Sigrid Nunez, L’ami

Je soupçonne les responsables des achats de la médiathèque de Saint-Affrique de lire Télérama et d’écouter le Masque et la Plume. Parfois une critique m’interpelle fortement venant de l’un de ces deux médias. Le désir puissant d’avoir le livre entre les mains envoûte mon esprit. Et que vois-je sur la table des nouveautés dès mon entrée dans la MISA ? L’ouvrage en question ! Le phénomène revêt pour moi une aura enchanteresse, voire extra-sensorielle. C’est ce qui est arrivé pour L’ami.

J’ai parcouru les premiers chapitres en me disant que la critique de Télérama était plus chatoyante que le livre dans son existence réelle. Je trouvais que c’était un bouillon de culture agréable à lire, très soigné dans la construction, avec une certaine propension à tâtonner dans le glauque – suicide, souffrance, mort, sexe – mais sans transcendance, restant à ras de terre. Les citations d’écrivains se répondaient les unes aux autres sans qu’ils en sortent des étincelles. Les sonorités mentales, urbaines, intellectualisantes de l’écriture ne permettaient pas la rencontre.

Au début, j’ai cru qu’il était de mon devoir d’épouse d’essayer de comprendre. Mais j’ai fini par arriver à la conclusion que c’était faux. Il avait choisi le silence. Sa mort était un mystère. J’ai finalement décidé de lui accorder son silence. Son mystère. (197)

Arrivée à la huitième porte, j’ai soudain été illuminée de l’intérieur par le texte. Fallait-il lire tout le reste pour atteindre à cette grâce ? Fallait-il traverser la plaine morne et triste des deux premiers tiers du récit pour que la faille créée laisse passer la lumière ? Je ne pense pas que cela corresponde précisément aux intentions de l’auteur mais le fait est que j’ai trouvé la fin d’une telle beauté que pour vérifier, j’ai parcouru une nouvelle fois tout le livre. Mais non, il n’avait pas changé. Accepter l’inconnaissable… accueillir notre incapacité à comprendre comme une ouverture à la richesse de l’autre et à son altérité magnifique.

Même ces aspirants écrivains qu’étaient tes étudiants semblaient incapables de juger un livre à l’aune de sa coïncidence avec les intentions de l’auteur, ils jugeaient uniquement sur leur appréciation personnelle, leur taux de satisfaction. (153)

Même si je ne pense pas avoir saisi dans toutes leurs implications les réflexions de l’auteur à propos des lecteurs-consommateurs et des aspirants écrivains d’aujourd’hui, son regard désabusé sur les critiques spontanés que permettent les réseaux sociaux me titille et me travaille. Quelle est la limite à ne pas franchir entre vulgaire attente narcissique de satisfaction et expression d’une sensibilité qui en rencontre une autre ? Les intentions de l’auteur, fussent-elles parfaitement et habilement mises en forme littéraire, justifient-elles tout ouvrage dans l’absolu de leur existence sans interaction ?

…Et la définition de l’amour de Rainer Maria Rilke, si congrue, en dédicace à certains habitants de mon coeur…

Que sommes-nous, Apollon et moi, si ce n’est deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre ?
(188)

 

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Serge Brussolo, Le suaire écarlate

Monts de Lacaune, col de Picotalen

Serge Brussolo aime entraîner ses lecteurs dans les bas-fonds, les puits profonds, les antres sombres insoupçonnés puis éteindre soudainement la lumière. Les couloirs grouillent généralement de rats mais sont surtout hantés par des êtres peu fiables et difficilement discernables, qui, pour une raison ou une autre, se sont retrouvés à vivre hors cadre. Fanatisme et cristallisation mentale ne sont alors pas loin… aspirer à éteindre le feu des enfers en y déversant des litres d’eau, par exemple…

Tu as tué tous mes ennemis et je ne m’en trouve pas plus heureux pour autant. J’espérais que leur disparition m’apporterait la paix, elle n’a fait que m’accabler d’ennui. En fait, je me rends compte que j’aimais la menace qu’ils faisaient peser sur moi. Elle m’excitait et me maintenait en vie. (31)

Trafics de reliques en tous genres, les capacités d’automystification de l’esprit humain laissent le champs libres à toutes sortes d’initiatives. Il n’y a qu’un pas entre canaillerie et religion. Sur fond moyenâgeux, ces thèmes chers à l’auteur trouvent une nouvelle expression. Quelques authentiques faits historiques insolites parsèment les notes de bas de page. Le récit tire parfois en longueur; on patiente en attendant les surprises.

La solitude du parcours ne l’a ni gênée ni effrayée. Elle aime être seule, ne penser à rien et se concentrer sur les bruits de la nature. Quand elle parvient à cet état de vacuité, les animaux cessent d’avoir peur d’elle. (78)

 

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Julien Blanc-Gras, Dans le désert

J’ai beaucoup ri, au début, quand il s’est agi de faire un choix entre ennui et décapitation; puis plus rien… bug de la connexion malicieuse avec Julien Blanc-Gras. J’en suis restée tout éplapourdie ! Je me suis dit que cela venait de moi, que je n’étais pas dans un bon état d’esprit. J’ai essayé de reprendre le livre à différents moments de la journée, de varier les humeurs… en vain. Ma sensibilité restait platement terrée dans une ternitude anormale. Mais finalement, je n’étais pas en cause ! Sur le pont des Soupirs en plastique du Villagio, nous nous sommes retrouvés, l’écrivain et moi. Ce centre commercial, emblème de rien, a miraculeusement provoqué une micro-crise existentielle qui a redonné de l’allure au livre. Mon coeur s’en est trouvé tout réchauffé, à en éclairer les pages pour lire dans le noir. Parfois sombrer revivifie.

L’adultère est tabou; il est toutefois répandu. (…) Paradoxalement, l’infidélité féminine est facilitée par les tenues couvrantes. Il suffit de changer de sac et de chaussures pour se déplacer incognito. J’ai entendu des histoires concernant des mères de famille que je n’ose même pas retranscrire ici. Lorsque le réel compte moins que l’apparence, une forme de double pensée se met en place. (105)

Cette franche retrouvaille avec le je après un début plus conventionnel où les idées s’alignaient les unes derrière les autres comme des wagons, anime quelques chapitres parfois touchants – les ouvriers surexploités – souvent facétieux, à son image de lutin voyageur humaniste. Julien Blanc-Gras, dans son hasardeuse et laborieuse recherche d’interactions humaines sème quelques remarques justes, directes et simples sur le Qatar. S’il ne nous donne pas vraiment les clés pour ouvrir les portes de la compréhension – lui-même semble ne pas les avoir vraiment trouvées -, il fait jaillir quelques étincelles sur ce qu’est ce pays en fragile construction d’identité derrière ses étalages ostentatoires où le présent semble instantanément balayé par le vent.

 

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Serge Brussolo, Le chat aux yeux jaunes

Saint-Affrique

Quand je suis en quête de détente mentale, de noyade littéraire, d’une évasion franche et brutale de mon entourage quotidien, Serge Brussolo prend des allures de prince charmant. Son abondante production me garantit en outre de toute pénurie et de toute frustration liée au manque, ce qui n’est pas négligeable. Comme souvent, il a réussi à me prendre par la main tout en fredonnant un thème d’apparence assez banale, berçant ma vigilance jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’en fait, cela faisait déjà un bon moment que j’étais engagée sur une pente irrémédiablement boueuse et glissante et que je ne pouvais plus remonter sur la terre ferme. Le crescendo est parfait. Il malaxe, mixe et enfonce les doigts dans les différentes pâtes à modeler des éléments mis en place, invente plusieurs histoires et s’offre le luxe de toutes les raconter, jusqu’à ne donner qu’une seule vérité – il faut bien savoir s’arrêter, au bout d’un moment ! – en maintenant néanmoins une once d’inexpliqué. Le fantastique est au porte de nos peurs et continue de nous grignoter le livre refermé…

Avec internet tout est possible et il ne faut jamais sous-estimer l’opiniâtreté des cinéphiles (256)

Le gros coup de baguette magique d’internet qui révèle sans difficulté la véritable identité de Lawrence Brickstone, et par-là même fait faire un bon conséquent à l’aventure, est un chouïa gonflé au sein d’une telle densité imaginative… Volontairement ? J’aime à imaginer le sourire faussement innocent de Serge Brussolo qui peut se le permettre et n’avait pas envie de s’embêter avec cette partie de l’histoire… ou avait envie de se moquer d’une ficelle trop facilement utilisée dans les romans… ou…

 

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Dana Stabenow, La mémoire sous la glace

Monts de Lacaune, lac du Laouzas

Ayant navigué, ces temps derniers, sur les flots laborieux de lectures dont j’avais du mal à m’extirper, et disposant par ailleurs d’une disponibilité mentale réduite, je me suis dit que perdue pour perdue autant me noyer corps et esprit dans un lourd polar authentiquement divertissant. De quoi me ramener sur terre.

Le début d’un hiver alaskien était le moment le plus mal choisi pour lancer des rumeurs de disputes. (290)

J’ai lu précédemment À pierre fendre, qui est le premier tome de la série. Celui-ci, également numéroté 1, en est en fait le vingt-deuxième volume. Du coup, je n’ai pas raccroché tous les wagons d’emblée. On entend parler d’un incendie de cabane, d’un fils adoptif, de l’ouverture d’une mine,… toutes informations qu’il faut rassembler pour reconstituer un contexte. Les éditions Delpierre nous forcent au grand écart mental. Ceci fait, l’histoire est bonne et soigneusement emberlificotée. A la différence du chat et de sa pelote de laine, Dana Stabenow sait parfaitement où se trouve le fil originel à tirer délicatement et sans se presser pour résorber tous les nœuds. Jusqu’au dernier bout du bout qui réserve encore des surprises. La littérature s’insinue sur toutes les étagères. La relation entre Kate et Mutt, sa chienne penchée, entraînée par le poids de sa compassion vers sa maîtresse à chaque fois que cette dernière souffre, sous-tend toute la trame d’émotions. J’ai pu dissoudre à loisir ma vie quotidienne dans la neige et l’hiver alaskien, une excellente parenthèse mentale.

 

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Michel Jean & collectif, Amun

Causse du Larzac, cirque du Brias

On ne sait trop si le filet rouge usé, en suspension sur la couverture, est emporté sans force dans les remous du vent, vole de son propre chef et selon son désir, ou suit le mouvement d’un pêcheur qui vient de le lancer. Les consciences qui habitent ces dix nouvelles cherchent leurs sentiers, sous la neige ou dans le vent, en faisant de l’auto-stop le long de la route 138 qui sort de la réserve ou en tenant la main de leur mère. Une interrogation latente bruisse sous les récits. Le sentiment individuel entre en dialogue avec le fond culturel collectif innu, cri ou huron-wendate, le souvenir du colonisateur avec les portes nouvelles qui peuvent être poussées. L’un se perd corps et âme dans le Grand Vide cosmique, une autre retrouve le chemin d’elle-même par la force incarnante d’une vision intime chamanique.

Tout à l’heure, j’ai disposé des ossements de lièvre autour du camp, attachés à des fils, comme maman faisait chez nous. « Il faut honorer l’âme des animaux », disait-elle. Elle avait raison. (72)

Dans notre tradition familiale, entre causses aveyronnais et falaises héraultaises, on ne jette jamais les os et les arrêtes des animaux qu’on mange à la poubelle, ce qui heurte notre sens de la fraternité avec les êtres sensibles, mais on les disperse dans la nature à l’occasion de randonnées. L’approche innue est très séduisante et je l’insufflerai bien dans notre courant d’être, mais elle nous causerait sans doute des problèmes avec le voisinage…

Les territoires sont toujours là (17)

L’agencement des textes est soigneux. On glisse d’enfers en renaissances, de fictions en récits personnels. Memekueshu répond à Où es-tu, l’émotion m’a saisie. Par le télescopage des imaginations, l’adolescente en motoneige entre en culbute avec la souffrance d’une nomade. Les créations les plus fouillées du point de vue de l’écriture sont celles qui m’ont le plus enveloppée : Nashtash va à la ville, conte succinct et symbolique, Harfang des neiges, poétique intérieure pleine d’images, et Hannibalo-God-Mozilla contre le Grand Vide cosmique, imbroglio temporel si juste et représentatif de nos développements mentaux. Une voix murmure incontestablement, entre forêts du Québec et bitume de Montréal, qui porte en elle des accents singuliers, et qui par la grande magie de la littérature imprègne de son souffle la mémoire humaine et son devenir. Les voies de l’air, de l’imagination et des mots sont souples pourvu qu’on sache les négocier; les faire pénétrer jusqu’au cœur de l’homme reste plus délicat. Les auteurs de ce recueil s’y essayent avec adresse, force d’âme, tendresse et sincérité.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

Cirque du Brias – Tournemire

Cirque du Brias – Craves à bec rouge

Cirque du Brias – Grand corbeau

 

 

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Tony Hillerman et Barney Hillerman, Hillerman Country

Gorges de la Jonte, roc de Baumo Rousso

For as long as I can remember, a casual debate has been underway concerning whether the road to the Chaco Culture National Historical Park should be improved. As it stands, visitors have a choice of two access routes. If they approach from the south via Navajo Route 9, the last twenty miles is dirt, bumpy but passable except when winter snowmelt makes it sticky or summer thundershowers make it slick. If you come down from the north, turning off New Mexico Route 44 at the Blanco Trading Post, you face twenty-six miles of dirt road.I am among those who believe some rough road discourages the idly curious and leaves these remarkable ruins less crowded for those who want to see them badly enough to endure a bit of hardship. (67)

Les étendues d’herbe sèches, parsemées de genévrier et de sauges, les amas rocheux aux formes serties d’esprits décrites par Tony Hillerman dans ses romans, m’ont curieusement toujours parus familiers. J’ai pourtant commencé à y cheminer en compagnie de Joe Leaphorn et de Jim Chee alors que j’habitais encore la grande ville, sans échappées véritables dans la nature. Des liens d’enfance avec les Pyrénées et les Corbières, peut-être… Depuis j’ai trouvé un homme des bois qui m’a intégrée dans son giron sauvage et immergée dans ses lieux les plus secrets. Le mont Aigoual, le causse noir, les gorges de la Jonte, ont intimement matérialisé ces contrées littéraires.

The cliffs remind me of how little space I occupy; the pictographs, of how little time. (132)

Nouveau Mexique, Arizona, Colorado, Utah abritent le périmètre de coeur de Tony Hillerman. Un pays de nuages et d’espace, land of room enough and time, où le ciel changeant décide des contrastes du paysage et de la luminosité qui s’en dégagent, non conçu pour le confort de l’homme, mais où il peut jouir de l’impression qu’il peut mener ses pas où il veut.

You can climb the hard side of a dune to its crest and see no sign that the planet is inhabited. (108)

En amoureux du silence et de la solitude, Tony Hillerman cherche les coins perdus, jongle avec les droits privés et les panneaux d’interdiction, s’attriste de voir des lieux secrets envahis et dénaturés par l’exploitation touristique. Ses murmures intérieurs entre plus volontiers en échos avec les ancêtres Anasazis et les trembles dans le vent.

Les photographies peuvent paraître banales au premier abord mais révèlent vite au regard attentif une soigneuse recherche de proportions entre le ciel et les différentes strates du paysage. Ce sont des vues à hauteur de tendresse d’homme. Elles jouent sur les contrastes entre pierres et plantes, érosion et développement, pérennité et précarité. Everyone should collect the treasures of such a place in memory, intérioriser les endroits qu’on aime, soutenir l’intégrité de notre existence par un ciel intérieur et la rivière vive et changeante de l’esprit, c’est ce que nous incite à faire Tony Hillerman. Avoir conscience de notre juste dimension ne peut passer que par un lien organique avec la nature. Lui en a fait des romans.

Why not simply invent the ruins, just as the pot hunters and the plot are invented ? For some reason my imagination doesn’t want to stretch that far. It’s willing to produce imaginary people doing imaginary deedes only as long as their feet are planted in real landscapes. Or perhaps this is just a rationalization – an excuse I’ve developed to get away from the word processor and into the places I enjoy. Whatever the real motive, it is my habit to visit the places where I want my fictional events to happen, to stand in the dust, breathe the air, consider the sounds and the smells, watch the light change when the sun goes down, notice the trap-door spider emerge from her hole for her twilight hunt and the bats collecting insects before the moon rises, and listen to the pair of coyotes in coyote conversation on the mesa behind me. Most of it never reaches the page, some of it is modified to fit, but I seem to need such memories when I write a scene. (143)

Gorges de la Jonte – Lézard des murailles

Gorges de la Jonte – Vautours fauves

Gorges de la Jonte – Vautour fauve

 

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Herman Melville, Moby Dick

Massif de l’Aigoual, lac des Pises

Devant l’ampleur du livre et l’échéance de la bibliothèque qui s’approchait, j’ai failli renoncer (provisoirement) à cette lecture. Mais l’imprudence, électrisant les nerfs de mon bras, a mis ma main en mouvement en un geste funeste. Ce pâle petit pion usé jusqu’à la corde, élimé de costume et de coeur… j’étais foutue. Devant une telle phrase, si délicieuse de mystère et de sonorité, un être de ma nature se cabre devant l’idée de ramener l’ouvrage non terminé dans les rets impatients du bibliothécaire, fusse au prix de désagréments futurs.

Je dis, moi, que cette perpétuelle tabagie doit avoir été, sinon la cause, du moins l’une des causes de l’heureuse disposition de sa nature; car nul n’ignore que l’air de ce pauvre monde est effroyablement infecté, aussi bien sur terre que sur mer, par les exhalaisons de la misère sans nom des innombrables humains qui sont morts d’y avoir respiré; et de même qu’en temps de choléra, il est des gens qui ne sortent pas sans un mouchoir imbibé de camphre sous la narine; de même aussi le tabac de Stubb, contre toutes les tribulations de cette existence, devait opérer comme une sorte d’agent de désinfection. (209)

Un ouvrage conséquent, que finalement, je n’ai pas mis très longtemps à lire. Si le premier quart m’a complètement emportée par son souffle, sa verve, sa fougue, les deux suivants ont été vite survolés, la lecture de certains chapitres se limitant même à leur seul titre. La mise en place est magnifique. La petite chambre froide comme une palourde, Queequeg le cannibale méditant, l’indicible ascendant magnétique d’Achab, investissent notre intérieur en profondeur. Herman Melville emporte le coeur par ses grandes vagues de mots, son texte fourmille d’expressions et de phrases qu’on meurt d’envie de noter, on est tout de suite projeté dans une réflexion existencielle qui se niche jusque dans les échelles de cordes et les lampes à bascule. Notre part mystique se reconnaît dans l’eau-de-vie d’humanité qui jaillit de son alambic, dans cet homme dont l’âme est tout emprisonnée, comme engluée dans son tabernacle de chair et ne peut s’y mouvoir à l’aise, ni surtout en sortir sans courir un risque mortel. Achab, habité par une transcendance mystique qui enflamme son entourage, semble cependant ne pas avoir orienté son esprit au mieux… comme diraient les bouddhistes, la cristallisation est un mécanisme à haute teneur en souffrances futures…

Tout ce qui tourmente et torture, tout ce qui trouble la raison, tout ce qui remue et fait remonter la lie des choses, toute vérité frappée de malice, tout ce qui tord les nerfs et tout ce qui caille dans le cerveau, tout le subtil démoniaque de la vie et de la pensée, oui, tout le mal et tout le mauvais, pour ce fou d’Achab, se trouvait personnifié visiblement et devenait affrontable en Moby Dick. (309)

Massif de l’Aigoual – Lac des Pises

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual – Lézard

 

 

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Vladimir Arséniev, Dersou Ouzala

Massif de L’Aigoual, lac des Pises

Dans la taïga oussourienne, il faut toujours prévoir la possibilité de se trouver face à face avec des fauves. Mais rien n’est aussi désagréable que de se heurter à un être humain. La bête, généralement, se sauve à la vue d’un homme et ne l’attaque que si elle est pourchassée. Dans ces cas-là, chasseur et animal savent ce qu’ils ont à faire. Un être humain est tout autre chose. Il n’y a pas de témoins oculaires dans la taïga, aussi la coutume a-t-elle créé cette tactique singulière : l’homme qui en aperçoit un autre doit tout d’abord se cacher et tenir sa carabine prête. (77)

L’écriture est simple et humble, sobre en sentiments personnels. Le narrateur, en sa qualité d’observateur scientifique, s’efface, se glisse derrière les bouleaux, ratons laveurs, polatouches, chênes et grimpereaux. Il rapporte des bruits, des sensations. Le cri aigu, perçant et court de l’écureuil, la chaleur de l’air, la terrible piqûre des gnouss, le souffle de l’ours. Les descriptions des mœurs côtoyées et des paysages traversés n’ont pas beaucoup de relief pour notre goût actuel. On a le sentiment d’un monde lointain qui se dérobe à notre compréhension. Le passage qui se situe entre la première rencontre avec Dersou et la seconde est assez lancinante et morne. C’est le Gold, qui, par sa présence, fait respirer le livre. On découvre un pisteur hors pair, à l’égal de l’inspecteur australien Napoléon Bonaparte, du navajo Joe Leaphorn, voire même de Sherlock Holmes. Il est à la fois touchant et insaisissable. En refermant l’ouvrage, on se dit qu’Akira Kurosawa en a tiré toute la substance.

La nuit, quand on voit une lumière, on ne peut en déterminer la proximité ni l’éloignement, pas plus que le degré d’élévation au-dessus du niveau de la terre. Elle apparaît simplement quelque part dans l’espace. (105)

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual – Cuivré de la verge d’or

Massif de l’Aigoual – Lac des Pises

 

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Alice Munro, Les lunes de Jupiter

Saint-Sernin-sur-Rance

Je ne crois plus aujourd’hui que les secrets des gens soient définis et communicables, ni que leurs sentiments soient pleinement épanouis et facilement reconnaissables. Tout ce que je puis dire, c’est que les soeurs de mon père frottaient le plancher à la lessive, qu’elles nettoyaient l’avoine et trayaient les vaches à la main. (…) C’était cela, leur vie. Les cousines de ma mère se comportaient autrement : elles se déguisaient, se photographiaient mutuellement, elles disaient des boutades. Quel qu’ait été leur comportement, elles sont toutes mortes maintenant. Je transporte quelque chose d’elles, en moi. Mais la pierre a disparu, le mont Hébron a été tronqué, et cette vie qui est enterrée là, il faudrait y réfléchir à deux fois pour la regretter. (61)

La construction de la première partie de Les Chaddeley et les Fleming est terriblement émouvante avec ce canon qui revient en motif de fin. J’ai aimé la compagnie des quatre demoiselles aux lourdes poitrines impressionnantes et aux ventres et postérieurs amples et corsetés qui viennent bousculer la vie convenable de leur cousine de la campagne et de sa famille, leur fournissant un lien (…) avec le monde réel, prodigue et dangereux.

Passé La saison des dindes, et jusqu’aux dames Cross et Kidd dans leur maison de retraite, le recueil prend une tonalité très intérieure. Les nouvelles tournent principalement autour des relations amoureuses : tomber en amour, quitter, se libérer, s’attacher, regretter. Désarroi et désordre des vies. Les gens ne se rencontrent pas vraiment. Toute relation semble être un malentendu avec lequel on se débrouille comme on peut. J’ai eu du mal à trouver une accroche véritable avec ces récits, j’ai survolé. C’est le livre d’Alice Munro que j’aurai le moins apprécié de toutes mes lectures. Elle y dessine un rapport singulier à l’existence et aux êtres, semble nous demander avec tristesse ce que nous fabriquons là, à tourner en rond.

Pas le temps de dire ouf. Roberta ne crie pas. Georges ne met pas le pied sur le frein. La grosse voiture les dépasse, comme un bolide, un énorme bolide noir, sans lumière et semble-t-il, sans bruit. Elle sort du maïs noir et remplit l’espace, droit devant eux, de la façon dont un gros poisson plat, glissant dans l’eau, paraît surgir soudain dans l’aquarium. Elle ne semble pas être à plus d’un mètre de leurs phares. Et puis, partie ! disparue dans le maïs, de l’autre côté de la route. Ils continuent. Ils continuent sur la route du Téléphone, tournent dans l’allée, s’arrêtent et restent assis dans le camion, dans la cour, devant la forme noire de la maison à demi restaurée. Ce qu’ils éprouvent n’est ni de la terreur, ni de la gratitude – pas encore. C’est une impression d’irréalité. Ils sont comme la voiture fantôme, le poisson noir : irréels, aplatis, ils planent, détachés des événements passés et à venir. (243)

Saint-Sernin-sur-Rance – Statue-menhir

Saint-Sernin-sur-Rance – La dame de Saint-Sernin

 

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