Johann Wolfgang von Goethe, Les affinités électives

Causse du Larzac, roc du Mérigou

Un professeur de littérature allemande de l’École Normale Supérieure, chez qui je travaillais à l’époque, m’a offert ce livre dans les années 90. Il m’en était resté un bon souvenir…

Rien n’est plus grave, en toute conjoncture, que l’intervention d’un tiers. J’ai vu des amis, des frères, des amants, des époux, dont les rapports ont été modifiés du tout au tout, par l’entrée en scène fortuite ou volontaire d’un intrus. (30)

Il se trouve aujourd’hui que ce même type de situation m’a happée dans ses filets. Voilà que je me retrouve aux prises avec une intruse en mon domicile, témoin incongru et permanent qui déséquilibre involontairement toutes les balances. Et ce d’autant plus je suis loin de vivre dans un château comme Charlotte et Edouard… Tenter de me lier à nouveau avec ces affinités électives ne m’a apporté aucune mélodie intérieure pour retrouver une harmonie. Pour tout dire, ces aristocrates qui s’appliquent à mettre le monde en forme – paysans compris – m’ont profondément ennuyée. J’ai très vite renoncé à ces retrouvailles.

Causse du Larzac - roc du Mérigou

Causse du Larzac – roc du Mérigou

Causse du Larzac - roc du Mérigou

Causse du Larzac – roc du Mérigou

Causse du Larzac - roc du Mérigou

Causse du Larzac – roc du Mérigou

 

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Ron Querry, Des mocassins brodés de perles bleues

Causse du Larzac, roc du Mérigou

Je me suis efforcé d’écrire un roman qui soit accessible, intéressant, et surtout véridique. (339)

Et c’est effectivement un roman accessible, intéressant et véridique. Ces mocassins incarnent à l’aune près les intentions de leur auteur, ce qui témoigne d’un coeur sincère et impliqué mais en fait aussi sa faiblesse. Gracie et Starr sont tour à tour porteuses de parole, l’une faisant résonner le tambour de l’intérieur du cercle de la réserve, l’autre gambillant, assise sur le muret qui délimite les deux territoires et observant les amérindiens à travers les jumelles de son envie. Je ne suis pas la lectrice idéale pour entrer à mon tour dans la ronde. J’ai ce point en commun avec Starr d’avoir trop cahoté avec mon bibliobus sur les chemins de terre semés d’ornières de Tony Hillerman, trop fréquenté les yeis en feuilletant de multiples livres, pour être surprise et donc vraiment intéressée. J’ai aimé frôler la vie actuelle des apaches, des pueblos et des navajos mais l’écriture est si linéaire que l’expérience reste limitée. Elle se déroule en pleine lumière sur un seul niveau de lecture, il n’y a aucune dimension secrète, existentielle ou poétique, aucun travail de lecteur à faire, tout est donné sur un plateau. Pour un livre sur la sorcellerie, il manque singulièrement d’ombres et de strates.

Causse du Larzac

Causse du Larzac – Roc du Mérigou

Causse du Larzac – Roc du Mérigou

 

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Mariusz Wilk, La maison du vagabond

Causse Noir, champignon préhistorique

Le retour à soi – c’est le retour à ses propres pensées pour laisser derrière soi le monde du tumulte médiatique. Le retour au calme où non seulement on voit le Réel mais où on l’entend aussi. Au silence. Le retour à soi, c’est le retour du vagabond chez lui. (20)

Au début, j’ai eu peur. La plume de Mariusz Wilk part dans des considérations sur l’espace et le temps assez pointues dans les premières pages du livre, je ne me sentais pas assez intrépide pour pénétrer un nuage de philosophie développé. Par bonheur et assez rapidement, l’écrivain n’hésite pas à se départir de ses réflexions poussées pour aller planter des patates. Et dans la taïga, les moustiques vrombissent parfois si fort qu’ils prennent la place des pensées. Ce qui insuffle à ses écrits une tout autre dimension. Plus que la conceptualisation intellectuelle, c’est la contemplation qui miroite au fond du coeur du vagabond.

Certes, écrivait-il, il fallait bien rentrer un jour ou l’autre, impossible de repousser sans cesse la date de la fin du congé […] Mais trois jours étaient passés et il s’était soudain aperçu qu’il lui manquait quelque chose, qu’il ressentait comme une perte douloureuse que rien ne pouvait combler à Moscou – l’Outre-Miroir. Non, ce n’était pas seulement l’eau, les cieux, les pierres et les reflets. Mais un monde dans lequel le « Moi » ne prend pas uniquement la forme d’une pensée… Là-bas, dans l’Outre-Miroir, il dépasse de loin la pensée, alliant en lui la lumière, les couleurs, les odeurs, le jeu de la réalité et ses transformations constantes que l’on perçoit avec ses six antennes (c’est-à-dire à la façon bouddhiste : avec le toucher, l’odorat, la vue, le goût, l’ouïe et seulement à la toute fin avec l’esprit), mais aussi avec le corps entier, dans la lassitude des muscles, les élancements dans les os, avec la peau, la rate et le coeur. (143)

Mariusz Wilk s’implique de tout son corps et de tout son esprit, se fond et se dissipe dans la gloubinka, la Russie profonde, à la manière de Nicolas Vanier. Par ce processus de dépouillement et d’écoute il tente de saisir l’essence de l’instant, en pleine conscience, et de léguer cet espace spirituel à sa fille. Un espace hors du temps, frémissant d’une expérience transmise, qu’elle pourra rappeler en elle au besoin pour ne pas oublier que la liberté et la beauté authentiques sont possibles, même au sein d’une existence rude, et que les marchands de mirages sont nombreux.

D’ailleurs, lors de mon séjour sur la péninsule de Kola, j’avais déjà remarqué qu’année après année, les Saamis reprenaient soi-disant le même chemin pour le pâturage des rennes; or, en réalité, ils revenaient dans des endroits qui avaient beaucoup changé en une année… […] il suffit de retourner de temps en temps dans les mêmes lieux pour s’élever de plus en plus haut […] Car dans l’espace-temps (si on nomadise à travers les anciens endroits), nous nous déplaçons sur le fil d’une spirale et non en décrivant un cercle. C’est pour cela que je préfère revisiter les endroits connus plutôt que d’aller de nouveauté en nouveauté, en accord avec le temps linéaire. (25)

Quand on revient, année après année, vers les mêmes lieux, on s’élève. Je crois que c’est – au-delà de mon affinité profonde avec le mode d’être, immobile mais toujours vibrant et dansant dans l’immensité, exprimé par l’auteur – le passage qui m’aura le plus marquée dans le livre. Je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle… la ligne, le cercle, oui, mais la spirale qui ne s’enroule pas vers un centre mais s’élève… en voilà une trouvaille ! Cette image me porte à repenser certains symbolismes vus sur des photos d’art rupestre, des peintures autochtones. Elle m’offre une profonde mise en valeur de mon cycle saisonnier et y apporte une touche de finesse spirituelle en plus. Ce qui m’évitera peut-être de n’être, comme le définit Mariusz Wilk, qu’un quidam littéraire qui passe, se distrait un instant à l’aune de son narcissisme et oublie. Je reviendrai volontiers vers ce livre au gré d’un virage de ma spirale.

Causse Noir – La spirale des vautours fauves

Causse Noir – La spirale des vautours fauves

Causse Noir – Le buis qui se prend pour un chêne vert

 

L’écrivain français Georges Perec disait que vivre, c’est passer constamment d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. (237)

 

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Serge Brussolo, La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond

Causse du Larzac, roc du Mérigou

Mourir dans le métro prise en étau par une foule paniquée, l’esprit imprégné de la terreur générale, sans pouvoir me retourner sur moi-même pour expérimenter la luminosité intérieure de la résorption, est une de mes grandes peurs fantasmées. Autant dire que la quatrième de couverture de ce roman m’a tout de suite accrochée ! Histoire de regarder les choses en face… Le style de Serge Brussolo m’a tout d’abord décontenancée. Plus pataud dans la construction et plus caricatural dans la peinture des personnages que ce dont j’avais l’habitude. Une légère incursion dans sa bibliographie m’a fait comprendre que ces sirènes dataient de 1984 alors que tout ce que j’avait lu précédemment était né dans les années 2000. J’ai quand même fini par le dévorer. Les cerveaux-limaces ont bavouillé leur mucus jusque dans les moindres interstices de mon cortex préfrontal (un très intéressant article sur la lecture et le cerveau par ici : http://www.envoludia.org/entraide/effets-de-lecture-cerveau/ ) L’ambiance est tellement noire et Serge Brussolo tellement habile à manipuler ses histoires qu’on a vraiment aucune idée de ce qu’il va faire de nous. Hormis aggraver notre brussolite carabinée (affection qui m’a été fort à propos diagnostiquée par Cardabelle de Babelio il y a peu).

Causse du Larzac – Roc du Mérigou

Causse du Larzac – Roc du Mérigou

 

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Dana Stabenow, Trafics en plein ciel

Cirque de Tournemire

Certes, dans la campagne alaskienne, l’hiver était une saison propice aux affabulations les plus extravagantes et aux rixes sanglantes initiées pour des broutilles. (…) Qu’attendre d’autre d’une communauté plongée des mois dans une obscurité glaciale ? (98)

C’est toujours l’hiver… Le même hiver que dans le tome précédent… Dana Stabenow joue une partition bien rodée entre fraternité animale – Mutt -, sensualité suintante – Jim, Gabe, Liam -, et activité électrique – Kate. Les cartes addictives sont un peu trop rebattues, les péripéties un peu trop calibrées, les pots de peinture trop soigneusement placés. Je me suis ennuyée, j’ai survolé. L’avancée de l’enquête traîne en longueur, les no man’s land aéroportuaires et les interminables dialogues laissent une impression de vide. L’arrivée du téléphone portable à Niniltna reste ce qu’il y a de plus amusant à se mettre sous le croc.

 

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Craig Davidson, Les bonnes âmes de Sarah Court

Ils avaient établi leur trajectoire. Une trajectoire vouée au désastre, certes, mais ils y étaient contraints par l’inertie. (44)

Ce roman est entré, de manière vaillamment impromptue et allègrement déconcertante, en résonance vibrante avec mes recherches actuelles – vécues en intériorité ou étudiées à travers les enseignements – dans les entrailles du bouddhisme. Craig Davidson excelle à mettre en scène la lourdeur de l’existence, l’errance perplexe de l’être sur le fil du néant, l’humain dans toute sa substance corporelle : sang, os, tendons, cerveau, muscles… Un humain qui malgré ses aspirations peine à naître à lui-même, à s’incarner dans la beauté de son esprit.

(…) quelque chose chez lui ne tournait pas rond et œuvrait contre toute protection qu’on pouvait lui offrir. (43)

L’angle de la lumière du soleil me permet de le voir à travers les parois de plastique bleu : un embryon à l’intérieur d’un œuf suspendu devant une flamme. (27)

Wesley, observant son fils Colin, trente-cinq ans, qui s’apprête à dévaler une cascade enfermé dans un baril, a la vision d’un embryon. Ce fils qu’il n’a jamais pu aider… Les cœurs sont remplis d’amour et d’impuissance, deux énergies intimement entrelacées. L’attachement peut se transformer en agent pathogène et les bonnes intentions mènent parfois en enfer. Dylan, lui, prend les devants sur la roue de la vie en passant d’incarnation en incarnation, de fumée noire à alpaga pour finir en vampire. Quand on lui montre comment prendre son pouls, il est déçu d’apprendre qu’il est vivant. Le voyage de la conscience, claire et connaissante, manifestée sous une forme ou une autre, pulse d’instant en instant.

La question qui se pose est alors : sommes-nous viables sous cette forme humaine ? On se dit que ça vaut le coup de fouiller et de trancher le brouillard qui enveloppe nos trajectoires jusqu’à la perception de la nature de l’esprit pour transcender, ne serait-ce qu’un instant – mais le temps n’aura alors plus de signification – nos vies fracassées !

Le karma est un chien errant. Son sang est impur et sa lignée obscure. Il mord au hasard ceux qui se trouvent à sa portée. Il tient les comptes mais ne fait aucun effort pour les rattacher aux débiteurs. Vous passez votre vie à additionner les tâches noires sur votre âme en croyant à la fin qu’il vous revient de les assumer. (147)

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Sigrid Nunez, L’ami

Je soupçonne les responsables des achats de la médiathèque de Saint-Affrique de lire Télérama et d’écouter le Masque et la Plume. Parfois une critique m’interpelle fortement venant de l’un de ces deux médias. Le désir puissant d’avoir le livre entre les mains envoûte mon esprit. Et que vois-je sur la table des nouveautés dès mon entrée dans la MISA ? L’ouvrage en question ! Le phénomène revêt pour moi une aura enchanteresse, voire extra-sensorielle. C’est ce qui est arrivé pour L’ami.

J’ai parcouru les premiers chapitres en me disant que la critique de Télérama était plus chatoyante que le livre dans son existence réelle. Je trouvais que c’était un bouillon de culture agréable à lire, très soigné dans la construction, avec une certaine propension à tâtonner dans le glauque – suicide, souffrance, mort, sexe – mais sans transcendance, restant à ras de terre. Les citations d’écrivains se répondaient les unes aux autres sans qu’ils en sortent des étincelles. Les sonorités mentales, urbaines, intellectualisantes de l’écriture ne permettaient pas la rencontre.

Au début, j’ai cru qu’il était de mon devoir d’épouse d’essayer de comprendre. Mais j’ai fini par arriver à la conclusion que c’était faux. Il avait choisi le silence. Sa mort était un mystère. J’ai finalement décidé de lui accorder son silence. Son mystère. (197)

Arrivée à la huitième porte, j’ai soudain été illuminée de l’intérieur par le texte. Fallait-il lire tout le reste pour atteindre à cette grâce ? Fallait-il traverser la plaine morne et triste des deux premiers tiers du récit pour que la faille créée laisse passer la lumière ? Je ne pense pas que cela corresponde précisément aux intentions de l’auteur mais le fait est que j’ai trouvé la fin d’une telle beauté que pour vérifier, j’ai parcouru une nouvelle fois tout le livre. Mais non, il n’avait pas changé. Accepter l’inconnaissable… accueillir notre incapacité à comprendre comme une ouverture à la richesse de l’autre et à son altérité magnifique.

Même ces aspirants écrivains qu’étaient tes étudiants semblaient incapables de juger un livre à l’aune de sa coïncidence avec les intentions de l’auteur, ils jugeaient uniquement sur leur appréciation personnelle, leur taux de satisfaction. (153)

Même si je ne pense pas avoir saisi dans toutes leurs implications les réflexions de l’auteur à propos des lecteurs-consommateurs et des aspirants écrivains d’aujourd’hui, son regard désabusé sur les critiques spontanés que permettent les réseaux sociaux me titille et me travaille. Quelle est la limite à ne pas franchir entre vulgaire attente narcissique de satisfaction et expression d’une sensibilité qui en rencontre une autre ? Les intentions de l’auteur, fussent-elles parfaitement et habilement mises en forme littéraire, justifient-elles tout ouvrage dans l’absolu de leur existence sans interaction ?

…Et la définition de l’amour de Rainer Maria Rilke, si congrue, en dédicace à certains habitants de mon coeur…

Que sommes-nous, Apollon et moi, si ce n’est deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre ?
(188)

 

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Serge Brussolo, Le suaire écarlate

Monts de Lacaune, col de Picotalen

Serge Brussolo aime entraîner ses lecteurs dans les bas-fonds, les puits profonds, les antres sombres insoupçonnés puis éteindre soudainement la lumière. Les couloirs grouillent généralement de rats mais sont surtout hantés par des êtres peu fiables et difficilement discernables, qui, pour une raison ou une autre, se sont retrouvés à vivre hors cadre. Fanatisme et cristallisation mentale ne sont alors pas loin… aspirer à éteindre le feu des enfers en y déversant des litres d’eau, par exemple…

Tu as tué tous mes ennemis et je ne m’en trouve pas plus heureux pour autant. J’espérais que leur disparition m’apporterait la paix, elle n’a fait que m’accabler d’ennui. En fait, je me rends compte que j’aimais la menace qu’ils faisaient peser sur moi. Elle m’excitait et me maintenait en vie. (31)

Trafics de reliques en tous genres, les capacités d’automystification de l’esprit humain laissent le champs libres à toutes sortes d’initiatives. Il n’y a qu’un pas entre canaillerie et religion. Sur fond moyenâgeux, ces thèmes chers à l’auteur trouvent une nouvelle expression. Quelques authentiques faits historiques insolites parsèment les notes de bas de page. Le récit tire parfois en longueur; on patiente en attendant les surprises.

La solitude du parcours ne l’a ni gênée ni effrayée. Elle aime être seule, ne penser à rien et se concentrer sur les bruits de la nature. Quand elle parvient à cet état de vacuité, les animaux cessent d’avoir peur d’elle. (78)

 

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Julien Blanc-Gras, Dans le désert

J’ai beaucoup ri, au début, quand il s’est agi de faire un choix entre ennui et décapitation; puis plus rien… bug de la connexion malicieuse avec Julien Blanc-Gras. J’en suis restée tout éplapourdie ! Je me suis dit que cela venait de moi, que je n’étais pas dans un bon état d’esprit. J’ai essayé de reprendre le livre à différents moments de la journée, de varier les humeurs… en vain. Ma sensibilité restait platement terrée dans une ternitude anormale. Mais finalement, je n’étais pas en cause ! Sur le pont des Soupirs en plastique du Villagio, nous nous sommes retrouvés, l’écrivain et moi. Ce centre commercial, emblème de rien, a miraculeusement provoqué une micro-crise existentielle qui a redonné de l’allure au livre. Mon coeur s’en est trouvé tout réchauffé, à en éclairer les pages pour lire dans le noir. Parfois sombrer revivifie.

L’adultère est tabou; il est toutefois répandu. (…) Paradoxalement, l’infidélité féminine est facilitée par les tenues couvrantes. Il suffit de changer de sac et de chaussures pour se déplacer incognito. J’ai entendu des histoires concernant des mères de famille que je n’ose même pas retranscrire ici. Lorsque le réel compte moins que l’apparence, une forme de double pensée se met en place. (105)

Cette franche retrouvaille avec le je après un début plus conventionnel où les idées s’alignaient les unes derrière les autres comme des wagons, anime quelques chapitres parfois touchants – les ouvriers surexploités – souvent facétieux, à son image de lutin voyageur humaniste. Julien Blanc-Gras, dans son hasardeuse et laborieuse recherche d’interactions humaines sème quelques remarques justes, directes et simples sur le Qatar. S’il ne nous donne pas vraiment les clés pour ouvrir les portes de la compréhension – lui-même semble ne pas les avoir vraiment trouvées -, il fait jaillir quelques étincelles sur ce qu’est ce pays en fragile construction d’identité derrière ses étalages ostentatoires où le présent semble instantanément balayé par le vent.

 

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Serge Brussolo, Le chat aux yeux jaunes

Saint-Affrique

Quand je suis en quête de détente mentale, de noyade littéraire, d’une évasion franche et brutale de mon entourage quotidien, Serge Brussolo prend des allures de prince charmant. Son abondante production me garantit en outre de toute pénurie et de toute frustration liée au manque, ce qui n’est pas négligeable. Comme souvent, il a réussi à me prendre par la main tout en fredonnant un thème d’apparence assez banale, berçant ma vigilance jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’en fait, cela faisait déjà un bon moment que j’étais engagée sur une pente irrémédiablement boueuse et glissante et que je ne pouvais plus remonter sur la terre ferme. Le crescendo est parfait. Il malaxe, mixe et enfonce les doigts dans les différentes pâtes à modeler des éléments mis en place, invente plusieurs histoires et s’offre le luxe de toutes les raconter, jusqu’à ne donner qu’une seule vérité – il faut bien savoir s’arrêter, au bout d’un moment ! – en maintenant néanmoins une once d’inexpliqué. Le fantastique est au porte de nos peurs et continue de nous grignoter le livre refermé…

Avec internet tout est possible et il ne faut jamais sous-estimer l’opiniâtreté des cinéphiles (256)

Le gros coup de baguette magique d’internet qui révèle sans difficulté la véritable identité de Lawrence Brickstone, et par-là même fait faire un bon conséquent à l’aventure, est un chouïa gonflé au sein d’une telle densité imaginative… Volontairement ? J’aime à imaginer le sourire faussement innocent de Serge Brussolo qui peut se le permettre et n’avait pas envie de s’embêter avec cette partie de l’histoire… ou avait envie de se moquer d’une ficelle trop facilement utilisée dans les romans… ou…

 

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