Pia Pera, Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin

Massif de l’Aigoual, sources de la Dourbie

Si le jardin a pu être le lieu où contempler les métamorphoses et l’impermanence, maintenant l’accélération du courant m’impose la conscience de m’y trouver moi-même immergée. Je ne suis plus un observateur extérieur, venu disposer et administrer. Je suis moi-même soumise à une force. D’où un sentiment de fraternité vis-à-vis du jardin, une sensation plus aiguisée d’en faire partie. D’être tout aussi sans défense, tout aussi mortelle. (22)

Je suis en train de me noyer lentement et personne ne peut me lancer la bouée de sauvetage. (233)

Ce journal est à la fois profondément émouvant et porteur d’une grande fraternité de cœur. Pia Pera, bien qu’entourée d’aides et d’amis, vit ses expériences dans la solitude de son être. L’incertitude concernant la nature de sa maladie, l’angoisse sur son issue, avec lesquelles elle est obligée de cohabiter, la poussent à se tourner vers divers médecins, charlatans et guérisseurs alternatifs, non sans humour et recul après coup, mais la véritable voie qu’elle trace est au fond d’elle-même. Et elle nous l’offre, à travers ce livre destiné dès le début à des fins de publications. Elle aurait souhaité être encore là quand nous le tiendrions entre nos mains, évidemment, mais cela n’a finalement pas été le cas.

Je finis le livre de Marinella (…). Une chose me frappe : elle a perdu, écrit-elle, tous ses muscles volontaires et elle vivra seulement aussi longtemps que fonctionnera l’unique muscle involontaire, le cœur. N’est-elle pas étrange, cette maladie extirpant, petit à petit, tous les mouvements dus à notre propre volonté ? (142)

Atteinte d’une maladie du moto-neurone, elle perd peu à peu son autonomie physique, les muscles ne répondent plus, les membres restent inertes, la vitalité est contrariée. Elle s’insère peu à peu dans la communauté des stagiaires de la mort pleinement conscients de leur dégradation progressive. Seul l’esprit reste vif, dynamique, créatif. Pia Pera tente de rassembler ses énergies, de trouver une harmonie intérieure, un équilibre, de se penser autrement qu’en personne malade, d’avoir le talent d’accueillir encore la vie présente, cette unique fenêtre sur le monde, fût-elle réduite à la taille d’une meurtrière, d’un trou de serrure.

Plongée dans l’instant présent, comme cela ne m’était encore jamais arrivé, je fais enfin partie du jardin, de ce monde fluctuant en perpétuelle transformation. (24)

(…) je me sens, maintenant plus que jamais, en rapport intérieur avec une espèce de beauté et d’harmonie impalpables. Cette beauté continue à se révéler à mesure que l’approche de la mort fait disparaître la complaisance du moi, l’attachement au monde. Je me sens réabsorbée au-dedans d’une entité plus vaste que moi. (29)

Pia Pera ne fuit pas. Elle contemple. Elle tâtonne. Apprivoise la mort à travers la pulsation de son jardin. L’effondrement de tout ce à quoi elle a cru, la perte de ce qui lui était cher et structurant sont très douloureux, la dernière partie est poignante, mais elle se tourne de plus en plus résolument et avec courage vers son dernier refuge intérieur, se résout à sortir finalement du déroulement narratif. De son travail de dépouillement lucide naissent des intuitions inspirantes et une grande beauté.

Peut-être, à l’approche de la mort, le jardinier n’est-il plus jardinier. L’écrivain n’est-il plus écrivain. Peut-être, à l’approche de la mort, voit-on arriver la conscience d’être en réalité indéfinis. C’est cette nature indéfinie qu’on apprend à accepter par la méditation. (210)

Le legs de ce témoignage, qui touche à notre expérience commune de l’existence, est un geste précieux. Reste cette question, la seule finalement essentielle : que se passe-t-il au niveau de la conscience quand la dernière expiration s’éteint sans qu’aucune inspiration ne la suive ?

Massif de l’Aigoual – Maison forestière

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual – Sources de la Dourbie

Massif de l’Aigoual

 

Moi je ne suis allée qu’une ou deux fois à l’église locale, leur ai-je dit, pour des occasions bien précises – commémoration d’un défunt, mariage – et chaque fois j’ai éprouvé une véritable rage face à l’occasion perdue. Par la médiocrité de ses propos, le prêtre détruit l’unique occasion offerte à la majorité des gens de se confronter à quelque chose de transcendant, de spirituel. (62)

Des stages de suicide, dirigés par le docteur Philip Nitschke. (…) Le public visé par ces stages : y sont admises des personnes de plus de cinquante ans, ou bien des malades en phase terminale. (…) Il est troublant de voir se presser cette foule de femmes et d’hommes, à la recherche d’un moyen de sortie. (…) Ils paraissent tous accablés par ces corps dont il faut, d’une manière ou d’une autre, se défaire. Il faudrait une poubelle ad hoc. Des images de déchets me viennent à l’esprit, peut-être parce que, en excluant tout à fait le genre humain de la chaîne alimentaire, en le mettant hors d’atteinte des dangereux appétits d’autres espèces, tout au moins les espèces visibles à l’œil nu, on a transformé la masse des individus en corps à éliminer. (67)

Hier est arrivé le livre de nouvelles d’un ami par qui, à un moment donné, je m’étais sentie blessée. Je me suis rappelé, en lisant et en reconnaissant dans la femme à la jupe légère et aux sandales en caoutchouc sa propre femme, à quel point je les avais aimés, tous les deux. Et j’ai eu l’impression d’éprouver de nouveau cet amour. Et si on me l’a mal rendu, quelle importance ? Maintenant, je suis au-delà de tels calculs, peu importe si l’amour est raisonnablement dirigé ou pas. Je ne juge plus mes sentiments. C’est une énergie, rien d’autre, l’amour; il coule comme il veut; si l’on se demande qui mérite d’être aimé et qui ne le mérite pas, on le bloque. (137)

Certaines personnes guérissent bel et bien, sous l’influence de la foi. Par pure crédulité. Par autopersuasion. Moi, je n’y arrive pas. Je ne parviens pas à croire comme un petit enfant à qui on raconte des histoires de Père Noël. Voudrais-je en être capable ? Je n’en sais rien. Mon amour de la vérité est trop grand pour être troqué contre le gain de la guérison. (146)

J’avais cette idée : vivre la paix et la sérénité, en m’affranchissant du désir de vouloir toujours plus, d’avoir envie de tout. C’était un idéal de frugalité, d’opposition à l’avidité dominante. (…) Cette aspiration continue à me sembler digne. Si elle vacille, c’est que, face à la peur, à la palpabilité de la notion imminente de n’être plus, l’âme est agressée par les fantasmes, les tentations, les doutes. La dissolution concerne, outre le corps, la pensée, la foi et la force d’âme. Heureusement j’ai su, ne serait-ce qu’un peu, être assez disciplinée pour méditer, heureusement je suis, ne serait-ce qu’un peu, allée à contre-courant : ainsi, même dans la tempête, même quand mes énergies s’effondrent, il n’est pas exclu que je puisse trouver un point d’appui, fût-il minuscule, peu importe. (220)

 

 

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Mariusz Wilk, La maison du vagabond

Causse Noir, champignon préhistorique

Le retour à soi – c’est le retour à ses propres pensées pour laisser derrière soi le monde du tumulte médiatique. Le retour au calme où non seulement on voit le Réel mais où on l’entend aussi. Au silence. Le retour à soi, c’est le retour du vagabond chez lui. (20)

Au début, j’ai eu peur. La plume de Mariusz Wilk part dans des considérations sur l’espace et le temps assez pointues dans les premières pages du livre, je ne me sentais pas assez intrépide pour pénétrer un nuage de philosophie développé. Par bonheur et assez rapidement, l’écrivain n’hésite pas à se départir de ses réflexions poussées pour aller planter des patates. Et dans la taïga, les moustiques vrombissent parfois si fort qu’ils prennent la place des pensées. Ce qui insuffle à ses écrits une tout autre dimension. Plus que la conceptualisation intellectuelle, c’est la contemplation qui miroite au fond du coeur du vagabond.

Certes, écrivait-il, il fallait bien rentrer un jour ou l’autre, impossible de repousser sans cesse la date de la fin du congé […] Mais trois jours étaient passés et il s’était soudain aperçu qu’il lui manquait quelque chose, qu’il ressentait comme une perte douloureuse que rien ne pouvait combler à Moscou – l’Outre-Miroir. Non, ce n’était pas seulement l’eau, les cieux, les pierres et les reflets. Mais un monde dans lequel le « Moi » ne prend pas uniquement la forme d’une pensée… Là-bas, dans l’Outre-Miroir, il dépasse de loin la pensée, alliant en lui la lumière, les couleurs, les odeurs, le jeu de la réalité et ses transformations constantes que l’on perçoit avec ses six antennes (c’est-à-dire à la façon bouddhiste : avec le toucher, l’odorat, la vue, le goût, l’ouïe et seulement à la toute fin avec l’esprit), mais aussi avec le corps entier, dans la lassitude des muscles, les élancements dans les os, avec la peau, la rate et le coeur. (143)

Mariusz Wilk s’implique de tout son corps et de tout son esprit, se fond et se dissipe dans la gloubinka, la Russie profonde, à la manière de Nicolas Vanier. Par ce processus de dépouillement et d’écoute il tente de saisir l’essence de l’instant, en pleine conscience, et de léguer cet espace spirituel à sa fille. Un espace hors du temps, frémissant d’une expérience transmise, qu’elle pourra rappeler en elle au besoin pour ne pas oublier que la liberté et la beauté authentiques sont possibles, même au sein d’une existence rude, et que les marchands de mirages sont nombreux.

D’ailleurs, lors de mon séjour sur la péninsule de Kola, j’avais déjà remarqué qu’année après année, les Saamis reprenaient soi-disant le même chemin pour le pâturage des rennes; or, en réalité, ils revenaient dans des endroits qui avaient beaucoup changé en une année… […] il suffit de retourner de temps en temps dans les mêmes lieux pour s’élever de plus en plus haut […] Car dans l’espace-temps (si on nomadise à travers les anciens endroits), nous nous déplaçons sur le fil d’une spirale et non en décrivant un cercle. C’est pour cela que je préfère revisiter les endroits connus plutôt que d’aller de nouveauté en nouveauté, en accord avec le temps linéaire. (25)

Quand on revient, année après année, vers les mêmes lieux, on s’élève. Je crois que c’est – au-delà de mon affinité profonde avec le mode d’être, immobile mais toujours vibrant et dansant dans l’immensité, exprimé par l’auteur – le passage qui m’aura le plus marquée dans le livre. Je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle… la ligne, le cercle, oui, mais la spirale qui ne s’enroule pas vers un centre mais s’élève… en voilà une trouvaille ! Cette image me porte à repenser certains symbolismes vus sur des photos d’art rupestre, des peintures autochtones. Elle m’offre une profonde mise en valeur de mon cycle saisonnier et y apporte une touche de finesse spirituelle en plus. Ce qui m’évitera peut-être de n’être, comme le définit Mariusz Wilk, qu’un quidam littéraire qui passe, se distrait un instant à l’aune de son narcissisme et oublie. Je reviendrai volontiers vers ce livre au gré d’un virage de ma spirale.

Causse Noir – La spirale des vautours fauves

Causse Noir – La spirale des vautours fauves

Causse Noir – Le buis qui se prend pour un chêne vert

 

L’écrivain français Georges Perec disait que vivre, c’est passer constamment d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. (237)

 

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Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse

Massif de l’Aigoual, cascade de l’Hérault

Les personnes, au fond, ont un rôle secondaire. Ce sont les éléments qui nous dictent nos conduites. Le soleil ou la pluie, le vent, le sable, les marées. (116)

Je finis mon parcours estival influencé par Le masque et la plume sur ces pages de tendresse, cette onde de flots calmes. On a rarement mêlé avec autant de finesse et de profondeur ces deux notes homophones, mer et mère. Échos, harmonies, thèmes qui se répondent au fil de l’eau, une grâce apaisante se dégage de l’écriture, fluide et naturelle, mais derrière laquelle on devine un grand travail et un esprit en éveil.

Enfants bleus de froid, nous voulons la morsure cruelle du présent. (84)

Le corps vivant, le pacte des histoires partagées en secret, le sérieux des activités, l’amie nouvelle et soudain demain existe – le vécu d’enfance est exprimé avec une justesse qui étreint de vieilles sensations enfouies. Chantal Thomas réveille un univers de sensations et de pensées oubliées, rend sa force à une conscience déjà pleinement existante par elle-même. Le courant des métamorphoses qui nous entraîne jette un voile sur les épisodes précédents. Mais il permet aussi une distanciation et une réconciliation avec nos attentes déçues, un partenariat entre ces mutuelles étrangetés que nous sommes parfois entre proches, et ce malgré tous nos efforts. Je retrouve cette même idée de fraternité humaine entre parent et enfant que dans la conclusion de Le cri de la chouette d’Hervé Bazin.

Massif de l’Aigoual

Massif de l’Aigoual – Cascade de l’Hérault

Massif de l’Aigoual – Cascade de l’Hérault

 

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Hervé Bazin, Cri de la chouette

Navacelles, la Vis

Avec ses yeux cuits persillés de cils ras, son gros foie d’oie balancé sur des pieds plats, sa voix cacardée du fond de la gorge, Mme Caroux manquait d’allure et le savait. (47)

J’ai retrouvé avec une gourmandise enjouée la gouaille irrespectueuse de Vipère au poing. On sent le rire derrière le stylo, la jubilation de la phrase mordante. Hervé Bazin y va de bon cœur, ressuscite Folcoche dans la pure tradition de l’utérus héroïque. Les scènes de rituels collectifs – enterrements, visites chez le notaire – pétillent d’outrance, de sans-gêne et d’humour. Sur la longueur, le roman est marqué par son époque, les nouvelles conceptions en matière d’éducation sont appuyées, mais on cela ne suscite qu’un léger ralentissement dont on peut s’accommoder sans peine.

Raide en lucidité, Hervé Bazin fouisse l’absurdité des comportements comme leur versant humaniste. Le grotesque de nos existences, où nous sommes empêtrés de nous-mêmes autant que des autres, contraints d’être là par la naissance, n’empêche pas la fraternité entre habitants du même pétrin. Avec la conclusion de sa trilogie, et sans qu’on s’y attende, il atteint avec finesse l’essence de cette étrange partenariat qu’est la relation mère-enfant.

Nous ne nous sommes pas aimés, ma mère, mais j’étais là pour votre dernier soupir, comme vous le fûtes pour mon premier. (263)

 

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Patti Smith, M Train

Peyreleau, la Jonte

Il y a certains livres que j’ai adorés et dans lesquels j’ai vécu, et pourtant je ne m’en souviens pas. (174)

C’est dans un univers singulier que nous invite à entrer Patti Smith. Une chambre aux murs constitués de livres, traversée par un chemin sinueux de petits cailloux, autour duquel sont soigneusement éparpillés manteaux, chapeaux de cow-boy, pots de peinture, polaroids. Les portes, oniriques, flottent dans l’espace. En enfant orpheline des beats disparus, elle se nourrit du sens secret que dégagent ses objets, vagabonde d’images mentales de lectures en ruminations, associe le rêve à la créativité. On est très loin d’une posture artificielle. Patti Smith se nourrit de poésie, ses mouvements sont portés par la plume des écrivains qu’elle affectionne, sa respiration se fait au rythme des mots. J’ai rarement rencontré une telle harmonie où vie ordinaire et extraordinaire sont mêlées sans que l’une ne gêne l’autre. Son contact avec le fictionnel augmente sa réalité, lui permet d’échapper à la tyrannie du prétendu temps, fermente et mature en tout lieu et à toute heure. La réinvention d’elle-même qu’elle offre à travers ce livre, à la fois authentique et follement littéraire, est un beau cadeau.

Il existe deux sortes de chefs d’oeuvre. Il y a les œuvres classiques, monstrueuses et divines telles que Moby Dick, Les hauts de Hurlevent ou Frankenstein ou le Prométhée moderne. Puis il y a ces textes où l’auteur semble infuser une énergie vitale dans les mots tandis que le lecteur est secoué comme dans une machine à laver, essoré et suspendu pour le séchage. (103)

 

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Pierre Jourde, La littérature sans estomac

Parc régional du Haut-Languedoc, lac de Vesoles

Il s’agit de se demander si la littérature est une image de la littérature ou un acte littéraire. (205)

Publier une critique franchement négative à propos d’un livre demande une certaine audace. Il n’y a qu’à voir sur Babelio, où l’on se trouve rarement face à de belles envolées mordantes. Les notations minuscules ne manquent certes pas. Mais les écrits qui les portent sont souvent timides, prudents, font valoir que ce n’est que leur vision personnelle, voire s’excusent. S’excuser de ne pas avoir aimé un livre ?! Pourquoi devrait-on ménager auteurs et maisons d’éditions, leur octroyer un statut supérieur ? Vive la critique à égalité d’esprit, libre, épanouie et créative pourvue qu’elle soit étayée ! Pierre Jourde y excelle. C’est un vrai bonheur de se plonger dans sa prose enlevée, impertinente, souvent drôle, lexicalement riche, parsemée de formules pimpantes qu’on aimerait lui piquer. Même quand il descend en flammèches des auteurs que j’apprécie, je fonds de plaisir. Je dirais même que je fonds doublement de plaisir car l’expérience sensorielle est d’autant plus forte que son point de vue se démarque et entre en collision avec le mien.

Pourquoi donc le fait de signaler les œuvres de qualité empêcherait-il de désigner clairement les mauvaises ? Jamais les librairies n’ont été si encombrées d’une masse toujours mouvante de fiction. Il faut donner des raisons de choisir. Ce devoir est devenu d’autant plus impératif que les produits sont frelatés. Des lecteurs de bonne foi lisent ces textes et se convainquent que la « vraie littérature » est celle-là. Or une chose écrite n’est pas bonne à lire par le seul fait qu’elle est écrite, comme tendraient à le faire croire les actuels réflexes protecteurs du livre. Tout texte modifie le monde. Cela diffuse des mots, des représentations. Cela, si peut que ce soit, nous change. Des textes factices, des phrases sans probité, des romans stupides ne restent pas enfermés dans leur cadre de papier. Ils infectent la réalité. Cela appelle un antidote verbal. (25)

En plus de nous régaler de ses habiletés littéraires, il met des mots sur la confusion entretenue par la plupart des maisons d’édition et des médias culturels autour de notre perception de la littérature, sur cette évolution de la littérature pour amateurs éclairés vers le créneau vendeur. Il nomme, définit – le roman décoratif, petit récit […] mettant en scène un petit personnage sans identité trop définie […], le tout rapporté dans un langage pas trop compliqué, les romancules qui ne s’engagent pas et qui n’engagent à rien, la littérature microcosmopolite qui nous envoie des cartes postales touristiques du potager du coin. Qu’est-ce qu’une littérature exigeante, de qualité ? Comment ne pas se faire avoir par les coups éditoriaux ? L’essence de la réponse tient tout entière dans notre attente. Distraction ? Questionnement existentiel ? Modification des perceptions ? Aller vers de l’inattendu pour bousculer son train-train ou ronronner sur un canapé ? Se faire croire à soi-même qu’on est dans le vent intellectuel, conforter son identité ? Le champ de possibilités est vaste pour inventer notre relation aux livres. Il ne tient qu’à chacun de faire de la lecture une école de lucidité et de la critique une pratique d’intégrité, citoyens culturels aux consciences éveillés et actives.

Pour Proust, la plus grande intensité de réel – le réel retrouvé – se tient au bout de l’extrême littérature. Car, pour ce qui est du réel, dans la vie, la plupart du temps, nous n’y sommes pas. Nous vivons de rêves. Ecrire consiste à rêver avec une intensité telle que nous parvenions à arracher au monde un morceau. (34)

Paradoxalement, les critiques positives de Pierre Jourde m’ennuient terriblement. Et ce d’autant plus quand elles concernent un auteur dont j’aime beaucoup le travail : Eric Chevillard, dont voilà un aphorisme tout en écho au propos :

Souvent je me demande si je ne perds pas mon temps à défendre de bons livres alors qu’il y en a tant de mauvais à pourfendre.
Éric Chevillard 3051

Lac de Vesoles – Agrion

Lac de Vesoles – Sympetrum rouge sang

Lac de Vesoles – Sympetrum rouge sang

Lac de Vesoles – Sympetrum rouge sang

 

La littérature, telle qu’elle devrait être si l’on en attend qu’elle joue quelque rôle dans notre vie, cherche sa nécessité. Sa garantie est devant elle. Elle n’existe pas avant que l’oeuvre soit écrite. Autrement dit, les œuvres véritables déterminent leurs lois, leur langage, et ce faisant, leur réalisme. Il consiste non pas à reproduire le réel, mais à le faire advenir. Le changer en y ajoutant de la conscience. Le faire remonter du fond de l’oubli. C’est nous-mêmes qu’elle cherche, nous-mêmes tels que nous nous sommes oubliés. (37)

Plus sérieusement, on estime en général qu’une critique négative est du temps perdu. Il conviendrait de ne parler que des textes qui en valent la peine. Cette idée, infiniment ressassée, tout en donnant bonne conscience, masque souvent deux comportements : soit, tout bonnement, l’ordinaire lâcheté d’un monde intellectuel où l’on préfère éviter les ennuis, où l’on ne prend de risques que si l’on en attend un quelconque bénéfice, où dire du bien peut rapporter beaucoup, et dire du mal, guère; soit le refus de toute attaque portée à une oeuvre littéraire, comme si, quelle que soit sa qualité, elle était à protéger en tant qu’objet culturel; le fait qu’on ne puisse pas toucher à un livre illustre la pensée gélatineuse contemporaine : tout est sympathique. Le consentement mou se substitue à la passion. Ne parler que des bonnes choses ? Cela ressemble à une attitude noble, généreuse, raisonnable. Mais quelle crédibilité, quelle valeur peut avoir une critique qui se confond avec un dithyrambe universel ? Si tout est positif, plus rien ne l’est. Les opinions se résorbent dans une neutralité grisâtre. Toute passion a ses fureurs. Faut-il parler de littérature en se gardant de la fureur ? Si on l’admet, il faut alors aussi admettre qu’il ne s’agit plus d’amour, mais plutôt de l’affection qu’on porte au souvenir d’une vieille parente.

L’éloge unanime sent le cimetière. La critique contemporaine est une anthologie d’oraisons funèbres. On ne protège que les espèces en voie d’extinction. Dans le monde mièvre de la vie littéraire contemporaine, les écrivains, mammifères bizarres, broutent tranquillement sous le regard des badauds, derrière leurs barreaux culturels. Dans leurs songes, « ils dérangent », ils gênent le pouvoir et perturbent l’ordre établi, comme ne cesse de le répéter Philippe Sollers. En fait, personne ne les agresse, ils ne font de mal à personne. On emmène les enfants les voir, pour qu’ils sachent que ces bêtes-là ont existé.
(24)

 

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Helen Macdonald, M pour Mabel

Causse du Larzac, rocs du Lauradou - Helen Macdonald, M pour Mabel

Causse du Larzac, rocs du Lauradou

J’aime Mabel mais ce qui se passe entre nous n’a rien d’humain. (300)

Cette lecture a été intense. L’obscurité parcourt les lignes par déflagrations de longs éclairs noirs et brûlants. Helen Macdonald laisse les griffes de la mort et de la peur lui labourer le bras. En toute conscience. Elle fait le pari de s’appuyer sur l’aile d’une femelle autour sortie du carton prête à tuer, comme la folle d’un roman populaire victorien et sur l’épaule d’un écrivain tourmenté, désagréable et narcissique pour retrouver la lumière après la mort de son père.

Dehors, j’oubliais que j’étais un être humain. Tout ce que voyait l’autour était cru, réel, dessiné avec une extrême précision, tout le reste s’évaporait dans le néant. (254)

Le glissement vers l’invisibilité, les modifications de subjectivité qu’entraînent sa relation avec Mabel sont fascinants. Elle les décrit sans complaisance et sans angélisme. La réalité fluctue et rester fonctionnel demande des réajustements inconfortables. Dans un monde d’êtres terrifiés par la perte, Helen Macdonald empoigne sa douleur et ces étranges excavations qui minent un esprit malade par le biais féral. Gérer son rapport à la violence animale ne va pas de soi mais pose des questions essentielles. Au bout du voyage, l’altérité. Quand on est autour, on est autour…

Rocs du Lauradou – Oies cendrées

Rocs du Lauradou – Oies cendrées

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Rocs du Lauradou – Oies cendrées

Rocs du Lauradou – Oies cendrées

 

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Kobayashi Issa, En village de miséreux

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1978-15 - Kobayashi Issa, En village de miséreux

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1978-15

Cette année encore
va être une gêne au monde
ma cabane en herbes
(67)

Touchant Issa. Désargenté, mélancolique, mal-aimé. Il a froid, il a faim. Mais il rit. De ses infortunes. Des courants d’air dans sa bouche. Et il s’émeut. Des pattes suppliantes de la mouche. De la progression du colimaçon sur le mont Fuji. Affine sa perception de la délicatesse. Trompant sa solitude par une fraternité tendre, ironique ou agacée avec les êtres sensibles de son entourage : puces, moineaux, poux, moustiques et mouche. Ainsi qu’avec, toujours présent, le sire des moustaches, dont il envie les amours.

D’un flot de pissat
te vais montrer une cascade
grenouille qui coasse
(101)

Irrévérencieux, cocasse, moqueur, inclassable comme les autres poètes et artistes dans la rigoureuse hiérarchie sociale qu’imposaient les autorités de son époque, ce parasite improductif était fort peu apprécié de ses contemporains, mais cultivait une intégrité rare. Sa droiture, son dépouillement et son humilité le rendent infiniment sympathique. En l’espace d’un livre – où notes et introduction de Jean Chollet sont fort instructives – on a l’impression de lui serrer la main comme à un compatriote.

Les puissants et gens sérieux traitent de désœuvrés les gens comme moi, mais qu’y puis-je ? (236)

La clé de ma hutte
ayant confié à un pin
contemple la lune
(177)

 

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Marlen Haushofer, Le mur invisible

Il est probable que ça paraîtra cruel, mais je ne vois vraiment pas à qui je devrais encore mentir aujourd’hui. Je peux me permettre d’écrire la vérité, tous ceux à qui j’ai menti pendant ma vie sont morts. (51)

Je ne crois pas avoir été autant labourée en profondeur depuis L’épervier de Maheux de Jean Carrière. Marlen Haushofer va fouisser dans les profondeurs de l’être, sans concession, gratter comme une taupe aux griffes acérées jusqu’à dénicher les racines de nos dynamiques vitales. C’est un roman brut, terrien, animal. Il y a une inconnue à l’équation, l’évidence de ce mur, autour duquel elle échafaude quelques théories, mais qu’elle ne cherche pas vraiment à résoudre. Un mur pas tout à fait plausible – si vers de terre et insectes de toutes sortes sont réellement morts, il est biologiquement impossible que deux ans plus tard, le pays ne soit plus qu’une vaste étendue verdoyante et fleurie – mais dont on ne doute pourtant pas. L’empoignade se situe tout entière sur le plan existentiel. Une sorte d’expérience de zen extrême.

Je ne sais pas si j’aurai assez de force pour vivre seulement en face de la réalité. (265)

Ecartées les distractions pour l’esprit, écarté le sens supérieur qu’on pourrait donner à sa vie, écartée l’identité sociale. Le temps est immobile, indiférent, omniprésent. Le rien est à portée de main. Seul le poids de la responsabilité envers les autres, vache, chats, corneille, seul l’attachement à ces êtres inconnaissables, fourni l’énergie pour continuer à se lever chaque matin. Prendre soin et voir disparaître. Apprivoiser ce moi nouveau dont je ne suis pas sûre qu’il ne soit lentement aspiré par un nous plus grand que lui.

Peut-être que les animaux vivent jusqu’à leur mort dans un monde de terreur et de ravissement. Ils ne peuvent pas fuir et doivent jusqu’à la fin supporter la réalité. Leur mort elle-même est sans consolation et sans espérance, une mort véritable. (264)

Marlen Haushofer parle d’une vérité que je n’ai pas tout entière saisie. Ce qui fait la beauté radicale de son texte. Percutant, fascinant, il transforme profondément. Questionne notre conscience et notre place au sein du monde naturel.

Ce n’est pas que je redoute de devenir un animal, cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c’est qu’un homme ne peut jamais devenir un animal, il passe à côté de l’animalité pour sombrer dans l’abîme. (56)

 

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Jean Giono, Le hussard sur le toit

Cirque de Navacelles, la Vis - Jean Giono, Le hussard sur le toit

Cirque de Navacelles, la Vis

En ce monde nous marchons
sur le toit de l’enfer
et regardons les fleurs.
Issa

Pauvre hussard que je croyais un classique et dont pas un exemplaire ne figure au catalogue des bibliothèques de Toulouse. Empoussiéré le hussard, que j’ai fini par dénicher à Saint Affrique, pas en rayon, non, mais au fond de la réserve des oubliés. La bibliothécaire qui est parti à sa recherche avec lampe frontale et hardiesse s’est presque excusée de me prêter un livre aussi vieux, jauni et délabré.

Le soleil n’avait plus de corps; il était frotté comme une craie aveuglante sur tout le ciel; les collines étaient tellement blanches qu’il n’y avait plus d’horizon. (127)

Entrer dans les premières pages par un été si long, si sec et si écrasant que celui de cette année est une expérience quelque peu éprouvante. On a pas envie d’y être et on est immergé en plein. Physiquement et littérairement.

C’est le livre de Jean Giono que j’attendais. Il se déploie dans le sombre, dans ce qui lui semblait être un atroce malentendu général. On avance sans avoir vraiment envie de comprendre tout ce qu’il cherche à nous dire de l’humanité.

Fuyons les routes et les villes, tous les endroits où il y a des gens. (272)

Fascinant dans sa crudité, le récit s’embourbe cependant dans sa parabole. Elle est trop appuyée quand la suggestion aurait suffit. Le lyrisme maniéré des dialogues philosophiques ne m’emballe pas. Ça ne mérite pas pour autant un bannissement des rayons, le cœur humain n’a pas beaucoup changé depuis la dernière guerre.

La Vis

La Vis

La Vis - Demoiselles

La Vis – Demoiselles

 

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