Serge Brussolo, Boulevard des banquises

Serge Brussolo, Boulevard des banquises

Où l’on se rend compte que Serge Brussolo a décidément peu d’affinités avec la religion… expiation, mortification, pénitence, indulgence sont poussés dans leurs retranchements avec un subtil froufrou de dentelle érotique. C’est un coup à se débarrasser de toute culpabilité, surtout à l’égard de ses parents, quand on voit où ça mène…

L’ombre de l’iceberg pesait sur la cité comme un volcan en éruption (188)

Voilà bel et bien l’atmosphère que Serge Brussolo arrive à rendre. Feu et glace. Les références abondent. Pompéi et Rome, Titanic urbain, un iceberg comme cristallisation du chaos. Sarah est une incarnation de l’imagination de l’auteur. Impressionnable, hypersensible, elle fantasme, affabule, ramollit le terrain des faits concrets pour nous entraîner vers les frontières du fantastique, au bord de la débâcle mentale. On ne sait jamais trop si on progresse en territoire psychique ou en pays réel. Il faut dire qu’ils sont aussi peu fiables l’un que l’autre…

 

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R. J. Ellory, Les Anges de New York, lu par Hervé Bernard Omnes

The Metropolitan Museum of Art, New York 50.102.4 - R. J. Ellory, Les Anges de New York, lu par Hervé Bernard Omnes

The Metropolitan Museum of Art, New York 50.102.4

Écouté d’une oreille. J’aime bien Frank Parish, sa mauvaise humeur et son ironie de poulain rétif. Hervé Bernard Omnes le rend touchant et familier. L’intrigue est assez bien ficelée pour qu’on s’y colle même si on n’adhère pas aux convictions du personnage, partisan de l’éradication des méchants et de la peine de mort. Ça flanche un peu à partir de la confession du prêtre. Le rêche se transforme en larmoyant plein de bons sentiments. Les gentils ont fait leur boulot, le mal est circonscrit, finalement papa n’était pas si détestable que ça. Épluchures banales de culture américaine.

 

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Éric Chevillard, L’autofictif prend un coach

Éric Chevillard - L'autofictif prend un coach

– Pardonnez-moi pour cette mort atroce, mais je n’ai plus une goutte de venin, me dit la tarentule qui me chatouille les pieds. (14)

La couverture outrageusement rose, bien que rehaussée d’un tigre farfelu, manque de franchise en sa visibilité ostentatoire. Et effectivement, l’autofictif a le blues. Masquée sous cette couleur sans tendresse, sa souffrance chemine. Désabusé, découragé par ses frères humains et cette vie dérisoire, son esprit ne peut se distraire de sa fascination pour la disparition, l’effacement, le vide. Son aphorisme se répand en de petits pavés compliqués et bavards, acides et tourbichonnés. Autrui est menaçant. Tabler sur le triomphe futur des concombres devient la seule alternative viable.

L’homme vivait dans les bois. Un marginal, disait-on. Sauf qu’il avait bâti sa cabane au beau milieu d’une clairière ronde, en plein centre de la forêt. (190)

Mais si on se met à fouiner, on tombe sur quelques réparties goûteuses, d’autant plus sans doute, qu’il faut les chercher. Ainsi du bâillement du lion, récurent et qui mériterait une anthologie. Et de quelques fulgurances sur nos félins familiers :

Le chat a pour compagnon de jeu toujours disponible, toujours partant, l’autre moitié du chat. (195)

L’écrivain meut son corps de phrases avec tant d’élégance, de souplesse et d’assurance que celui-ci finalement lui échappe pour former, non pas un livre, comme on pourrait le croire – le livre n’est qu’un leurre- mais ce chat que l’on voit aussi sur sa table. (106)

 

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Annie Proulx, Bird Cloud

Causse du Larzac, au-dessus de Saint-Beaulize - Annie Proulx, Bird Cloud

Causse du Larzac, au-dessus de Saint-Beaulize

Une écriture sèche, énergique et descriptive qui m’a rejetée d’emblée. Annie Proulx consigne des notes comme elle le ferait dans un carnet. Placards trop petits, rondins qui prennent la poussière, recherche laborieuse d’artisans. La litanie des problèmes s’égrène sans que nous soyons invités dans la maison. Paysages survolés, listes d’animaux présents sur ses terres, elle nous fait baver d’envie sans rien nous faire vivre. Si ce roman ne vise pas à partager quoi que ce soit avec le lecteur quel est son but ? Consigner des faits en vue de les transmettre pour mémoire à son entourage, à ceux qui hériteront de la propriété ? Je préfère m’en aller plutôt que de rester à la porte comme une intruse…

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

Causse du Larzac - Vautours fauves

Causse du Larzac – Vautours fauves

 

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Marlen Haushofer, Nous avons tué Stella

Causse du Larzac, forêt de La Vialette - Marlen Haushofer, Nous avons tué Stella

Causse du Larzac, hêtraie de La Vialette

J’aime les fleurs plus encore que les animaux, car elles sont muettes, ne sautent pas partout et ne troublent pas le cours obsessionnel et stérile de mes pensées. (50)

Ici aussi le thème du mur invisible – le terme lui-même est cité – mais dans ce texte antérieur, le contexte est beaucoup plus étouffant, renfermé, claustrophobique. Ici point de fraternels compagnons à poils ou à plumes, seulement un pathétique bébé oiseau dont les cris lancinants accompagnent la dramaturgie. Point de nature grandiose mais un jardin laissé en friche que regarde inlassablement la narratrice à travers la fenêtre. Ne plus penser, ne pas résister, fuir toujours dans l’effacement. Et finir par perdre ce à quoi on tient à force de vouloir le préserver. Sans compter les dommages collatéraux. Triste et glaçant. Mais réaliste. Impuissance, lâcheté ou hypocrisie ? Les trois mêlés dans une danse mise en pas avec justesse.

Causse du Larzac, au-dessus de Saint Beaulize

Causse du Larzac – Au-dessus de Saint-Beaulize

Causse du Larzac - Vautour fauve

Causse du Larzac – Vautour fauve

Causse du Larzac - Vautour fauve

Causse du Larzac – Vautour fauve

 

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Kobayashi Issa, En village de miséreux

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1978-15 - Kobayashi Issa, En village de miséreux

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1978-15

Cette année encore
va être une gêne au monde
ma cabane en herbes
(67)

Fortement interpellée par un haïku publié dans L’oiseau hennissant, la revue du Bon Albert, je suis partie faire connaissance plus avant avec le poète en sa cabane de miséreux. Touchant Issa. Désargenté, mélancolique, mal-aimé. Il a froid, il a faim. Mais il rit. De ses infortunes. Des courants d’air dans sa bouche. Et il s’émeut. Des pattes suppliantes de la mouche. De la progression du colimaçon sur le mont Fuji. Affine sa perception de la délicatesse. Trompant sa solitude par une fraternité tendre, ironique ou agacée avec les êtres sensibles de son entourage : puces, moineaux, poux, moustiques et mouche. Ainsi qu’avec, toujours présent, le sire des moustaches, dont il envie les amours.

D’un flot de pissat
te vais montrer une cascade
grenouille qui coasse
(101)

Irrévérencieux, cocasse, moqueur, inclassable comme les autres poètes et artistes dans la rigoureuse hiérarchie sociale qu’imposaient les autorités de son époque, ce parasite improductif était fort peu apprécié de ses contemporains, mais cultivait une intégrité rare. Sa droiture, son dépouillement et son humilité le rendent infiniment sympathique. En l’espace d’un livre – où notes et introduction sont fort instructives – on a l’impression de lui serrer la main comme à un compatriote.

Les puissants et gens sérieux traitent de désœuvrés les gens comme moi, mais qu’y puis-je ? (236)

La clé de ma hutte
ayant confié à un pin
contemple la lune
(177)

 

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Éric Chevillard, L’Autofictif au petit pois

Causse Noir, Roquesaltes - Éric Chevillard, L'autofictif au petit pois

Causse Noir, Roquesaltes

Ayant appris la vie dans les livres, je n’ai pu que constater ensuite combien la réalité était bourrée d’erreurs grossières. (231)

Je m’étonne qu’Eric Chevillard ne soit pas plus en vogue auprès des babéliotes tant son engagement littéraire, sa verve critique s’avèrent souvent être savoureux, fins, exigeants. Il serait dans la logique des choses qu’on le portât au pinacle, modèle de bravoure cinglante face à nos frileuses petites plumes tremblotantes.

L’oie a survécu à l’invention du stylo-plume, du stylo-bille, de la machine à écrire, de l’ordinateur et du traitement de texte, et cela sans doute parce que – s’ils ont délaissé en effet ses rémiges – sa cervelle trouve encore à s’employer chez les littérateurs. (47)

Comment ne pas rêver d’avoir soi-même la fougue et l’art des mots nécessaires pour composer de telles réparties ?

Il a certes consacré deux ans à l’écriture de ce livre. Mais la bouse aussi est le produit d’une longue et lente rumination. (148)

Pour ma part je me régale, et ne crois pas m’être autant régalée auparavant qu’avec ce volume. Le temps passant, concision et densité du propos bonifient l’aphorisme. Qu’il déshabille les filles ou réinvente les mythes amérindiens, qu’il lance l’amorce de romans qui ne seront jamais écrits (et c’est tant mieux !) ou qu’il revienne sur le bâillement du lion, Eric Chevillard, écrivain aptère mais virevoltant, persiste à œuvrer en-dehors des clous pour notre plus grand rafraîchissement.

Pouah ! … Je me suis surpris en train de vivre au lieu d’écrire ! (139)

Roquesaltes - Corneille

Roquesaltes – Corneille

Roquesaltes - Corneille

Roquesaltes – Corneille

 

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Marlen Haushofer, Le mur invisible

Causse Noir, Roquesaltes - Marlen Haushofer, Le mur invisible

Causse Noir, Roquesaltes

Il est probable que ça paraîtra cruel, mais je ne vois vraiment pas à qui je devrais encore mentir aujourd’hui. Je peux me permettre d’écrire la vérité, tous ceux à qui j’ai menti pendant ma vie sont morts. (51)

Je ne crois pas avoir été autant labourée en profondeur depuis L’épervier de Maheux de Jean Carrière. Marlen Haushofer va fouisser dans les profondeurs de l’être, sans concession, gratter comme une taupe aux griffes acérées jusqu’à dénicher les racines de nos dynamiques vitales. C’est un roman brut, terrien, animal. Il y a une inconnue à l’équation, l’évidence de ce mur, autour duquel elle échafaude quelques théories, mais qu’elle ne cherche pas vraiment à résoudre. Un mur pas tout à fait plausible – si vers de terre et insectes de toutes sortes sont réellement morts, il est biologiquement impossible que deux ans plus tard, le pays ne soit plus qu’une vaste étendue verdoyante et fleurie – mais dont on ne doute pourtant pas. L’empoignade se situe tout entière sur le plan existentiel. Une sorte d’expérience de zen extrême.

Je ne sais pas si j’aurai assez de force pour vivre seulement en face de la réalité. (265)

Ecartées les distractions pour l’esprit, écarté le sens supérieur qu’on pourrait donner à sa vie, écartée l’identité sociale. Le temps est immobile, indiférent, omniprésent. Le rien est à portée de main. Seul le poids de la responsabilité envers les autres, vache, chats, corneille, seul l’attachement à ces êtres inconnaissables, fourni l’énergie pour continuer à se lever chaque matin. Prendre soin et voir disparaître. Apprivoiser ce moi nouveau dont je ne suis pas sûre qu’il ne soit lentement aspiré par un nous plus grand que lui.

Peut-être que les animaux vivent jusqu’à leur mort dans un monde de terreur et de ravissement. Ils ne peuvent pas fuir et doivent jusqu’à la fin supporter la réalité. Leur mort elle-même est sans consolation et sans espérance, une mort véritable. (264)

Marlen Haushofer parle d’une vérité que je n’ai pas tout entière saisie. Ce qui fait la beauté radicale de son texte. Percutant, fascinant, il transforme profondément. Questionne notre conscience et notre place au sein du monde naturel.

Ce n’est pas que je redoute de devenir un animal, cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c’est qu’un homme ne peut jamais devenir un animal, il passe à côté de l’animalité pour sombrer dans l’abîme. (56)

Causse Noir - Roquesaltes

Causse Noir – Roquesaltes

 

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Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, lu par Chloé Lambert

The Metropolitan Museum of Art, New York 2007.284 - Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, lu par Chloé Lambert

The Metropolitan Museum of Art, New York 2007.284

Un objet sonore inattendu, vivant et décidé, d’où surgissent images et sensations, on plonge. Chloé Lambert offre à Nadia une intonation délicieuse qui caractérise le personnage dans ses réparties interrogatives face au monde qui la détaille de la tête aux pieds. J’ai particulièrement aimé les pages sur les règles, le passage à la féminité, dures et tragiques. Le procédé du dialogue fictif est habile. Il explore les réalités historiques et imaginaires sans tromper le lecteur, crée une dynamique ambiguë et remet l’auteur à sa place. Roman multiple dont les pétales s’ouvrent et se répondent autour des photos de l’époque et du corps des femmes, il pose les bonnes questions.

 

 

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Olivier Truc, La montagne rouge, lu par Nicolas Justamon

The Rijksmuseum, Amsterdam BK-KOG-2486 - Olivier Truc, La montagne rouge, lu par Nicolas Justamon

The Rijksmuseum, Amsterdam BK-KOG-2486

Nos héros sont déjà bien fatigués dans ce troisième tome de leurs aventures. Ils se meuvent tels des fantômes qui s’appliquent à jouer leur rôle, sans conviction. La dynamique de leur relation ne fonctionne plus qu’à pédales. Klemet prend une allure très mâle et assez balourde. Nina est aussi inexistante que le paysage, qui se cantonne à un décor de carton et de posters. Certains personnages sont interprétés de manière ridicule, comme Justina. L’intrigue est bafouillante au profit des infos que l’auteur veut faire passer. On se prend les pieds dans les crânes et les ossements sans avoir ne serait-ce qu’un frisson. Juste un goût âcre et glauque au fond de la gorge. Du grand guignol à la sauce ethno-militante.

 

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