Andreï Makine, L’archipel d’une autre vie, lu par Lazare Herson-Macarel

Brooklyn Museum 2007.32.69 - Andreï Makine, L'archipel d'une autre vie, lu par Lazare Herson-Macarel

Brooklyn Museum 2007.32.69

Le titre est très beau et fait voleter l’imagination avant même d’avoir entamé le livre. Qui ne rêve d’une nouvelle perspective de vie ? Alors un archipel de possibilités tout entier… À l’écoute des images me sont venues de Dersou Ouzala, de Sa majesté des mouches, de Dix petits nègres et enfin des deux petits vieux de Ravage. Autant dire que j’ai passé mon temps dans les références sans ressentir l’identité propre de ce roman. Je discerne bien ce qu’à voulu faire Andreï Makine mais la taïga n’a pas frémi pour moi, je reste sur l’impression d’un écrit fabriqué à partir d’idées séduisantes qui n’ont pas pris vie. Le ton vibrant et le lyrisme que Lazare Herzon-Macarel instille à sa lecture n’ont pas arrangé les choses. L’un dans l’autre, composition et interprétation se prennent trop au sérieux pour atteindre à la transcendance que suggérait le sujet.

 

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Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale

Causse Noir, Roquesaltes - Gustave Flaubert, L'éducation sentimentale

Causse Noir, Roquesaltes

Ici m’a frappée la langue comme à l’abordage de Madame Bovary : elle est pareillement moderne, on ne ressent pas de distance malgré l’inconcordance de notre temps avec celui de Gustave Flaubert. Je me suis trouvée mêlée à la lumière des fêtes de l’Alhambra ou aux costumes des bals de Rose Annette sans aucun effort, emportée par les mots. Les détails apportés dans la description des lieux m’en ont fait percevoir l’atmosphère naturellement, comme si je vivais encore dans ces mêmes mobiliers. Et si je n’ai pas tout compris des affaires de l’époque, les discussions qu’elles suscitent m’ont parues aussi pleines de vie que si elles se déroulaient aujourd’hui au bar du coin, une transposition facile. Les notes de Pierre-Marc de Biasi, dans l’édition de poche, sont mille fois précieuse pour éclairer les points obscurs et renforcer ce sentiment.

Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre pour être contemplée à distance […] (206)

La moquerie délicieuse que Gustave Flaubert met parfois dans ses portraits m’enchante. Les illusions du jeune Frédéric, ne sachant pas quel large fonds d’indifférence le monde possède, bientôt suivies de leur effondrement sont d’une justesse et d’une finesse que j’ai amplement goûtées. L’arrivée du chaos a quelque peu essoufflé mon intérêt. Le roman m’a paru long sur la fin. L’embourbement général, les difficultés d’existence qui s’accumulent pour tous les personnages, le délabrement inéluctable qui ronge chaque vie et tous ces sentiments forts, beaux, enthousiasmants qui n’ont finalement que peu d’incidences sur les réalités et le grand chambardement politique, m’ont mis le moral à zéro – l’histoire se répète.

[…] et, en haine du milieu factice où il avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l’herbe […] (612)

Causse Noir - Roquesaltes

Causse Noir – Roquesaltes

Causse Noir - Roquesaltes

Causse Noir – Roquesaltes

Causse Noir - Circaète

Causse Noir – Circaète

 

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John Grisham, Le cas Fitzerald, lu par François Tavares

Te papa Tongarewa, Museum of New Zealand, Wellington GH023143 - John Grisham, Le cas Fitzerald, lu par François Tavares

Te papa Tongarewa, Museum of New Zealand, Wellington GH023143

John Grisham a mis tellement de littérature dans le thème de son intrigue qu’elle ne pouvait que faire vibrer mon champ émotionnel. Addictif par son atmosphère, ce livre audio s’écoute tout seul. Le suspens n’est pas formidable, mais les personnages sont assez hauts en couleur pour qu’on s’amuse. L’alternance entre des séquences rapides aux moments du cambriolage et de la transaction finale, et un rythme langoureux sur l’île de Camino, reste en harmonie avec le lectorat visé, qui n’est pas forcément féru d’histoires de gangsters. En amoureuse des livres et des librairies, j’ai déniché dans cette écoute tous les ingrédients nécessaires à un cinéma intérieur vibrant et riche d’images.

 

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Un bon sol pour mon jardin – Brunhilde Bross-Burkhardt

Causse du Larzac, canalettes - Un bon sol pour mon jardin - Brunhilde Bross-Burkhardt

Causse du Larzac, canalettes

Le poids des excréments de lombrics a été mesuré en divers sites d’exploitation. Pour la terre de jardins, il s’élevait à 100 quintaux par hectare et par an. (63)

Contrairement à son sujet, le ton est aride, comme un cours de fac, les photos sont prises au naturel. Il n’y a ici aucune tentative de séduction excessive et colorée comme dans de nombreux livres consacrés au jardinage. La plupart des chapitres sont fouillés, les informations sont précises et chiffrées. Texture, structure et organismes du sol sont particulièrement bien décrits. Les chapitres sur le paillage et les engrais verts sont riches et solides. C’est la première fois que je vois un auteur émettre des réticences à propos de la paille utilisée comme couverture du sol autour des légumes. Comme souvent, je regrette que mes chères amies les limaces ne soit considérées que comme des nuisibles et des ravageuses à éliminer. Leur contribution positive à l’écosystème du potager est pourtant bel et bien avérée. J’ai déjà parcouru plusieurs ouvrages sur le sujet alors je n’ai plus l’enthousiasme de la découverte. Il me semble qu’il offre un bon compromis entre Révolution au potager de Guylaine Goulfier – chaleureux, vivant, entraînant – et Les clés d’un sol vivant de Blaise Leclerc – sec et militant. Me manque toujours un chapitre visuel et précis sur l’enracinement des légumes et fleurs – profondeur, horizontalité ou verticalité, compatibilités. J’aimerai voir la vie des plantes du potager par en-dessous. Et la vie des maladies dans le sol par la même occasion. Au vu du titre, je m’attendais à une vue plus plongeante, on reste finalement beaucoup à la surface.

Causse du Larzac

Causse du Larzac

Causse du Larzac - Canalettes

Causse du Larzac – Canalettes

Causse du Larzac - Canalettes

Causse du Larzac – Canalettes

Causse du Larzac - Canalettes

Causse du Larzac – Canalettes

 

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Les arbres amoureux – Stéphane Hette, Frédéric Hendoux

Causse Noir, Roquesaltes - Les arbres amoureux, Stéphane Hette, Frédéric Hendoux

Causse Noir, Roquesaltes

Avec ses pétales saumonés soudés en deux lèvres ouvertes sur le long tube de la corolle, son parfum suave et sa floraison estivale, le chèvrefeuille des bois ne laisse guère planer de doute sur son mode de pollinisation : les insectes. Mais ce dandy des bois ne reçoit pas n’importe quelle gent ailés. Il réserve son cru à qui montrera une trompe digne de ce nom, suffisamment longue pour accéder au nectar caché au fond du tube profond et étroit. (131)

Cela ne saute pas aux yeux de prime abord, mais cet album est porté par un souffle érotique espiègle et pénétrant. Pistils et étamines dressés dans l’attente d’une fécondation, stigmates écarlates du noisetier aussi sensuels que la pieuvre de Hokusai, chatons suintant une petite goutte visqueuse trahissant la maturité de l’ovule et nous voilà dans tous nos états, l’esprit et le corps bouleversés d’émois. Les photos sont suggestives à souhait avec leurs couleurs éclatantes et leurs détails intimes. Les textes prennent la liberté de nous affoler délicatement les sens – tout en restant sobrement sérieux et concentrés sur leur sujet.

N’est-il pas étonnant qu’un organisme mobile et doté d’un cerveau soit ainsi manipulé par un autre organisme, immobile et dépourvu de méninges ? (10)

Avec la sève qui déboule de toutes parts en ce mois de mars, c’est une lecture qui donne envie de se rouler dans le pollen, de se couvrir de pétales, de se laisser embobiner  par les organismes dépourvus de cerveau, de faire l’amour avec le printemps.

Causse Noir - Roquesaltes

Causse Noir – Roquesaltes

Roquesaltes - Grand corbeau

Roquesaltes – Grand corbeau

Roquesaltes - Anémone pulsatille

Roquesaltes – Anémone pulsatille

 

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Gabriel Tallent, My Absolute Darling, lu par Marie Bouvet

Gallica, Bibliothèque nationale de France btv1b8577566w - Gabriel Tallent, My Absolute Darling, lu par Marie Bouvet

Gallica, Bibliothèque nationale de France btv1b8577566w

Marie Bouvet se glisse dans la violence du roman d’une voix douce et intense. Elle interprète la première scène d’inceste – fondatrice et saisissante – avec sensualité, en faisant ressortir les aspects du plaisir. Elle en fait une pièce centrale sans cacher l’ambivalence des sentiments, ce qui frappe le cœur du lecteur par son authenticité. C’est aussi ce qui donne sa force au roman. Aucun jugement n’est émis sur les actes de … On suit l’évolution mentale de Turtle au plus près. La faille permanente, le moindre trébuchement qui peut être fatal. La peinture psychologique est puissante et juste. Et la fin ne fait pas concessions, ne cherche pas à nous rassurer et à nous prendre dans ses bras pour nous dire que la vie est belle et que les choses s’arrangent toujours. Les blessures restent vives dans la chair et le potager ne fonctionne pas malgré tous nos efforts… trouver la paix nécessite un long chemin intérieur à parcourir.

 

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Agatha Christie, Le second coup de gong

Gallica, Bibliothèque nationale de France btv1b70030121 - Agatha Christie, Le second coup de gong

Gallica, Bibliothèque nationale de France btv1b70030121

J’ai vraiment l’impression d’avoir perdu mon temps. Le fantastique, chez Agatha Christie, ne casse vraiment pas des briques. L’histoire du chien est une berquinade affligeante. La dernière nouvelle rampe aussi bas que les mauvais mélos de boulevard. Quant au reste des intrigues plus ou moins policières, elles sont sans grand intérêt. Le tout donne l’impression de brouillons de mise en train ou de nécessités de faire rentrer de l’argent et de la notoriété vite emballées.

 

 

 

 

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David Lagercrantz, Millenium 5, La fille qui rendait coup pour coup, lu par Pierre Tissot

Te papa Tongarewa, Museum of New Zealand, Wellington 1992-0035-2278/122

Le fond est limoneux, David Lagercrantz jette l’ancre et déroule son histoire autour. Dans les premiers temps, Lisbeth et Mikael sont fidèles à leur nouvelle essence. Les personnages secondaires ont du cran et de la présence. Le tambour bat un rythme entraînant sans solos inutiles malgré un thème peu original. Le plaisir commence à se gâter autour de la mort de Léo. Le texte et le lecteur – on s’était habitué à Emmanuel Dekoninck, le changement est un peu perturbant – se liguent pour faire basculer l’histoire dans la dissonance. Daniel paraît complètement balourd en la circonstance, son ton est enfantin, larmoyant et moutonnier, la perfidie de Rachel Grets est caricaturale. La tonalité doucereuse et lénifiante de l’interprétation, à laquelle je m’étais habituée, irrite. David Lagercrantz commence à saler le café quand Plague se résout à collaborer avec la police. Il y jette une pleine poignée de poivre moulu avec le discours de Lisbeth sur la défense des opprimés – le fin fond du ridicule – et achève de gâcher son roman avec l’ouverture finale, maladroite et bâclée sur le troisième tome (sans oublier, dans la même veine commerciale, la pub pour Ikéa qui traîne dans les pages). Un dernier tiers imbuvable.

 

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Agatha Christie, Trois souris

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1969-904 - Agatha Christie, Trois souris

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1969-904

 

Parce que tout est sur le feu en même temps : œufs au bacon, lait bouillant, café et toasts ! (…) Pour surveiller tout ça, il faudrait posséder à la fois la méfiance d’une chatte échaudée et l’attention tatillonne d’une poule qui a couvé des canards et qui veut à tout prix les empêcher de se précipiter dans la mare ! (20)

Le langage est assez enlevé, frétillant, jeune et sautillant. Entre chapeaux, journaux, regards à vous donner froid dans le dos et cache-nez sur tous les visages, Agatha trace des pistes à la peinture phosphorescente sur le fond noir du crime. On se doute bien qu’elle cherche à nous embrouiller. Un peu de jugeote et d’habitude permettent de démasquer l’entourloupette assez rapidement. Une farce légère et un tantinet maladroite pour défriper un cerveau très fatigué ou faire passer un jour maussade.

 

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Pia Pera, Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin

Massif de l'Aigoual, source de la Dourbie - Pia Pera, Ce que je n'ai pas encore dit à mon jardin

Massif de l’Aigoual, sources de la Dourbie

Si le jardin a pu être le lieu où contempler les métamorphoses et l’impermanence, maintenant l’accélération du courant m’impose la conscience de m’y trouver moi-même immergée. Je ne suis plus un observateur extérieur, venu disposer et administrer. Je suis moi-même soumise à une force. D’où un sentiment de fraternité vis-à-vis du jardin, une sensation plus aiguisée d’en faire partie. D’être tout aussi sans défense, tout aussi mortelle. (22)

Je suis en train de me noyer lentement et personne ne peut me lancer la bouée de sauvetage. (233)

Ce journal est à la fois profondément émouvant et porteur d’une grande fraternité de cœur. Pia Pera, bien qu’entourée d’aides et d’amis, vit ses expériences dans la solitude de son être. L’incertitude concernant la nature de sa maladie, l’angoisse sur son issue, avec lesquelles elle est obligée de cohabiter, la poussent à se tourner vers divers médecins, charlatans et guérisseurs alternatifs, non sans humour et recul après coup, mais la véritable voie qu’elle trace est au fond d’elle-même. Et elle nous l’offre, à travers ce livre destiné dès le début à des fins de publications. Elle aurait souhaité être encore là quand nous le tiendrions entre nos mains, évidemment, mais cela n’a finalement pas été le cas.

Je finis le livre de Marinella (…). Une chose me frappe : elle a perdu, écrit-elle, tous ses muscles volontaires et elle vivra seulement aussi longtemps que fonctionnera l’unique muscle involontaire, le cœur. N’est-elle pas étrange, cette maladie extirpant, petit à petit, tous les mouvements dus à notre propre volonté ? (142)

Atteinte d’une maladie du moto-neurone, elle perd peu à peu son autonomie physique, les muscles ne répondent plus, les membres restent inertes, la vitalité est contrariée. Elle s’insère peu à peu dans la communauté des stagiaires de la mort pleinement conscients de leur dégradation progressive. Seul l’esprit reste vif, dynamique, créatif. Pia Pera tente de rassembler ses énergies, de trouver une harmonie intérieure, un équilibre, de se penser autrement qu’en personne malade, d’avoir le talent d’accueillir encore la vie présente, cette unique fenêtre sur le monde, fût-elle réduite à la taille d’une meurtrière, d’un trou de serrure.

Plongée dans l’instant présent, comme cela ne m’était encore jamais arrivé, je fais enfin partie du jardin, de ce monde fluctuant en perpétuelle transformation. (24)

(…) je me sens, maintenant plus que jamais, en rapport intérieur avec une espèce de beauté et d’harmonie impalpables. Cette beauté continue à se révéler à mesure que l’approche de la mort fait disparaître la complaisance du moi, l’attachement au monde. Je me sens réabsorbée au-dedans d’une entité plus vaste que moi. (29)

Pia Pera ne fuit pas. Elle contemple. Elle tâtonne. Apprivoise la mort à travers la pulsation de son jardin. L’effondrement de tout ce à quoi elle a cru, la perte de ce qui lui était cher et structurant sont très douloureux, la dernière partie est poignante, mais elle se tourne de plus en plus résolument et avec courage vers son dernier refuge intérieur, se résout à sortir finalement du déroulement narratif. De son travail de dépouillement lucide naissent des intuitions inspirantes et une grande beauté.

Peut-être, à l’approche de la mort, le jardinier n’est-il plus jardinier. L’écrivain n’est-il plus écrivain. Peut-être, à l’approche de la mort, voit-on arriver la conscience d’être en réalité indéfinis. C’est cette nature indéfinie qu’on apprend à accepter par la méditation. (210)

Le legs de ce témoignage, qui touche à notre expérience commune de l’existence, est un geste précieux. Reste cette question, la seule finalement essentielle : que se passe-t-il au niveau de la conscience quand la dernière expiration s’éteint sans qu’aucune inspiration ne la suive ?

Massif de l'Aigoual - Maison forestière

Massif de l’Aigoual – Maison forestière

Massif de l'Aigoual

Massif de l’Aigoual

Massif de l'Aigoual - Sources de la Dourbie

Massif de l’Aigoual – Sources de la Dourbie

Massif de l'Aigoual

Massif de l’Aigoual

 

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