Agatha Christie, Mrs Mac Ginty est morte

Agatha Christie, Mrs Mac Ginty est morte

Nous n’avons pas affaire à des artistes, à des bohèmes, mais à des gens « bien ». Les gens « bien » entendent rester des gens « bien ». (116)

Le passant qui a déposé ce volume dans la boîte à livres de Millau a été bien inspiré car c’est tout à fait ce qu’il me fallait. J’aime ces vieilles éditions du Club des Masques aux couvertures baroques et mystérieuses bourrées de fautes d’orthographe et de coquilles typographiques. Des indices qui volettent comme des papillons. Des dames qui se précipitent sous les meubles comme des blattes pour dissimuler leurs noirceurs. Hercule Poirot est un petit caillou aimable dans la chaussure de la bonne société.

 

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Stephen King, Fin de ronde, lu par Antoine Tomé

The New York Public Library ps_rbk_675 - Stephen King, Fin de ronde, lu par Antoine Tomé

The New York Public Library ps_rbk_675

Il pense qu’un petit don de télékinésie n’est rien comparé au pouvoir d’internet. (CD2 2h44’07’’)

Stephen King continue sur sa lancée tout en glissant avec souplesse et naturel vers le fantastique. L’enchaînement est plutôt bien tricoté, le motif du jacquard est simple et efficace. On croit à l’entremêlement des fils et des esprits sans se poser de questions superflues. Une dose d’humour décalé ravive les couleurs. Je retrouve bien, dans ce final, le style de l’écrivain, n’était cette intention prophylactique à l’égard de la jeunesse qui ternit le noir profond et mordant sur la note duquel on serait bien restés.

 

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Leah McLaren, Un mari idéal

Leah McLaren, Un mari idéal

D’ordinaire, en ancienne étudiante de lettres qui se respecte, elle évite soigneusement les livres commerciaux, les guides de dévcloppement personnel et, plus généralement, tout ce qui porte une couverture gaufrée […] (23)

A l’instar d’autres consœurs babeliophages, sans la proposition alléchante qui a pointé son museau dans ma boîte mail, je n’aurai pas inclus ce roman dans mes projets de lecture. Robes à froufrous blanches et fleurs exagérément roses ne font pas partie de ma panoplie. Mais comme on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, je me suis laissée convaincre par la quatrième de couverture. Je ne dédaigne ni l’humour ravageur , ni l’ironie quand il s’agit d’épingler nos contemporains sur un tableau d’entomologiste.

On est loin d’American Psycho même si les enfants, petits marsupiaux angoissés, ont un petit quelque chose d’épouvantable qui met du piquant. Un délice de bave, de morve, d’agressivité, de morsures au sein, qui couplé à l’amour inconditionnel de leur mère donne un ton irrévérencieux. Dommage que la méchanceté nécessaire à la réussite d’un livre vraiment drôle ne soit qu’embryonnaire. Leah McLaren aurait pu aller vers un ton grinçant. Elle a le sens de l’absurde, de la distance, du décorticage amusé. Elle fait parfois mouche avec sa mise en scène de l’hypocrisie et son écriture ne manque pas d’allant. Mais elle s’est cantonnée à ne pas trop choquer.

Felicity Blunt et Emma Herdman, deux femmes uniques en leur genre chez Curtis Brown UK m’ont permis de continuer à rire tout en travaillant dur pour rendre le roman accessible à un public plus large. (364)

Las, le dernier tiers s’enfonce dans une comédie à l’américaine, du happy end à la guimauve, des mièvreries amoureuses mâtinées d’épanouissement personnel qui sapent et gâchent toute la portée des premières descriptions, ironiques et moqueuses. Le livre en devient très quelconque. Décevant. J’aurai préféré faire partie d’un public plus restreint.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Sara Baume, Dans la baie fauve

Massif de l'Aigoual, Pueylong - Sara Baume, Dans la baie fauve

Massif de l’Aigoual, Pueylong

La vie ne rate jamais une occasion de nous prendre de court, me dis-je de nouveau. La vie aime nous rappeler qu’elle nous avait prévenus. (135)

Brut, franc, tranchant des parts inégales dans le cake de la réalité, je retrouve dans le style de Sara Baume cette empoignade humaniste qui m’a déjà tant plu chez d’autres auteurs irlandais. Elle fouisse dans le terrier, va dénicher le blaireau au cœur des ténèbres au risque d’y perdre un œil, tant une quête de lucidité peut mener à la cécité.

Une découverte qui me sort de mes ornières habituelles. Sont-elles aussi croupissantes que celles du Troll, frémissantes de rats, de moisissures, de bave et de solitude ? Un peu moins sans doute. Je suis moi aussi affublée d’un quadrupède – félin – qui par harmonie magnétique étend le domaine de mes perceptions. Je tente moi aussi des échappées – sans le félin -, qui sont de véritables espaces de respiration. Le Troll n’y arrive pas. Sa poitrine est écrasée par la désorientation. Il a beau substituer la truffe du chien à ses yeux, lier son esprit au petit animal, l’environnement reste opaque et sans voies, son sentiment d’appartenance timoré. Deux encombrants. L’un a le privilège de son animalité. L’autre doit se coltiner la complexité d’un cerveau d’hominidé. D’une identité d’être humain. La déroute est poignante. Et le personnage puissant dans son immobilisme de granit au milieu des plantes qu’il nomme toutes.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

Massif de l'Aigoual, Pueylong - Sara Baume, Dans la baie fauve

Massif de l’Aigoual – Mer de nuages

 

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Basho, Seigneur ermite

Basho Matsuo, Seigneur ermite

L’automne s’en va –
L’envie de se cacher
dans une semence de pavot
(315)

Moi qui depuis longtemps n’en avait plus ressenti le désir, je me prends à rêver d’une collection de livres à domicile qui seraient comme des lacs où plonger pour se rafraîchir. Les recueils de haïkus, dans leur intemporalité, se prêtent mal à la pratique des bibliothèques publiques. Empruntés pour un laps de temps donné puis rendus, on aimerait les retenir. Voir leur atmosphère s’effilocher entre les étagères, se diluer sur les vêtements des visiteurs, nous quitter au fur et à mesure de l’avancée dans les travées du bibliothécaire chargé de les ranger, pince le coeur.

J’ai aimé, chez Basho, l’invention du carnet de voyage. Instants sauvés, impressions de lieux au moment de leur découverte, parti pris volontaire d’une certaine précarité qui affine la sensibilité. Pris isolément, ses haïkus ne sont pas toujours parlants. C’est l’ensemble de leurs lueurs qui fait la flamme et le périple. Plus conventionnel qu’Issa – il s’appuie beaucoup sur des images poétiques récurentes et codifiées – il n’en introduit pas moins des touches d’humour ou d’ironie personnelle qui font à mon goût la saveur de ses meilleures créations.

Les nuages défilent –
un chien qui pisse partout
cette averse d’hiver !
(68)

 

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Henri David Thoreau, Ainsi parlait H. D. Thoreau

Ainsi parlait H. D. Thoreau

Somme toute, il faut bien se rendre à l’évidence que mener une existence est à la fois très personnel et très silencieux. (71)

Tous les chemins auraient dû me mener à Thoreau depuis longtemps et je ne l’ai que tout juste frôlé. Je me décide, à travers ce recueil pas trop effrayant, tout de vide et de phrases courtes, à me rapprocher du personnage. Introduction limpide, où les idées se suivent avec fluidité et sans surcharge, fort agréable à lire tout en offrant l’essence de l’époque et de l’homme. Une sélection de citations dont quelques unes se détachent. On en déduit qu’incontestablement il savait tourner de belles phrases. Mais la vision reste parcellaire.

Un vrai bon livre est quelque chose d’aussi naturel, primitif, sauvage, d’aussi mystérieux et merveilleux, d’aussi ambrosiaque, d’aussi prolifique qu’un lichen ou un champignon. (105)

 

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Serge Brussolo, Frontière barbare

Serge Brussolo, Frontière barbare

Les mystiques détestent qu’on détruise leurs rêves. (370)

Serge Brussolo s’en donne à cœur joie dans les descriptions de créatures, de nouvelles religions, de combats extraterrestres. Quand je crois m’endormir, il sort une idée neuve de son chapeau, une invention visuelle, une extrapolation très plausible de nos mentalités. Il s’en faudrait de peu que l’auto-crémation, la dissolution des défunts en atomes, ou les compteurs de détresse affective fixés ou poignet ne s’implantent d’ici quelques décennies. Toutes optimisations citoyennes qui ne déplairaient pas au Grand Prestidigitateur de la République actuelle. Et tout en redoutant l’avènement de l’Ordre du Pardon Universel Intergalactique, on en savoure les prémisses littéraires inoffensives.

 

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Jacques Géraud, Cher auteur…

Jacques Géraud, Cher auteur

Le propos est amusant, je suis partante pour une déambulation sur les causses littéraires de la fantaisie, de l’exercice de style, des extrapolations d’un lecteur amoureux. Les entrées en matière se présentent bien, les récriminations sont pertinentes, j’adhère, je m’accoude au bureau des épistoliers. Leur échappée hors du lourd carcan de papier de leurs romans respectifs leur tourne cependant rapidement les sens et disperse leur esprit dans toutes les directions. Comme un excès d’oxygène. Une première ivresse. Ils s’envolent dans des affabulations lyriques, des logorrhées sans frein et sans virgule. Tout est prétexte à vulves, vits, fesses, cuisses et vagins. Les lettres se succèdent sur le même modèle, finissant immanquablement en flots de sang, en fleuves de semence, en orgies de camembert. L’habileté littéraire est indéniable mais on tourne en rond.

 

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Arnaldur Indridason, Opération Napoléon, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-F01156-DF - Arnaldur Indridason, Opération Napoléon, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-F01156-DF

J’ai souffert. Toutes les scènes de torture qui parsèment le récit m’ont été mentalement crissantes et douloureuses. Il est plus difficile de sauter des passages en livre audio qu’en livre papier, je me suis donc retrouvée coincée, un poinçon enfoncé dans les côtes, par ma curiosité. Je me suis agrippée pour assister à la révélation finale. Qui est certes amusante mais ne méritait pas un si long roman bourré de répétitions, de clichés romantiques et de grands méchants de série B. Avec un peu plus d’humour et de grands coups de ciseaux (dans le texte, pas dans le ventre), ça aurait pu faire une bonne nouvelle.

 

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Kobayashi Issa, Haiku

Issa Kobayashi, Haiku

Le croissant de lune –
comme courbé par le froid
tellement intense.
(95)

S’il y a bien un domaine où le traducteur apporte sa touche personnelle, c’est le haïku japonais. D’une traduction à l’autre, certains poèmes d’Issa sont frappant ou n’attirent pas l’attention, changent subtilement de sens, sont porteur d’une image sensitive différente.

Dans la version de  Jean Chollet parue chez Gallimard, on découvre un esprit plutôt studieux, littéraire, soucieux de rendre l’exactitude du mot. Chez Joan Titus-Carmel, il m’a semblé déceler plus de légèreté poétique, une tournure plus habitée et plus directe à l’adresse du lecteur. Les deux ont leur goûteux. Ce livre est un objet plein de charme. Doux papier précieux et présentation zen bilingue. Un choix délicat de poèmes dans la plupart desquels de petites bêtes se sont glissées.

Porte de branchages –
Pour remplacer la serrure
juste un escargot !
(71)

 

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