Le guide du jardin bio, Jean-Paul Thorez, Brigitte Lapouge-Déjean

Le guide du jardin bio, Jean-Paul Thorez

Ma référence de sous le coude, maint fois consultée, à laquelle je reviens toujours. En première approche j’avais été un peu déçue. Je m’attendais à des recettes bio miracles, à des conseils pointus spécifiquement écologiques, mon amour des livres me portant à en espérer des enchantements. Ce manuel m’avait du coup paru simple et banal. Puis nous avons fait connaissance au fil des saisons. Température de la terre propice à la germination, buttes conseillées en terrain lourd pour l’ail et l’échalote, semis des fèves à l’automne… J’ai appliqué ce qui était dit et cela s’est révélé payant. Aucune frime, pas de photos qui font rêver ni de ces copié-collé de méthodes à la mode. Pas non plus la prétention d’avoir inventé la barrière anti-limace du siècle. Juste un guide de terrain intemporel qui se révèle être un compagnon fidèle à l’écoute de tout questionnement potager concret et immédiat. L’enchantement est germinatif.

 

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Marlen Haushofer, Dans la mansarde

Marlen Haushofer, Dans la mansarde

Si l’on fixe sur moi un regard plein de curiosité, je n’y attache pas davantage d’importance que si un corbeau me regardait. Seulement, les corbeaux, eux, sont des oiseaux discrets et qui savent se tenir. (180)

Moins radical que Le mur invisible, plus gouleyant que La porte dérobée, cette troisième variation de Marlen Haushofer sur la partition des troubles psychiques se lit calmement en compagnie d’un vol d’oiseau. Des images poétiques se dessinent çà et là en couleurs : un arbre qui peut absorber et éteindre les désirs, un miroir qui pleure, une poitrine bourrée de sciure. La narratrice, portée par sa sensibilité artistique, vit dans un monde riche en perceptions. Elle paraît indolente, se prêtant à des jeux sociaux dont elle n’est pas actrice, rendant visite à des êtres qui lui sont attachés pour des raisons qui ne la concerne pas.

Elle ne remarque jamais ce qui se passe en moi parce que je ne suis qu’un objet à ses yeux. Il faudrait se tirer une balle dans la tête pour lui montrer qu’on en a assez. (95)

Mais cela ne l’empêche pas d’être intérieurement vivante, ne cherchant à ressembler à personne, ne se conformant à aucun statut. Loyale avec elle-même, elle tord le cou aux apparences, quitte à se retrouver en porte-à-faux avec son entourage, en retrait, isolée par sa lucidité dans ses pensées mansardières. Elle compose avec sa situation, n’en veut à personne. Et nous dit avec force que ne pas accepter la réalité – des êtres, des situations, des sentiments – c’est trahir.

J’aimerais qu’il me fût permis une fois de voir vraiment; de voir les choses telles qu’elles ne se montrent jamais à nous. C’est pour cette raison que j’aime tant aller me coucher car pendant les secondes du passage de veille à sommeil, il n’y a que des images, il n’y a ni temps ni pensée, seulement des images puis l’effacement et l’inconscience totale. (75)

 

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Marlen Haushofer, La porte dérobée

Marlen Haushofer, La porte dérobée

Les tumeurs à l’intérieur de son corps ne l’avaient pas vraiment détruite, elles n’avaient fait que dévorer le peu de chair qui pour elle avait été de toute façon secondaire. Et pourtant, sans ce peu de chair, il ne lui avait pas été possible de vivre plus longtemps. C’était bien ce détail qui l’avait, bien qu’un peu amusée, menée à sa perte. (140)

Il est assez difficile de faire face à la tristesse et à l’abîme d’où jaillissent les mots d’Annette. Son histoire est marquée par la désincarnation et l’absence à elle-même. Le monde social est d’autant plus menaçant qu’elle s’étiole en matière et développe une vie intérieure riche, mais désorientée. Le malaise que nous causent chaque jour les promiscuité de la vie… Ses phrases, confiées aux pages d’un journal, nous parviennent alors qu’elle les a brûlées ou jetées à la mer. Ce qui les rend d’autant plus fragiles, volatiles. A la fois reflets du caractère éphémère de notre esprit et reflets de notre possibilité de résurgence, pour peu qu’on ne s’identifie pas avec ses pensées et ses émotions. Marlen Haushofer dépeint avec justesse et finesse cet état d’impuissance. Sans aucun jugement, elle laisse vibrer et se déployer les troubles psychiques d’Annette comme un phénomène naturel, un nuage qui se forme, puis se résorbe.

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Éric Chevillard, Le désordre azerty

Causse du Larzac, falaises du Lauradou - Éric Chevillard, Le désordre azerty

Causse du Larzac, falaises de Saint-Beaulize

Littérature, ma belle, sais-tu que tu emmerdes tout le monde ? (136)

En cette fin d’hiver brumeuse où l’humidité de trois mois pleins a fini par avoir raison de ma lucidité et de mon équilibre mental, je suis atteinte du syndrome Guerre et Paix – que j’écoute par ailleurs. Une sensation de n’avoir pas tiré tout le sens, d’avoir mal cerné les nouveaux personnages apparus dans un chapitre qui me pousse à relire, réécouter au moins une fois, voire deux, voire trois, chaque page des livres que j’ai entre les mains. Un doute gustatif, un vide au creux de l’estomac, un flottement des perceptions. L’expérience n’est pas déplaisante ne fusse un temps de lecture rallongé à l’image de cet hiver tout de gris uniforme qui n’en finit pas. Aller et revenir entre Kangourou, Fille, Beckett et Utilité dans le grand désordre Azerty de l’univers météorique Chevillard, telle a été mon expérience de ce volume. Champ lexical soigneusement mis en orbite et associations d’idées frôlant la matière noire sans s’y égarer, les fantaisies littéraires prennent leurs aises, pendiculent, s’allongent voluptueusement dans l’atmosphère. Le seul effort à faire pour atteindre avec elles à la transfiguration immédiate est de se laisser flotter.

Mais, pour le lecteur, qu’elle aubaine, un écrivain qui a du style ! Voici enfin toute l’expérience humaine reformulée. (91)

Causse du Larzac - Rocs du Lauradou

Rocs du Lauradou – L’Aigoual

Falaises de Saint-Beaulize - Vautour fauve

Causse du Larzac – Vautour fauve

 

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Nuages et autres phénomènes célestes, Hans Hackel

Rocs du Lauradou - Nuages et autres phénomènes célestes, Hans Heckel

Causse du Larzac, rocs du Lauradou

Natte où je repose
avec mes pieds fais le compte
des crêtes de nuages
Issa – « En village de miséreux » (p159)

Après avoir observé les oiseaux, effleuré les papillons et détaillé les fleurs, le flux naturel de notre âme de scientifiques amateurs nous a porté vers les nuages. Pas facile que cette étude-là ! On croit pouvoir relier une photo à ce qui flotte au-dessus de nous en deux tours de pages et on s’embourbe dans le brouillard des différentes possibilités. Tous les nuages ne sont pas des cumulus bien propres, à la base franche et aux choux-fleurs blancs gentiment formés. Loin de là… Le secret, finalement révélé après quelques mois de déboires, réside en une compréhension des masses d’air, des rapports de densité et de température, en un mot, en la lecture attentive et concentrée des pages d’introduction. Et là, tout un monde s’ouvre… et avec lui une nouvelle conscience des mouvements de notre environnement invisible. Excellent petit bouquin qui met bien en valeur la globalité des phénomènes.

Causse du Larzac - Rocs du Lauradou

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Saint Beauzile - Vautour fauve

Saint-Beaulize – Vautour fauve

 

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Maurice Carême, Nonante-neuf poèmes

Maurice Carême, Nonante-neuf poèmes

Le monde appartient
A ceux qui n’ont rien. (80)

Où va se cacher la mémoire… Je savais que Maurice Carême avait fait partie du programme littéraire de mon enfance sans arriver à faire remonter quoi que ce soit de précis jusqu’à ma conscience. Et voilà que le brouillard a tout pris autour de ma maison…. un brouillard auquel je n’avais pas pensé depuis au moins trente ans et qui sur la page reprend vie très familièrement. Plus de fleurs au jardin, plus d’arbres dans l’allée. A l’époque de ma récitation scolaire, il n’avait pas trouvé grand écho dans mon expérience de petite toulousaine. Mais aujourd’hui que je vis dans cette vallée du Dourdou aux hivers désespérants, plongés la moitié du temps dans une brume persistante où rôdent – j’en suis sûre – des atlantes, aujourd’hui très régulièrement, oui, la serre du voisin semble s’être envolée. C’est donc avec une tendresse particulière que je me réapproprie ce poème, comme une musique intemporelle de ce que je fus et de ce que je serai, petite flamme aux reflets changeants à l’intérieur de laquelle pulse un tempo de mots et d’évocations. Par ses chemins de rêves, Maurice Carême me rejoint et me parle.

L’objet est un compagnon de poche à la fois doux – par sa couverture – et rageur en sa postface. Entre les deux, tout un monde de tristesses, de caresses, de jeux de mots, de clous, d’oiseaux et de facéties. Boîte à trésor que l’on croit pleine de jouets et qui parfois pique les doigts dans le noir.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

Vabres l'Abbaye - Héron

Vabres l’Abbaye – Héron

Vabres l'Abbaye - Héron et grande aigrette

Vabres l'Abbaye - Héron et grande aigrette

 

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Agatha Christie, Mrs Mac Ginty est morte

Agatha Christie, Mrs Mac Ginty est morte

Nous n’avons pas affaire à des artistes, à des bohèmes, mais à des gens « bien ». Les gens « bien » entendent rester des gens « bien ». (116)

Le passant qui a déposé ce volume dans la boîte à livres de Millau a été bien inspiré car c’est tout à fait ce qu’il me fallait. J’aime ces vieilles éditions du Club des Masques aux couvertures baroques et mystérieuses bourrées de fautes d’orthographe et de coquilles typographiques. Des indices qui volettent comme des papillons. Des dames qui se précipitent sous les meubles comme des blattes pour dissimuler leurs noirceurs. Hercule Poirot est un petit caillou aimable dans la chaussure de la bonne société.

 

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Stephen King, Fin de ronde, lu par Antoine Tomé

The New York Public Library ps_rbk_675 - Stephen King, Fin de ronde, lu par Antoine Tomé

The New York Public Library ps_rbk_675

Il pense qu’un petit don de télékinésie n’est rien comparé au pouvoir d’internet. (CD2 2h44’07’’)

Stephen King continue sur sa lancée tout en glissant avec souplesse et naturel vers le fantastique. L’enchaînement est plutôt bien tricoté, le motif du jacquard est simple et efficace. On croit à l’entremêlement des fils et des esprits sans se poser de questions superflues. Une dose d’humour décalé ravive les couleurs. Je retrouve bien, dans ce final, le style de l’écrivain, n’était cette intention prophylactique à l’égard de la jeunesse qui ternit le noir profond et mordant sur la note duquel on serait bien restés.

 

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Leah McLaren, Un mari idéal

Leah McLaren, Un mari idéal

D’ordinaire, en ancienne étudiante de lettres qui se respecte, elle évite soigneusement les livres commerciaux, les guides de dévcloppement personnel et, plus généralement, tout ce qui porte une couverture gaufrée […] (23)

A l’instar d’autres consœurs babeliophages, sans la proposition alléchante qui a pointé son museau dans ma boîte mail, je n’aurai pas inclus ce roman dans mes projets de lecture. Robes à froufrous blanches et fleurs exagérément roses ne font pas partie de ma panoplie. Mais comme on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, je me suis laissée convaincre par la quatrième de couverture. Je ne dédaigne ni l’humour ravageur , ni l’ironie quand il s’agit d’épingler nos contemporains sur un tableau d’entomologiste.

On est loin d’American Psycho même si les enfants, petits marsupiaux angoissés, ont un petit quelque chose d’épouvantable qui met du piquant. Un délice de bave, de morve, d’agressivité, de morsures au sein, qui couplé à l’amour inconditionnel de leur mère donne un ton irrévérencieux. Dommage que la méchanceté nécessaire à la réussite d’un livre vraiment drôle ne soit qu’embryonnaire. Leah McLaren aurait pu aller vers un ton grinçant. Elle a le sens de l’absurde, de la distance, du décorticage amusé. Elle fait parfois mouche avec sa mise en scène de l’hypocrisie et son écriture ne manque pas d’allant. Mais elle s’est cantonnée à ne pas trop choquer.

Felicity Blunt et Emma Herdman, deux femmes uniques en leur genre chez Curtis Brown UK m’ont permis de continuer à rire tout en travaillant dur pour rendre le roman accessible à un public plus large. (364)

Las, le dernier tiers s’enfonce dans une comédie à l’américaine, du happy end à la guimauve, des mièvreries amoureuses mâtinées d’épanouissement personnel qui sapent et gâchent toute la portée des premières descriptions, ironiques et moqueuses. Le livre en devient très quelconque. Décevant. J’aurai préféré faire partie d’un public plus restreint.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Sara Baume, Dans la baie fauve

Massif de l'Aigoual, Pueylong - Sara Baume, Dans la baie fauve

Massif de l’Aigoual, Pueylong

La vie ne rate jamais une occasion de nous prendre de court, me dis-je de nouveau. La vie aime nous rappeler qu’elle nous avait prévenus. (135)

Brut, franc, tranchant des parts inégales dans le cake de la réalité, je retrouve dans le style de Sara Baume cette empoignade humaniste qui m’a déjà tant plu chez d’autres auteurs irlandais. Elle fouisse dans le terrier, va dénicher le blaireau au cœur des ténèbres au risque d’y perdre un œil, tant une quête de lucidité peut mener à la cécité.

Une découverte qui me sort de mes ornières habituelles. Sont-elles aussi croupissantes que celles du Troll, frémissantes de rats, de moisissures, de bave et de solitude ? Un peu moins sans doute. Je suis moi aussi affublée d’un quadrupède – félin – qui par harmonie magnétique étend le domaine de mes perceptions. Je tente moi aussi des échappées – sans le félin -, qui sont de véritables espaces de respiration. Le Troll n’y arrive pas. Sa poitrine est écrasée par la désorientation. Il a beau substituer la truffe du chien à ses yeux, lier son esprit au petit animal, l’environnement reste opaque et sans voies, son sentiment d’appartenance timoré. Deux encombrants. L’un a le privilège de son animalité. L’autre doit se coltiner la complexité d’un cerveau d’hominidé. D’une identité d’être humain. La déroute est poignante. Et le personnage puissant dans son immobilisme de granit au milieu des plantes qu’il nomme toutes.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

Massif de l'Aigoual, Pueylong - Sara Baume, Dans la baie fauve

Massif de l’Aigoual – Mer de nuages

 

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