tony Hillerman, Le cochon sinistre

Cugnaux

Dans la « Terre entre les Montagnes Sacrées » des Navajos, elle connaissait le paysage par cœur. Si elle regardait vers l’est, la Montagne Turquoise se dressait devant le ciel. À l’ouest, la chaîne des Chuskas constituait l’horizon. Au-delà, les pics San Francisco permettaient de se repérer. Au sud, les monts Zuni. Au nord, les La Platas. Pas besoin de boussole. Pas besoin de carte. (62)

Tony Hillerman nous a pour la première fois donné un repère temporel dans Blaireau se cache et continue ici à inscrire sa série dans le monde contemporain. La région des Four Corners sort de sa bulle littéraire intemporelle pour rejoindre l’Histoire. Nous voilà maintenant en 2003. Saddam Hussein, Al Qaida, loi sur la Sécurité du Territoire.

Bernadette Manuelito s’est fait muter dans la Police des Frontières pour les besoins du récit. Mais elle se sent raide et mal fagotée dans son nouvel uniforme. J’étais un peu inquiète du thème trafic de drogue-exploitation des ressources naturelles – la version américaine du golfe Persique : le bassin de la San Juan – mais Tony Hillerman s’en sort avec fraîcheur et inventivité. Bernie porte une fois de plus l’intrigue par sa maladresse non dénuée de lucidité, à la fois consciente de ce qui se passe et incapable d’agir efficacement en conséquence.

Le peuple des Tohono O’odham est évoqué, ainsi qu’un Gros-Tonnerre navajo porte-bonheur.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Stieg Larsson, Millénium 1, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, lu par Emmanuel Dekoninck

Causse du Larzac, roc du Mérigou

Suite à ma critique de Millénium IV je suis restée sur une impression de manque et d’insatisfaction. La lecture des tomes originels était si lointaine que mon jugement était mal étayé. D’où un retour sur le champs vers les romans de Stieg Larsson, qu’après tout j’avais beaucoup oublié, qui méritaient une nouvelle visite et qui me fourniraient du bon audio pour plusieurs semaines.

Âpre, existenciellement violent, Millénium est tout à fait fascinant. Lisbeth est merveilleusement asociale, sauvage. Mikael est tendre et solide. La complexité des personnages est à la fois construite et source d’une richesse qui promet des suprises. La tension court dans chaque fibre des phrases. Les détails réalistes nous accrochent et nous mettent en phase. Je ne me rapplelais plus à quel point cet univers était singulier et offrait une relecture de notre environnement. La mise en son est excellente. Emmanuel Dekoninck module son rythme, sa hauteur de voix, plusieurs fois dans une même phrase, trouve un juste équilibre entre gravité et douceur.

Après cette relecture, la version de David Lagercrantz, bien que plaisante, me paraît effectivement, comme l’ont soulevé nombre de lecteurs, un plat réchauffé qui n’était pas nécessaire et qui dessert plutôt l’esprit des personnages.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Tony Hillerman, Le vent qui gémit

DSC_6730

Vabres l’Abbaye

Blaireau se cache s’était terminé sur une note apaisée et cette harmonie perdure et prend son ampleur ici. Une brise de douceur souffle sur l’écriture de Tony Hillerman qu’on a connue plus âpre et plus rocailleuse. Un esprit de communauté complice unit le clan des quatre qui finissent par se trouver réunis à une table de cafétéria. Bernie Fille-qui-Rit, botaniste amateur et naturaliste enthousiaste nous fait du charme tout au long de l’enquête et finit par emporter le cœur de Jim Chee. Un autre versant de la sensibilité de Tony Hillerman qui offre un polar fluide, différemment ancré, mais toujours habité par cette région des Four Corners qu’il nous a fait découvrir et aimer tout au long de son parcours jusqu’à ce qu’elle devienne une part intégrante de notre imaginaire.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Christopher Moore, Un blues de coyote

DSC_6739

Vabres l’Abbaye

Chaos, voilà quel était le nouveau mot d’ordre de son existence. (217)

Sacré vieux Coyote ! Il n’a pas vieilli d’un poil ! Un spécialiste du désastre à travers les âges. Pas commode de se retrouver lié à sa force spirituelle. C’est un totem exigeant. Maladroit et incontrôlable, très perturbant pour son entourage, il se croit malin et fait beaucoup de conneries. Mais réveille les consciences routinières. Le Roublard aide à revenir aux réalités de la vie à coup de claques déstabilisantes. Ce roman d’apparence foutraque et loufoque est un fort bel hommage à sa sagesse folle. La mystique crow y est revisitée d’une manière terre à terre et concrète. Peu importe le contexte, le sens y est. Ce cher Vieux Bonhomme Coyote a trouvé là un écrivain à sa mesure.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

David Lagercrantz, Millenium 4, Ce qui ne me tue pas, lu par Emmanuel Dekoninck

DSC_6709

Vabres l’Abbaye

Je trouve que ça fonctionne plutôt bien. Le sentiment de familiarité avec la lignée des Millénium originels est enveloppé par l’habillage audio. Même lecteur, même musique, même rythme… Peut-être moins de maturité dans le texte, un manque de surprise, des éléments trop annoncés, trop expliqués qu’on aurait pas trouvés dans les romans de Stieg Larsson. Mais ça passe dans le flot. David Lagercrantz porte une véritable attention à Lisbeth. Sans doute une manière de réorienter la série. Il saisit le personnage avec douceur et l’entraîne délicatement vers sa nouvelle existence. La collaboration de la hackeuse avec August est assez amusante et imprime sa dynamique au récit. Il n’y a qu’elle pour être déçue par les performances d’un génie… ! Certaines pistes sont un peu négligées (ce pauvre Andrei, auquel on s’était attaché est assez anecdotique dans ses déboires pourtant affreux), la fin est foutraque, la suite trop grossièrement annoncée, mais les personnages ont du relief, les fils conducteurs sont présents. Un audiopolar de bonne facture, même si  ce n’est que du réchauffé.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Kathleen Dean Moore, Petit traité de philosophie naturelle

dsc_6698

Vabres l’Abbaye

Ça aurait pu le faire. Et pourtant ça ne l’a pas fait. Les mésanges au cerveau qui grossit à l’automne et l’ivresse des tempêtes n’ont pas suffit à nous relier, le livre et moi. La construction appliquée des chapitres (un thème – description naturaliste – extension philosophique ou personnelle – chute) typique de ce courant littéraire, la platitude des descriptions, la grande austérité de l’écriture, le manque d’ouverture, ont maintenu mon attention en survol. Les paysages sont, malgré mes efforts et ceux de l’auteur, restés sans vie. C’est un texte qui reste replié sur lui-même, qui ne s’offre pas au lecteur. Et pourtant, quelques blocs de phrases lucides, lumineuses, sortent du lot. Un chapitre amusant autour des chiens. Mais il faut les chercher comme une puce dans les poils du chat. Concepts et symboles étouffent les brins d’herbes au lieu de se laisser porter par le flot de perceptions.

Je ne doute pas que ma vie soit limitée, même si j’ignore aujourd’hui quelle en sera la durée. Mais je ne vois pas de limite à la profondeur de chaque instant, et je veux tenter de tous les vivre jusqu’au bout, « en épaisseur ». Je veux aller le plus loin possible dans l’instant, le plonger dans une somme confuse de détails, le brandir dans l’air humide parcouru de cris. (68)

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire