Dino Buzzati, Le désert des Tartares

Côte méditerranéenne, Vendres-plages - Dino Buzzati, Le désert des Tartares

Côte méditerranéenne, Vendres-plages

Le fort lui paraissait un de ces univers inconnus auxquels il n’avait jamais sérieusement pensé pouvoir appartenir non point parce qu’ils lui semblaient haïssables mais parce qu’infiniment loin de sa vie habituelle. (24)

J’ai enfin plongé dans ce livre abandonné au début du confinement à l’occasion d’un séjour à la mer longtemps repoussé lui aussi. Le no man’s land du camping, à l’abri et l’oubli de toutes préoccupations contextuelles habituelles s’est fondu avec celui du fort – étendues libres des landes d’arrière saison, horizon maritime, des formes humaines, ici et là. Deux bouts du monde. Mais là s’arrête la comparaison, car tandis que je m’adonnais au relâchement des saisies du mental, Drogo s’enferrrait dans l’illusion et l’inexprimable sentiment de choses à venir. La force d’inertie, la fuite du temps, le vide de l’ennui qui aspire les hommes et les pousse à l’absurdité, puissamment mis en scène par Dino Buzzati, m’ont rappelé la vision de Jean Giono dans Un roi sans divertissement. Tuer pour s’occuper… Gros sentiment de déprime en refermant le livre. Puis, la réflexion reprenant ses fonctions sur l’émotion, j’ai trouvé que la fin était certes une jolie pirouette littéraire, mais finalement peu convaincante. La mort vue comme un ultime combat au sens militaire, bof. Un combat contre qui, contre quoi ? Et pour quelle victoire ? Et pourquoi seulement au terme de cette vie passagère ? Je prends plutôt le partie de faire de la Bougrinette une amie de tous les jours – certes un peu effrayante, mais partie intégrante de la manifestation et donc de notre essence -, comme l’est la solitude…

Juste à cette époque Drogo s’aperçut à quel point les hommes restent toujours séparés l’un de l’autre malgré l’affection qu’ils peuvent se porter; il s’aperçut que, si quelqu’un souffre autrui ne souffre pas pour cela, même si son amour est grand, et c’est cela qui fait la solitude de la vie. (223)

Vendres-plages

Vendres-plages

Vendres-plages - Grande aigrette, crabier chevelu

Vendres-plages – Grande aigrette, crabier chevelu

Vendres-plages - Crabier chevelu

Vendres-plages – Crabier chevelu

Vendres-plages - Traquet motteux

Vendres-plages – Traquet motteux

Vendres-plages - Pouillot

Vendres-plages – Pouillot

Vendres-plages - Tarier pâtre

Vendres-plages – Tarier pâtre

 

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Daniel Pennac, Mon frère, lu par l’auteur

The British Museum, London 1925,1212.75 - Daniel Pennac, Mon frère

The British Museum, London 1925,1212.75 – Daniel Pennac, Mon frère

Daniel Pennac et son vieil exemplaire de Bartleby; constamment glissé dans la poche, régulièrement sorti au détour d’un geste bavard, consulté, cité, fourré de nouveau dans sa veste… depuis combien de temps l’entend-on sur les ondes partager avec nous sa gourmandise pour ce texte ? Elle me restait mystérieuse; cette évocation de son frère disparu en dévoile l’intimité. Son deuil est délicatement évoqué. Non pas par une biographie de l’absent, non pas par un récit nostalgique de ce qui fut, mais par la réalité de ses perceptions intérieures. Son frère existait comme un arc-en-ciel dans sa conscience et peu à peu, les conditions atmosphériques ayant changé, il s’efface et ne laisse plus qu’une trace. Soleil et pluie s’en sont allés… Le vécu d’une relation n’est pas toujours celui que l’on s’invente en se racontant et en s’attachant à des histoires, en les complétant par celles des autres. Il est à la fois plus subtil et plus évanescent. Presque insaisissable. Comme ce Bartelby qui a renoncé à exister. Le notaire essaye de le faire rentrer dans un cadre intelligible, mais finalement n’en saisit qu’une poignée de poussière qui s’éparpille au vent.

 

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Mariusz Wilk, La maison au bord de l’Oniégo

Vabres l'Abbaye, confluence de la Sorgues et du Dourdou

Vabres l’Abbaye, confluence de la Sorgues et du Dourdou

Oui, je vais encore plus loin. Kliouïev est un mystique (un homme à la conscience élargie), il n’est donc pas dit qu’il ne pouvait pas être en esprit dans un lieu où il ne se trouvait pas physiquement. (214)

La fenêtre de la maison du Zaoniégé qui donne sur l’Oniégo me devient au fil des livres aussi familière que celles de ma propre demeure – qui ne donnent sur rien d’autre que des murs et des bouts de ciels aveyronnais. J’essaie de mettre en oeuvre ma conscience mystique pour la faire apparaître momentanément dans mon espace-temps. Mais je suis malheureusement la seule à la voir… comment partager une vision mystique avec ses proches ?

J’ai le ciel dans les yeux
Parce que je suis le fils des grands lacs… (236)

Dans La maison du vagabond (qui vient chronologiquement après ce journal), Mariusz Wilk parle du lac comme d’un miroir. Et je commence à comprendre, par ce biais, ce que je cherche et qui me touche chez les écrivains contemplatifs : une façon d’observer et de rendre compte dénuée d’auto-centrisme. Non pas qu’ils ne parlent pas d’eux-mêmes, de leurs vies et de leurs ressentis, c’est la subjectivité qui fait toute la singularité et la saveur d’un livre, mais leur ouverture de coeur est un miroir sans saisie personnelle.

C’est la même chose dans le Nord où une soudaine tempête de neige, le gel prolongé ou les chocs sourds de la glace peuvent décider de la vie et de la mort. Dans de telles conditions, l’homme devient vigilant. Il sent sous lui l’abîme. (179)

Vivre dans une maison isolée du Grand Nord au bord d’un lac, une maison qui devient un phare dans la nuit dès lors qu’elle est raccordée à l’électricité… ce type de pensées romantiques flottent au beau milieu de ma lecture. Pourtant, si je fais l’effort de revenir à des considérations plus réalistes, je me rends compte qu’il faut être taillé pour une telle vie : hiver à -40°, désertification des villages, avidité des nouveaux russes pour les ressources naturelles du pays… Les esprits païens – Korba dans les bois, Domovoï dans les foyers, Vodianoï au fond des eaux – ont du mouron à se faire même s’ils ont déjà survécu à la dévastation culturelle apportée par le communisme. Demeurera-t-il encore sur ces terres, d’ici quelques décennies, des saltimbanques de l’existence pour célébrer la fête paganiste d’adieu à l’hiver, le moment où la lumière prend le pas sur la nuit, en se régalant de blinis, ces mini-soleils ?

 

Des poissons du néolithique se sont conservés dans les gravures rupestres de Biessov Nos : la célèbre figure de la Grosse Lotte (qui est à droite de Biessikha), également un saumon empalé sur une sorte de harpon archaïque. Cet ornement caractéristique avec lequel les potiers primitifs du Nord décoraient leur œuvres en pressant dans de l’argile fraîche des arrêtes dorsales de poisson a permis aux archéologues de distinguer ce qu’on nomme la culture des sperrings (Ve-IVe millénaires avant notre ère). (148)

L’hiver a enfin commencé pour de vrai. Après des semaines d’un temps humide et sombre de fin d’automne, avec un vent à vous enlever la jugeote de la tête et à en faire une coquille vidée pour la soulever ensuite et la fracasser contre la pierre angulaire de la première maison venue, finalement, le vent du Nord avait nettoyé le ciel des nuages lourds et la lumière du soleil ruisselait. (157)

Nous voilà donc coupés du monde pour de bon. On ne peut plus se traîner que sur des skis, mais qui aurait envie de s’esquinter sur cinq verstes contre le vent dans une pareille tempête ? Les pêcheurs les plus enragés préfèrent rester au coin du feu et ne pas mettre le nez dehors, sans parler des touristes de hasard et des citadins de passage ! Pour moi d’ailleurs, tant mieux, car héberger dans ces conditions quelqu’un qui n’est pas habitué à la solitude, c’est accueillir un hôte qui volerait mon temps, peut-il y en avoir de plus indésirables ? (173)

 

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Serge Brussolo, Le suaire écarlate

Monts de Lacaune, col de Picotalen

Serge Brussolo aime entraîner ses lecteurs dans les bas-fonds, les puits profonds, les antres sombres insoupçonnés puis éteindre soudainement la lumière. Les couloirs grouillent généralement de rats mais sont surtout hantés par des êtres peu fiables et difficilement discernables, qui, pour une raison ou une autre, se sont retrouvés à vivre hors cadre. Fanatisme et cristallisation mentale ne sont alors pas loin… aspirer à éteindre le feu des enfers en y déversant des litres d’eau, par exemple…

Tu as tué tous mes ennemis et je ne m’en trouve pas plus heureux pour autant. J’espérais que leur disparition m’apporterait la paix, elle n’a fait que m’accabler d’ennui. En fait, je me rends compte que j’aimais la menace qu’ils faisaient peser sur moi. Elle m’excitait et me maintenait en vie. (31)

Trafics de reliques en tous genres, les capacités d’automystification de l’esprit humain laissent le champs libres à toutes sortes d’initiatives. Il n’y a qu’un pas entre canaillerie et religion. Sur fond moyenâgeux, ces thèmes chers à l’auteur trouvent une nouvelle expression. Quelques authentiques faits historiques insolites parsèment les notes de bas de page. Le récit tire parfois en longueur; on patiente en attendant les surprises.

La solitude du parcours ne l’a ni gênée ni effrayée. Elle aime être seule, ne penser à rien et se concentrer sur les bruits de la nature. Quand elle parvient à cet état de vacuité, les animaux cessent d’avoir peur d’elle. (78)

 

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Vladimir Arséniev, Dersou Ouzala

Massif de L’Aigoual, lac des Pises

Dans la taïga oussourienne, il faut toujours prévoir la possibilité de se trouver face à face avec des fauves. Mais rien n’est aussi désagréable que de se heurter à un être humain. La bête, généralement, se sauve à la vue d’un homme et ne l’attaque que si elle est pourchassée. Dans ces cas-là, chasseur et animal savent ce qu’ils ont à faire. Un être humain est tout autre chose. Il n’y a pas de témoins oculaires dans la taïga, aussi la coutume a-t-elle créé cette tactique singulière : l’homme qui en aperçoit un autre doit tout d’abord se cacher et tenir sa carabine prête. (77)

L’écriture est simple et humble, sobre en sentiments personnels. Le narrateur, en sa qualité d’observateur scientifique, s’efface, se glisse derrière les bouleaux, ratons laveurs, polatouches, chênes et grimpereaux. Il rapporte des bruits, des sensations. Le cri aigu, perçant et court de l’écureuil, la chaleur de l’air, la terrible piqûre des gnouss, le souffle de l’ours. Les descriptions des mœurs côtoyées et des paysages traversés n’ont pas beaucoup de relief pour notre goût actuel. On a le sentiment d’un monde lointain qui se dérobe à notre compréhension. Le passage qui se situe entre la première rencontre avec Dersou et la seconde est assez lancinante et morne. C’est le Gold, qui, par sa présence, fait respirer le livre. On découvre un pisteur hors pair, à l’égal de l’inspecteur australien Napoléon Bonaparte, du navajo Joe Leaphorn, voire même de Sherlock Holmes. Il est à la fois touchant et insaisissable. En refermant l’ouvrage, on se dit qu’Akira Kurosawa en a tiré toute la substance.

La nuit, quand on voit une lumière, on ne peut en déterminer la proximité ni l’éloignement, pas plus que le degré d’élévation au-dessus du niveau de la terre. Elle apparaît simplement quelque part dans l’espace. (105)

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual – Cuivré de la verge d’or

Massif de l’Aigoual – Lac des Pises

 

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John Gierach, Là-bas les truites…

Parc naturel du Haut-Languedoc, lac de Vésoles

Donc je savais que certaines choses étaient vraies et d’autres non. Que la forêt et les rivières étaient vraies, de plus en plus vraies à mesure que vous vous éloigniez de la maison. (23)

Ce court recueil d’un beau bleu soutenu est un concentré de l’univers de John Gierach. Il se fluidifie dans l’eau de la lecture et coule, vif et frais, comme une rivière à truites des Etats-Unis. Une rivière sauvage et secrète, où nulle âme humaine ne traîne ses tourments et ses attachements, qu’on est seul à connaître – qu’on pense être le seul à connaître… – l’essentiel étant de n’y croiser personne quand on y va.

Le retour cyclique, saison après saison, d’années en années, vers les mêmes lieux familiers et pourtant toujours différents, le fraternel savoir qu’on y développe, est le terreau de ma vie et celui de John Gierach le pêcheur. Il connaît les trous d’eau, les coins sombres, le flux, le tempo et les barrages de castor de ses refuges secrets. Il n’hésite pas à affronter la pluie, les éclairs, le vent et le brouillard, voire à pêcher dans le noir le plus complet en comptant sur les éclairs d’orage pour avoir une vue fugitive sur les gobages. Tout ça pour – au-delà du plaisir qu’il retire de l’activité en elle-même – fuir les foules, les emmerdements et le soleil ardent.

Éloge de la solitude bienheureuse… Elizabeth von Arnim avait son jardin, Chris McAncless sont rêve d’Alaska, John Gierach caresse les truites. A chacun son là-bas

Lac de Vésoles – Sympétrum rouge sang

Lac de Vésoles – Sympétrum rouge sang

Lac de Vésoles – Sympétrum rouge sang

 

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John Krakauer, Into the wild

Peyreleau, la Jonte

Mais nous savons peu de choses tant que nous n’avons pas fait l’expérience de ce qu’il y a d’incontrôlable en nous. Parcourons les glaciers et les torrents, escaladons de dangereuses montagnes et laissons l’opinion prononcer ses interdictions.
John Muir, Les montagnes de Californie. (204)

Autant je me suis terriblement ennuyée devant le film, autant mes cordes sensibles ont vibré avec le livre. Il est tombé à pic pour entrer en résonance avec des envies de fuite puissantes. Jon Krakauer rend hommage aux marginaux de la poussière des chemins, aux routards-chômeurs perpétuels, aux pèlerins de la transcendance, à une autre Amérique qui explore les voies du vide et de la beauté et parfois y tombe.

Ses aspirations, en un sens, étaient trop puissantes pour être comblées par un simple contact humain. (101)

Son portrait de Chris, ce jeune homme grisé par le dévoilement de sa propre existence est émouvant. Le garçon sème des histoires tout au long de sa route, touche le coeur des gens qu’il rencontre, mais décide pourtant de toujours repartir. Habité d’une aspiration folle, intrépide, dominé par un impératif, il aura cherché la vraie pulsation de la vie et l’expérience pure jusqu’au bout. Il était à deux doigts d’y arriver. Une connaissance botanique à laquelle il n’avait pas accès et son refus de se munir d’une carte topographique, deux petites déviations sur son chemin et il s’est retrouvé pris au piège. Le cours de l’existence est parfois compromis par de petites inattentions si innocentes en apparence… nous sommes décidément des créatures bien fragiles et bien dérisoires que notre conscience si spécifique ne sauve pas toujours.

Peyreleau – La Jonte

La Jonte – Demoiselles

 

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Alice Munro, La danse des ombres heureuses

Côte méditerranéenne, Vendres-plage

J’ai pris une fois de plus un grand plaisir à entrer dans l’univers d’Alice Munro. La danse des ombres heureuses est un petit bijou de perfection, de ces nouvelles qui donnent toute leur brillance et tout leur sens à ce genre littéraire, en expriment la quintessence et font s’épanouir le coeur ému de la lectrice. Progression du récit, présence des personnages, tonalité d’une époque, chute à la fois saisissante et qui en dit long, tout est parfait.

Alice Munro saisit ce qui a du sens dans le flot de réalité, comme ces bottes exhalant une odeur compliquée de fumier, d’huile de machine, de vase durcie. Elle sait retranscrire ce qui, dans la succession de nos perceptions, va prendre assez d’importance pour habiter notre environnement, intérieur et extérieur, construire notre histoire personnelle et nous donner des directions vers où diriger nos pas. Vision parcellaire, toujours. Elle se joue du temps et des identités sociales. Se concentre sur l’élan vital qui anime les êtres. Elle se place au niveau du temps de l’esprit où un instant peut avoir autant d’importance dans une vie qu’une décennie. Où des courants de sentiments, d’attachements, de questionnements glissent sous la surface jusqu’à ce que les circonstances fassent de nouveau surgir leur voix. Nous parcourons l’existence à tâtons. Mais il faut bien, pourtant, avancer hardiment.

Vendres-plage – Lever du soleil

Vendres-plage – Aigrettes

Vendres-plage – Aigrettes

Vendres-plage – Aigrettes

Vendres-plage – Aigrettes

 

Le problème, le seul problème, c’est ma mère. Et c’est elle, bien sûr, que je cherche à cerner; c’est pour l’atteindre que tout ce parcours a été entrepris. A quelle fin ? Pour la délimiter, la décrire, la mettre en lumière, la célébrer, m’en débarrasser : cela n’a pas marché, car elle m’écrase de se proximité, comme elle l’a toujours fait. Elle est lourde, comme toujours, elle est accablante, et pourtant elle est floue, ses contours fondent et coulent. Ce qui signifie qu’elle s’est attachée à moi aussi étroitement que jamais et a refusé de s’écarter : je pourrais continuer, continuer, faisant appel à toutes mes capacités, utilisant les subterfuges que je connais, et il en serait éternellement de même. (140)

 

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Elizabeth von Arnim – Elizabeth et son jardin allemand

Le goût pour la compagnie de ses semblables, et la crainte de rester seule, fût-ce pour quelques heures, me sont totalement incompréhensibles. Je suis capable de me distraire toute seule pendant des semaines entières, et je ne m’apercevrais même pas de ma solitude, n’était ce sentiment de paix qui m’envahit. (…) J’aimerais que ma maison fût remplie de gens capables de se distraire par eux-mêmes. Ils seraient accueillis et dépêchés avec une égale bonne humeur, car la vérité m’oblige à dire qu’autant j’aime à les voir arriver, autant il ne me déplaît jamais de les voir s’en aller. (50)

Comment prendre plaisir à se trouver dans un jardin où l’on risque à tout moment de croiser des gens avec qui on vient de prendre le petit déjeuner, et que l’on reverra immanquablement au déjeuner et au dîner ? (61)

Je me suis beaucoup plu dans la compagnie d’Elizabeth von Arnim. Nous sommes pourtant toutes deux des êtres sauvages à notre manière, redoutant les visiteurs, fuyant une compagnie qui s’attache de trop, n’ayant qu’une idée en tête : jouir le plus souvent possible d’une fructueuse solitude. Par livre interposé, on ne se dérange pas trop, c’est l’avantage. On peut se rencontrer, se tourner autour, se manipuler, se lire et se relire sans troubler l’onde de nos vies intérieures respectives.

Entre robes et rosiers jamais je n’hésite. (131)

J’ai souvent eu l’impression de lire mon propre journal intime. Elizabeth von Arnim passe des heures à fantasmer sur des catalogues horticoles, a des difficultés à apprivoiser les ancolies, expérimente sans cesse, guette les moindres floraisons, ose l’échec… comme moi. Son époque et son milieu lui inspirent cependant des réflexions fort éloignées de mes propres préoccupations, mais exprimées avec tant de détachement, voire d’ironie, qu’elle me fait spontanément sourire. Elle est amusante jusque dans ses préjugés de classe, cuisinières et filles de laiteries pâtissent de son esprit vif ! S’adonner aux tâches se rapportant à l’entretien de la maison et de la progéniture ne rentre pas du tout dans ses paramètres.

Les épouses de pasteurs doivent se faire cuisinières, femmes de ménage, et lorsqu’elles ont des enfants – elles en ont toujours -, servir de gouvernantes de de bonnes d’enfants. (86)

Malheureusement pour elle, je compatis de tout mon cœur, quelle frustration ! le jardinage activement physique ne fait pas non plus partie des activités compatibles avec sa qualité sociale. Et je regarde soudain avec un bonheur immense mes ongles plein de terre et mes mains rêches d’avoir fouissé, planté, arraché, cueilli… le jardinage pour prix de la vaisselle et du ménage ? Je dis mille fois oui !

Si seulement je pouvais manier moi-même la bêche et le plantoir ! (…) Toute au bonheur de posséder mon propre jardin, et très impatiente de voir fleurir les lieux les plus désolés, il m’est arrivé un beau dimanche de me glisser hors de la maison armée d’une pelle et d’un râteau et bêcher fiévreusement un petit carré de terre afin d’y planter quelques volubilis avant de revenir en toute hâte, rouge et confuse, m’effondrer sur une chaise et me cacher derrière un livre pour préserver ma réputation d’honnête femme. (38)

Isha mon chat

Isha épigone d’Issa

Sire des moustaches

 

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Christophe Magny, La voie de la nuit

Plateau du Lévézou, puech Monseigne

La langue navajo compte quatre-vingts mots pour exprimer toutes les nuances de couleur et de texture du grès. (160)

Voilà qui va permettre de renouveler la fameuse répartie sur les inuits et leur cinquantaine de mots pour désigner la neige !

En pays Navajo, les routes sont rectilignes sur des kilomètres, comme une invitation lancinante à la découverte. On pressent qu’elles n’ont de fin qu’au bout du monde. Peut-être leur seule fonction est-elle d’inciter le voyageur à avancer jusqu’à oublier qu’il a un but, s’il a un but. L’asphalte se fait parfois tortueux, il se perd en méandres qui escaladent montagnes et mesas pour mieux ramener le promeneur à la platitude du plateau désertique. (40)

Christophe Magny a un parcours touchant. En quête de sens, se demandant ce qu’il fait sur terre, il tente de s’inspirer de diverses traditions pour nourrir son voyage intérieur. Les voies de guérison navajos, découvertes à Paris lors d’une manifestation culturelle, vont représenter pour lui une expérience vivante et équilibrante, un tissus de liens amicaux et chaleureux – malheureusement momentanés car il a volontairement mis fin à ses jours quelques années plus tard. Savoir que son aspiration spirituelle ne s’est pas épanouie vers l’apaisement de ses abîmes intimes rend la lecture de son livre à la fois triste et intense.

Le but de la méditation et de la prière n’est pas l’expansion de la conscience mais la concentration sur le centre, le récepteur. C’est, me semble-t-il, ce qu’exprime hozhoo pour les Navajos : la nécessité de maintenir cette réceptivité, qui passe par une quête de l’harmonie avec les forces élémentaires. (70)

Immergé dans la beauté du crépuscule, je parviens sans y penser à formuler simplement l’idée de l’énergie et du récepteur : plus on capte la beauté, plus on s’emplit de beauté ; plus on s’emplit de beauté, mieux on capte la beauté. (123)

Avec lui, on pénètre et on s’assoit sous le hogan, au centre. Dans ce pays d’horizon, de lumière et de neige où les paysages se modifient selon l’heure et le temps, les pistes sont incertaines, les chemins sans indications, les conduites nocturnes à faire frissonner. La collision avec une vache ou un cheval est toujours possible. L’égarement encore plus. Se fiant à ses liens fraternels et à ses soutiens, tentant l’immersion à l’aide de ses seules intuitions et capacités à sentir, évacuant la raison, l’auteur s’en sort plutôt bien. Il prend naturellement le pli de parler en termes d’est, de sud, d’ouest et de nord, comme dans les romans de Tony Hillerman. Trouve les lieux de cérémonie. Laisse la beauté l’emplir et accomplit les gestes de bénédiction. Il revient de ses voyages l’âme unie au corps, ayant retrouvé le sentiment de savoir où il se trouve.

En lui confiant mon sentiment persistant de n’être pas parti, je m’interroge : cette évaporation des mois passés n’est-elle pas le signe de mon adhésion à la conception navajo du temps ? Ce qui compte, c’est de se retrouver, pas de mesurer le temps évanoui depuis la dernière rencontre. Puisque nous sommes réunis, nous n’avons jamais été séparés. (172)

Plateau du Lévézou – Puech Monseigne

Plateau du Lévézou – Puech Monseigne

Plateau du Lévézou – Puech Monseigne

Plateau du Lévézou – Puech Monseigne

 

Il ne faut pas se plaindre du temps. Si l’on dit « J’en ai assez qu’il pleuve », on insulte la pluie, puissance considérable.On s’expose à la maladie. Celle-ci survient si l’on manque de respect à un élément, ou un animal, ou quoi que ce soit de respectable. Le rôle du diagnostiqueur est d’identifier la puissance offensée afin que l’homme médecine sache auprès de qui il doit intercéder pour obtenir la guérison. (16)

Elle se poste enfin devant la porte, nous tournant le dos, et se bénit d’une pincée de pollen sur la langue, une sur le front, et une jetée devant elle, vers l’est, pour la Terre-mère. (36)

Depuis mon entrée dans la Réserve, la lenteur dans les gestes, les paroles, l’écoute, les réactions des Navajos ne cesse de me frapper. J’ai pu le constater dès l’adolescence lors de mes premières incursions hors d’Europe : le temps des Blancs ne règne pas partout, le tempo peut décroître jusqu’à la langueur extrême des climats accablants, le rythme passer du binaire simple des Européens – réflexion, action – au ternaire complexe – réflexion, pause, action éventuelle – des cultures lentes, qui savent depuis des millénaires que les choses ne se font ni mieux ni plus vite en courant qu’en marchant, qui ne sont même pas sûres que faire soit une fin en soi. (41)

De l’un des multiples meubles qui peuplent le hogan, Rainbow sort une bourse de daim. Elle en tire une chaîne d’argent au bout de laquelle se balance un objet de turquoise finement sculpté, à l’aspect ancien. C’est un horned toad, un crapaud à cornes, influent animal que créèrent les Êtres sacrés pour les aider à venir à bout d’un peuple de monstres. Elle l’approche de mes lèvres et m’indique comment je dois inspirer, trois fois doucement, une fois profondément la bouche du crapaud devant la mienne. Je me place ainsi sous sa protection, et appartiens désormais à la famille des crapauds à cornes. Si j’en croise un, je dois le saluer, le prendre dans ma main, le caresser. Celui que je porte est Chei, grand-père. Pour invoquer son aide il me suffit de le frotter contre ma poitrine. (45)

J’essaie de mettre en pratique une des bases de la philosophie navajo que m’a enseignée Roger : ce qui est dit est dit, ce qui est fait est fait, l’offenseur comme l’offensé doivent en assumer les conséquences. Il ne sert à rien de s’excuser, encore moins d’avoir des regrets. (65)

Ici se tient la réalité telle que je n’osais la rêver, éclatante de simplicité. Ici on peut être humain, les seuls à porter des masques sont les danseurs de Yeibichei. Jamais je n’ai éprouvé le besoin de jouer un rôle, je me tiens au plus près de moi, à la limite du lit du vent – aucun autre choix n’est offert. (127)

Il me tend une cigarette : « Tu vas souffler la fumée vers la Terre, qui est ta mère. Vers le Ciel, qui est ton père. Vers le Soleil et la Lune, qui sont ton oncle et ta tante. Vers l’est, d’où vient la lumière, pour t’assurer la protection du Peuple-serpent. Vers le sud, d’où vient la chaleur, pour t’assurer la protection du Peuple-éclair. Vers l’ouest, d’où vient l’obscurité, pour t’assurer la protection du Peuple-coyote. Vers le nord, d’où vient le froid, pour t’assurer la protection du Peuple-ours. Tu souffleras la fumée ici – il montre son attaché-case – pour t’assurer la protection de mes instruments. Tu souffleras la fumée sur toi, des pieds à la tête, pour que ces bénédictions t’accompagnent. » (187)

 

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