Jean-Paul Kauffmann, La maison du retour

DSC_3196

Peyreleau, la Jonte

J’aspirais à la paix, à la substance et à la fluidité des choses. (13)

Je trouvais que les bords de Marne manquaient d’oiseaux. Ici ils abondent. Et même si Jean-Paul Kauffmann leur jette parfois un regard paresseux – ce coucou qualifié de lâche et soupçonné de jouer des tours pendables, ce qui est bien le malconnaître – son attention à leur égard est palpable. Il entre en amitié non seulement avec les plumés, mais aussi avec les tilleuls, les pins, les chauve-souris, un crapaud bleu. Écoute les feuilles de platanes se dégager des bourgeons. Je me suis sentie chez moi dans cette attente des jours. J’affectionne comme lui ces plages de liberté où l’on peut s’installer en marge du temps, au cœur de la forêt, loin du monde. De son esprit fin et clair, l’auteur en tire une grande beauté dans l’expression du printemps, des ciels changeants, de l’harmonie entre la restauration de la maison et sa propre remise sur pieds.

Comment, dès lors, ne pas avoir le cœur serré en lisant dans les dernières pages de ce livre sensible publié il y a dix ans :

Je refuse toutefois de faire chorus avec les prophètes de malheur qui expliquent que la situation ne cesse d’empirer. Je ne les ai pas attendus pour me rendre compte que les quatre cavaliers de l’Apocalypse se rapprochent : la domination, la guerre, la pestilence et la mort. Je les ai vus naguère patrouiller non loin de moi. Ils s’avancent de plus en plus près. Ils ne sont plus en reconnaissance mais en terrain conquis. On ne fait guère attention à ces éclaireurs déployés, bannière au vent. Le glaive dans le fourreau bat les flancs des montures. Le chevalier noir tient une balance à la main. Ce qui est inquiétant, c’est qu’ils ont l’air calme et sûr d’eux. Il y a quelque chose d’inexorable dans leur progression. (276)

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Jim Harrison, Les jeux de la nuit

DSC_3313

Massif de l’Aigoual, cascade de l’Hérault

Un enfant a du monde une perception limpide, car l’attention qu’il accorde à ce qu’il fait est absolue. (237)

Notre première rencontre en marge a été fulgurante, un coup de foudre transcendant. Puis, dans une tonalité de gris et d’ennui, les rendez-vous qui ont suivi ont été décevants. J’aime le bonhomme. J’aime l’écouter parler ou s’autobiographier. Mais malgré toute mon envie d’en faire un ami littéraire et nos nombreuses affinités, force m’est de reconnaître que l’écriture qui anime ses romans et sa poésie passe à côté de moi comme un cheval au galop. Elle est d’une désinvolture brute, déboule comme un torrent. Elle ne semble pas se soucier du lecteur, suit sa propre dynamique, agite les fourrés bruyamment pendant quelques minutes puis disparaît comme un sanglier en fuite. Et je reste dans l’attente des éclats de lumière entrevus…

Je nous laisse encore une chance…

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Arthur Upfield, L’os est pointé

DSC_3189

Peyreleau, la Jonte

Il était temps que le Créateur de l’homme anéantisse ce monstre appelé civilisation et recommence tout en partant des aborigènes. (147)

On nous vend cet os comme étant celui que Tony Hillerman a rongé, à la bibliothèque municipale de Santa Fe, avant de se lancer à son tour dans le polar ethnologique et géographique. Soit. La carte a ici une importance prépondérante, le paysage est examiné avec minutie. La culture aborigène est prégnante. En croisant un Horace Maginnis, tenancier de pub, page 160, je ne peux m’empêcher de penser que Tony Hillerman lui a fait un clin d’œil avec son inénarrable Mc Ginnis, tenancier de comptoir d’échanges.

Je me suis parfois demandée si Arthur Upfield considérait la civilisation comme supérieure à la culture aborigène, ce sixième roman de la série est là pour répondre à ma question par ses multiples plaidoyers.

Et maintenant voilà que l’ombre de la civilisation les guette, même s’ils l’ignorent encore. La civilisation est venue les abattre, les empoisonner comme des chiens sauvages. Ensuite, dans ses journaux satiriques, elle a dépeint les victimes de sa malédiction sous les traits de faibles d’esprit, pour se donner une excuse, elle les a raillés en les qualifiant de sauvages nus, les a enfermés dans des réserves et des quartiers séparés. Elle leur a retiré leurs produits naturels et les nourrit de boîtes de conserves toxiques bien étiquetées. (145)

L’écriture et la construction de l’intrigue ont quant à eux les mêmes défauts que Les sables de Windee. On y trouve un Bony volubile, assez pompeux, justifiant son personnage par des digressions détaillées. Les états d’âmes des personnages sont un peu lourds. La fin aux accents hollywoodiens – drame des lapins et sauvetage sentimental – rappellent l’incendie de Windee. L’auteur en fait un peu trop. Mais l’originalité des entraves chamaniques, l’art du traqueur et la vie des aborigènes mis en valeur sauvent la mise.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Hakan Nesser, Homme sans chien, lu par Jacques Frantz

DSC_1866

L’Hospitalet du Larzac, Canalettes

Au bout de cinq heures d’écoute et d’ennui familial, on a deux disparitions.

On nous a raconté ce qui s’est passé entre Henrik et Christina. On attend que le commissaire le découvre à son tour. On sait bien que le deuxième cadavre n’est pas celui d’Henrik, que c’est un faux suspens. On attend que le commissaire le découvre aussi. C’est un polar où la lectrice a systématiquement un temps d’avance sur l’enquête. Et elle attend… Pendant ce temps, Barbarotti discute avec les uns, avec les autres, voire avec Dieu, mais ne semble pas faire beaucoup de travail de terrain, ne vérifie aucun alibi, ne cherche aucune preuve. Les membres de la famille Hermansson tournent en rond et deviennent de plus en plus bêtes ou dégénèrent tout à fait au fur et à mesure que le temps s’enlise et pourrit.

Je n’ai absolument pas compris ce qu’à voulu faire l’auteur (ou du moins je n’en ai pas saisi l’intérêt). Et malheur à celle qui s’endort le casque sur les oreilles, un rock tonitruant surgissant de nulle part, la fera sursauter de son matelas jusqu’au plafond ! Les choix musicaux illustrant ce livre audio sont aussi mystérieux que les intentions de Hakan Nesser.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Arthur Upfield, La maison maléfique

DSC_2915

Massif de l’Aigoual, la Dourbie

Il consacra l’heure suivante à essayer de se rappeler la formule exacte de Disraeli sur la méditation. Voilà plus ou moins ce que ça donnait : « On peut s’exercer à l’art de la méditation à toute heure; elle permet de se retirer au milieu d’une foule, d’être calme au milieu de l’agitation, sage au milieu de la folie. » (241)

Cette seizième enquête de l’inspecteur Napoléon Bonaparte se démarque par sa densité. Le marasme de la famille Answerth est digne des malédictions généalogiques qu’affectionnait H.P. Lovecraft. La symbolique entre cette maison cernée par les eaux et la violence prédatrice des ancêtres qui ont fondé leur exploitation sur l’élimination des aborigènes est sombre et indéfinissable. Arthur Upfield a l’art de démarrer ses polars sur des situations marquantes. Le placard du phare de Chausse-trappe ou la voiture électrifiée d’Un vent du diable tâchent l’imagination comme une mûre écrasée. Même quand on ne relie plus exactement l’image à l’histoire, rouvrir le livre des années plus tard la fait ressurgir dans toute sa force et sa clarté, telle qu’elle est apparue la première fois.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

François Couplan, Les bonnes mauvaises herbes

file017896

Vabres l’Abbaye

De nombreuses « mauvaises herbes » ne sont autres que d’anciens légumes, oubliés à tort, qui ont nourri nos ancêtres pendant des millénaires. (8)

Quand on y pense, les usages se sont perdus à une vitesse folle. Le potager est habité de plantes comestibles qu’on ne remarque même pas alors qu’il suffirait de les cueillir et de les préparer comme les autres pour avoir un bon repas. Petit livre qui est un bon compromis avec les ouvrages plus conséquents de François Couplan. Le laiteron, le lamier pourpre, le grand plantain, se rencontrent facilement et deviennent vite familier. Des recettes j’ai gardé la sauce au tahin et les lasagnes, mais il y a d’autres idées.

Si les adventices sont correctement gérées, elles n’entrent pas en compétition avec les plantes cultivées. On a constaté de toute façon qu’un sol maintenu “propre”, sans plantes spontanées, perdait autant d’eau par évaporation que s’il était couvert de “mauvaises herbes”. (10)

C’est une phrase qui m’a fait réfléchir… et donné envie de gérer différemment le potager. J’ai entrepris d’identifier tout ce qui y poussait et de sélectionner les plantes que j’autorisais à se développer. C’est un travail patient et parfois minutieux, mais la satisfaction est là. À côté des tomates et autres courgettes de la jardinerie se développent librement pourpier, chénopode et stellaire sauvages qui sont d’excellents compléments nutritifs et gustatifs.

 

Publié dans Exploration documentaire | Laisser un commentaire

Stephen King, Mr Mercedes, lu par Antoine Tomé

DSC_2050

Massif de l’Aigoual, gorges du Trévezel

Après les lectures quelque peu fadasses sur lesquelles je suis tombées ces derniers temps, voici enfin des tripes ! La scène d’ouverture est merveilleusement immorale, fantastiquement inattendue. Pas de pitié pour les lève-tôt ! Et la suite est du même acabit. Dense, ramassé, franc dans son cynisme, Stephen King nous offre un polar jouissif. Le méchant trépigne dans sa bêtise mais parvient tout de même à nuire avant d’être neutralisé par une équipe de têtes folles. Les caractères forts et bien campés mènent le jeu. Antoine Tomé est charmant de bonheur cruel, imprime à sa voix des sourires réjouis quand le texte glisse sur le sang et l’horreur. Un renouvellement de l’auteur que j’accueille à bras ouverts !

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Arthur Upfield, Chausse-trappe

DSC_2598

Monts de Lacaune, lac du Laouzas

La nouvelle lune était allongée sur le dos, lascive, et, au bord de la rivière, les coassements des grenouilles apportaient eux aussi une note de lubricité. (76)

Changement de décor pour Bony dans ce quinzième épisode, nous voilà en bord de mer, dans le Victoria ! Sa nature indépendante et libre n’en ressort que plus. Il arrive, se fond dans une fausse identité, noue élégamment quelques liens, puis repart comme il était venu. J’aime beaucoup cette nature solitaire.

Pour le reste, c’est une intrigue complexe qui ne vaut pas vraiment le détour si ce n’est pour le décor, ses personnages atypiques et pour profiter de promenades nocturnes en compagnie d’un chien.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc

DSC_1314

Causse du Larzac, roc du Mérigou

Dans un premier temps, ce roman m’a laissée très perplexe. Basé sur l’histoire vraie de Narcisse Pelletier, il me semblait par ailleurs sonner complètement faux au niveau de la culture aborigène. Je veux bien considérer que l’amour des vieilles cartes de marine et des récits d’exploration aient poussé François Garde dans une reconstitution de l’esprit de l’époque mais le mélange de faits historiques remaniés, d’une vision archaïque opposant la civilisation aux peuplades sauvages et d’extrapolation purement imaginaire faussent le ton. Dans un deuxième temps et après recherche d’informations, j’ai trouvé que la démarche n’était pas honnête. Elle induit dans l’esprit du lecteur une perception erronée du peuple aborigène basée sur le mythe du bon sauvage et sur tout ce fatras condescendant qui leur dénie dignité humaine et richesse culturelle au même titre que les nôtres. Le roman ne contrebalance cette vision à aucun moment. Il est inquiétant de constater que ça fonctionne encore de nos jours…

Voir l’excellent article du blog Le koala lit.

 

Publié dans Explorations littéraires | Laisser un commentaire

Mauvaises herbes, je vous aime !, Brunhilde Bross-Burkhardt

DSC_2437

Vabres l’Abbaye

La méthode dite du bouquet de fleurs donne également de bons résultats : on abandonne dans le jardin des bouquets rapportés de promenade et les plantes sauvages qu’ils contiennent se ressèment ensuite. (18)

J’ai pris le livre par un jour de soleil et je l’ai mené au jardin. L’introduction est un peu sèche et austère mais bien vite rattrapée par la qualité des pages d’identification. Nous avons rapidement sympathisé. Géranium herbe-à-Robert, oxalide et laiteron (piquant, malheureusement, culinairement moins facile à utiliser que son cousin des champs) se sont trouvés nommés sans difficulté. Quel plaisir ! C’est tout un monde nouveau qui s’ouvre par la magie de l’identification. Le séneçon s’est dévoilé au fil des jours, sa floraison confirmant mes hypothèses. J’attends le développement de certains autres pour établir leur identité avec certitude. Sont-ce bien du chénopode et de la stellaire qui pointent leurs feuilles au milieu des légumes ? Ce serait tellement chouette, ils sont comestibles ! Et ces choses dotées de racines diaboliques qui me donnent bien du travail, ce seraient donc des liserons ?… Je suis loin d’en avoir fini avec ce livre !

En plus d’être un apport non négligeable de nourriture goûteuse, le potager est pour moi un fabuleux prétexte à observations naturalistes. De jour sous un chapeau ou un parapluie, de nuit à la lampe de poche, les interactions entre plantes et bestioles offrent un champs de connaissances toujours surprenant. Et ce guide s’avère être un excellent compagnon pour les apprivoiser sous l’angle des herbes folles.

[Lu dans le cadre de ces printanières Masses Critiques]

 

Publié dans Exploration documentaire | Laisser un commentaire