Helen Macdonald, M pour Mabel

Causse du Larzac, rocs du Lauradou - Helen Mcdonald, M pour Mabel

Causse du Larzac, rocs du Lauradou

J’aime Mabel mais ce qui se passe entre nous n’a rien d’humain. (300)

Cette lecture a été intense. L’obscurité parcourt les lignes par déflagrations de longs éclairs noirs et brûlants. Helen Macdonald laisse les griffes de la mort et de la peur lui labourer le bras. En toute conscience. Elle fait le pari de s’appuyer sur l’aile d’une femelle autour sortie du carton prête à tuer, comme la folle d’un roman populaire victorien et sur l’épaule d’un écrivain tourmenté, désagréable et narcissique pour retrouver la lumière après la mort de son père.

Dehors, j’oubliais que j’étais un être humain. Tout ce que voyait l’autour était cru, réel, dessiné avec une extrême précision, tout le reste s’évaporait dans le néant. (254)

Le glissement vers l’invisibilité, les modifications de subjectivité qu’entraînent sa relation avec Mabel sont fascinants. Elle les décrit sans complaisance et sans angélisme. La réalité fluctue et rester fonctionnel demande des réajustements inconfortables. Dans un monde d’êtres terrifiés par la perte, Helen Macdonald empoigne sa douleur et ces étranges excavations qui minent un esprit malade par le biais féral. Gérer son rapport à la violence animale ne va pas de soi mais pose des questions essentielles. Au bout du voyage, l’altérité. Quand on est autour, on est autour…

N.B. Le terme faucon, employé avec deux sens distincts, mais non spécifiés, tout au long du livre, entraîne une certaine confusion. Une note du traducteur aurait été bienvenue.
Un étrange multitudineux s’est invité dans le texte français.

Rocs du Lauradou - Oies cendrées

Rocs du Lauradou – Oies cendrées

Causse du Larzac - Rocs du Lauradou

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Causse du Larzac - Rocs du Lauradou

Causse du Larzac – Rocs du Lauradou

Rocs du Lauradou - Oies cendrées

Rocs du Lauradou – Oies cendrées

 

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Nicole Lombard, Le pommier d’Anaïs

Cirque de Navacelles, la Vis - Nicole Lombard, Le pommier d'Anaïs

Cirque de Navacelles, la Vis

S’il faut parler ici de mysticisme, et pourquoi s’en priverait-on ? il ne s’agit pas d’un mysticisme d’envol, il ne s’agit pas de sortir de soi, mais d’un phénomène assez comparable à la dormance végétale, ou animale : il s’agit de se concentrer sur sa sève, sur le cœur de ce qu’on est vraiment. Un approfondissement, un très et patient éclairement, une purification. (105)

Quand on randonne sur les chemins étroits, au fond du cirque de Navacelles, par les tours et détours, les angles et les avancées rocheuses qui masquent la vue, l’omniprésence de la rivière et l’enchevêtrement enveloppant de la végétation donnent l’illusion qu’on est seul au cœur d’une sauvagerie. Puis surgissent des passants, des marcheurs, des visiteurs, qui vont la plupart du temps d’un pas si vifs qu’on se croirait un instant dans les couloirs de la station de métro du Châtelet, à Paris. Aussitôt apparus, aussitôt évanouis. On revient à ses sens en éveil.

Ce dialogue intime avec le paysage, faisant fi des prétentions humaines, nourrit les rencontres qui parsèment ce livre. Les frênes dansants du pré voisin, Mignonne et Gironde, ou la grosse jument du bras mort de la route montant vers l’Aubrac, sont le sujet d’autant de relations buissonnières, d’émotions spontanées, d’arrêts fraternels hors contrats. Les actes de propriété sont provisoirement translucides, ne font pas partie du même monde. La liberté de se lier, d’une manière discrète et tendre, à ce qui ne nous appartient pas, voilà tout le secret.

Vous me direz : vos trois roses trémières n’en demandaient pas tant. Tout ce ciel, cet enfer, ces voix, ces rimes, cette musique… (41)

Possédées, Black Knight et Festiva Maxima, compagnes végétales achetées, payés, plantées, le sont. La même affinité dans la beauté, le bonheur d’en prendre soin en plus. Ce qui ne les empêche pas, en dépit des incantations et transes littéraires de Nicole Lombard, de ne pousser qu’à leur tête. Attente, déception, disparition, réapparition, le vide enfin, ou le sentiment de gâchis, sont des tristesses incontournables pour qui s’inscrit dans la nature bruissante avec une grâce d’existence où l’essence de l’être se mêle à la lumière et au vent. L’attachement sera forcément malmené. Le jardin de Célestine transformé en parking. Ou ce bâton de marche, poli par la paume de ma main depuis plus de 8 ans, cinq minutes oublié sur le sentier du cirque de Navacelles et déjà subtilisé, envolé, effacé. Et même pas par un ours, ce qui m’aurait enchantée. Nous cheminons sur le toit de l’enfer et nous admirons les fleurs. Cher vieil Issa….

En écho encore cette évocation de l’autour Mabel :

Depuis que je laisse Mabel voler à sa guise et que je la lâche librement, j’ai découvert quelque chose de tout à fait étonnant. Elle aussi se construit un paysage des lieux magiques. Elle fait des détours par certains coins pour vérifier si le faisan ou le lapin qu’elle y a vu la semaine dernière n’y serait pas revenu. C’est une superstition insensée, l’heuristique instinctive de l’esprit prédateur, et cela fonctionne. Elle apprend une manière particulière de naviguer dans le monde et sa carte coïncide avec la mienne. Mémoire, amour et magie. Ce qui se passait au cours de ces années d’expéditions enfantines, c’était la lente transformation de mon paysage en ce que les naturalistes appellent une « tache », un lieu chargé de mémoire et de sens. Mabel fait la même chose : elle fait de la colline un lieu qui soit le sien. Le mien. Le nôtre. [M pour Mabel de Helen McDonald p324)

Cirque de Navacelles - La Vis

Cirque de Navacelles – La Vis

La Vis - Pouillot fittis

La Vis – Pouillot fittis

Cirque de Navacelles - Ancolie

Cirque de Navacelles – Ancolie

Cirque de Navacelles - La Vis

Cirque de Navacelles – La Vis

 

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J.R.R. Tolkien, Le seigneur des anneaux tome 1, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-2012-96-228 - J.R.R. Tolkien, Le seigneur des anneaux tome 1, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-2012-96-228

Dans les années 80-90, on se prêtait sous le manteau ces éditions de poche aux couvertures rouge, bleue ou noire assez mystérieuses de la trilogie de Tolkien. On en tombait invariablement amoureux, les lisant et les relisant dans notre bienheureuse discrétion, développant avec les personnages une intimité rehaussée par la nécessité de l’imagination. Puis sont arrivés les films, le battage associé et l’envahissement par l’image rabâchée de figures imposées. De bons choix d’acteurs, d’autres moins heureux, je n’ai cependant jamais pu regarder un des films en entier. Sous-jacente depuis quelques temps me titillait une aspiration à retrouver la magie des premiers temps, mon lien personnel avec cette quête.

Opération à moitié réussie avec ce livre audio. Thierry Janssen est à l’aise avec les polars – personnages, dialogues courts et scènes d’action sont rendus avec saveur. L’ambiance de la soirée d’ouverture entre Gandalf et Frodon est pleine de promesses. Son habileté fait plus défaut sur le récit au long cours. L’épisode de la forêt ou la première partie de la quête des neuf sont laborieux, peu habités, comme si ce n’étaient que des passages obligés. Il se fait lyrique quand il faudrait de l’enchantement et de la poésie. C’est une lecture de surface placée sous le biais de l’aventure. Une grande monotonie s’installe par le ton grave étale de la voix. On ne sent ni le temps qui passe, ni les paysages qui défilent. Y manque à mon goût la transmission des courants souterrains, des aspérités, de la riche délicatesse du travail érudit de Tolkien; une affinité avec la magie et le cœur mythique du livre, une vision globale, un apport personnel enthousiaste ou lumineux qui m’aurait fait redécouvrir cette histoire – à l’instar de Dominique Pinon s’appropriant Bilbo le Hobbit avec une joyeuse facétie dans les onomatopées. Le contrat est rempli, sans être habité cependant par cette harmonie vivante texte-lecteur qui rend une écoute jubilatoire.

[Écouté dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Guylaine Goulfier, Révolution au potager

Guylaine Goulfier, Révolution au potager

Où l’on considère la plante comme autonome, sachant stimuler la vie du sol pour prélever sa nourriture, exactement comme elle veut et quand elle veut. Et surtout, où l’on envisage qu’elle n’épuise pas le sol mais qu’elle l’améliore. (14)

Les deux premiers chapitres sont passionnants. L’approche est inhabituelle, la démonstration vivante, en harmonie avec les intuitions nées par déduction en mon observation. C’est la première fois que je suis face à l’exposition limpide des interactions qui fourmillent dans le sol et qui justifient des gestes comme le paillage ou le fait de ne pas bêcher. Un sens souterrain qui va grandement enrichir mon approche du potager. J’ai commencé à pratiquer le compostage de surface à l’automne et les résultats m’ont bluffée. D’un sol lourd, difficile à travailler, boueux d’un bout de l’hiver à l’autre et croûteux en surface dès qu’il fait soleil nous sommes rapidement passés à une matière grumeleuse, qui sent merveilleusement bon l’humus et dans laquelle la serfouette trace son sillon comme dans de la purée maison. Déjà convaincue par la pratique, cet apport de théorie va compléter l’amendement de ma germination mentale.

Les mots magiques viennent de manière très naturelle et sans que l’on se questionne sur leur sens tant le contexte les explique : rhizobium, mycorhizes, floricole, élicteurs, cécidomyie… Guylaine Goulfier transmet son expérience avec simplicité, s’interroge, émet des hypothèse, met en balance les pour et les contre. Elle n’avance jamais rien qui ne soit étayé et reste prête à se remettre en question. C’est très reposant, fraternel. Tout le contraire du Manuel de permaculture de Ulrike Windsperger que je feuillette en parallèle, où tout n’est qu’affirmations, injonctions, instructions. D’ailleurs, Guylaine Goulfier n’utilise jamais le mot de permaculture. Elle ne se réclame de rien. C’est une histoire entre ses mains et la terre. Si j’ai ressenti un manque c’est au niveau de l’association entre les fleurs et les légumes. Elle nous montre de belles photos où les fleurs sont intimement collées aux plantes potagères, prenant racine là où habituellement on laisse une bande de terre. Ce qui pose la question suivante : quid des distances nécessaires entre plantes ? Je suppose que c’est une question d’enracinement. Me manque alors un tableau, un chapitre, sur la profondeur et l’étendue de l’enracinement des fleurs et légumes.

 

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Peter Godfrey-Smith, Le prince des profondeurs

Cirque de Navacelles, la Vis - Peter Godfrey-Smith, Le prince des profondeurs

Cirque de Navacelles, la Vis

Les deux premiers chapitres sentent le passage obligé : un étayage de connaissances de base pour appuyer la suite sur un ton qui se veut ludique et accessible. Peter Godfrey-Smith s’appuie sur l’image de l’arbre phylogénétique constitué de racines et de branches qui partent vers le ciel. C’est étonnant car il y a aujourd’hui des représentations sous forme de buisson sphérique composé de trois branches s’épanouissant à partir d’un centre qui sont beaucoup plus intéressantes, intellectuellement stimulantes et représentatives du foisonnement de la vie. Elles évitent toute idée de hiérarchisation, de supériorité de l’homme ou d’une croissance qui tendrait vers un but.

Tous les animaux qui ressentent ne sont pas forcément conscients. (147)

La vie surgit au troisième chapitre. L’attention fraternelle que Peter Godfrey-Smith porte aux poulpes et aux seiches, cette sensation d’implication mutuelle qu’ils vous procurent, donne tout de suite beaucoup de chaleur à son écriture. Récits, réflexions philosophiques et connaissances scientifiques alternent avec bonheur. Il nous invite à faire de la plongée et à réfléchir avec lui en compagnie de ces êtres dont le corps est à la fois partout et nulle part et dont le bavardage chromatique continuel ne s’adresse – la plupart du temps – à personne. Sa pensée progresse au fil de questions et d’hypothèses tout en restant ouverte. J’ai pris plaisir à me laisser guider dans cette exploration de la sentience et de la conscience, de la pensée complexe hors langage, domaines riches de possible et touchant aux fondements de l’existence.

Le discours intérieur peut prendre une telle place qu’il en devient envahissant chez certaines personnes, qui ont recours à la méditation pour faire taire ce bavardage continuel. (227)

Peut-être que les formes de pensée consciente les plus vivantes sont celles durant lesquelles nous portons l’attention sur nos propres processus de pensée, y réfléchissons et les expérimentons comme les nôtres. (231)

Je trouve cependant qu’il passe à côté de deux pistes. D’une part, la méditation comme champ d’expérimentation direct de la conscience. D’autre part, la possibilité d’une conscience qui ne soit pas exclusivement individuelle. Nombre d’êtres vivants ne se conçoivent pas comme des entités séparées, même si leur unité corporelle en donne l’impression. Les recherches sur le cerveau et la génétique ont à ce sujet des choses à nous dire.

Je ne peux jamais, à aucun moment, me saisir moi-même sans une perception, et jamais ne je ne puis observer autre chose que la perception. [David Hume] (211)

David Hume aurait pu aller plus loin dans son observation s’il avait pratiqué la méditation (dite de pleine conscience, par exemple), qui consiste à identifier, observer et laisser passer les phénomènes qui se manifestent dans l’esprit sans jugement et surtout sans saisie. Une expérience qui remet en cause la question d’un soi-même permanent et localisable, effectivement, mais qui peut aussi s’ouvrir sur une conscience d’être au-delà du cadre de l’identité, qui transcende la construction mentale et émotionnelle de notre personne. David Godfrey-Smith reste cantonné à une vision utilitaire et fonctionnelle et écarte trop facilement la possibilité d’une conscience du vide, du rien, d’une conscience impersonnelle et originelle qui ne nous appartient pas et nous rend fondamentalement vivants.

[Lu dans le cadre des fabuleuses masses critiques]

Cirque de Navacelles

Cirque de Navacelles

Cirque de Navacelles - La Vis

Cirque de Navacelles – La Vis

Cirque de Navacelles - La Vis

Cirque de Navacelles – La Vis

Cirque de Navacelles - La Vis

Cirque de Navacelles – La Vis

 

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Jean Anouilh, L’alouette

Causse du Larzac, La Fageole - Jean Anouilh, L'alouette

Causse du Larzac, La Fageole

Et tout cela finit par s’éteindre et se noyer tranquillement dans les eaux de vaisselle. (125)

Il paraît qu’il y a de moins en moins d’alouettes. Un tiers de ces siffleurs des champs aurait disparu en 15 ans. Aussi fragiles et volatiles que la voix de la tendresse humaine. On ne la suit pas complètement, Jeanne, on adhère pas tout à fait à sa résolution guerrière. Mais quand même, on a du respect pour sa lumineuse droiture et sa foi sincère, à son corps défendant. C’est une pièce qui a beaucoup à nous dire sur notre époque. Sur les discours biaisés, tortueux et sournois. Sur la menace de l’Idée qui s’impose comme une massue et écrase la grâce sans une once de scrupule. Sur le religieux qui n’a que faire de l’humanisme éclairé.

Apprenez que dans les textes dont vous parlez, si nous faisions l’imprudence de les leur confier, les simples puiseraient l’amour de l’homme. Et qui aime l’homme, n’aime pas Dieu. (123)

C’est une pièce très dure qui doit être impressionante à voir jouer. La lire, du moins, permet de moduler son imagination.

Je vous en prie, ne mélangeons pas les diables de chacun. (21)

Causse du Larzac - Anémone pulsatille

Causse du Larzac – Anémone pulsatille

Rocs du Lauradou - Anémone pulsatille

Rocs du Lauradou – Anémone pulsatille

Rocs du Lauradou - Anémone pulsatille

Rocs du Lauradou – Anémone pulsatille

 

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Le guide du jardin bio, Jean-Paul Thorez, Brigitte Lapouge-Déjean

Le guide du jardin bio, Jean-Paul Thorez

Ma référence de sous le coude, maint fois consultée, à laquelle je reviens toujours. En première approche j’avais été un peu déçue. Je m’attendais à des recettes bio miracles, à des conseils pointus spécifiquement écologiques, mon amour des livres me portant à en espérer des enchantements. Ce manuel m’avait du coup paru simple et banal. Puis nous avons fait connaissance au fil des saisons. Température de la terre propice à la germination, buttes conseillées en terrain lourd pour l’ail et l’échalote, semis des fèves à l’automne… J’ai appliqué ce qui était dit et cela s’est révélé payant. Aucune frime, pas de photos qui font rêver ni de ces copié-collé de méthodes à la mode. Pas non plus la prétention d’avoir inventé la barrière anti-limace du siècle. Juste un guide de terrain intemporel qui se révèle être un compagnon fidèle à l’écoute de tout questionnement potager concret et immédiat. L’enchantement est germinatif.

 

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Marlen Haushofer, Dans la mansarde

Marlen Haushofer, Dans la mansarde

Si l’on fixe sur moi un regard plein de curiosité, je n’y attache pas davantage d’importance que si un corbeau me regardait. Seulement, les corbeaux, eux, sont des oiseaux discrets et qui savent se tenir. (180)

Moins radical que Le mur invisible, plus gouleyant que La porte dérobée, cette troisième variation de Marlen Haushofer sur la partition des troubles psychiques se lit calmement en compagnie d’un vol d’oiseau. Des images poétiques se dessinent çà et là en couleurs : un arbre qui peut absorber et éteindre les désirs, un miroir qui pleure, une poitrine bourrée de sciure. La narratrice, portée par sa sensibilité artistique, vit dans un monde riche en perceptions. Elle paraît indolente, se prêtant à des jeux sociaux dont elle n’est pas actrice, rendant visite à des êtres qui lui sont attachés pour des raisons qui ne la concerne pas.

Elle ne remarque jamais ce qui se passe en moi parce que je ne suis qu’un objet à ses yeux. Il faudrait se tirer une balle dans la tête pour lui montrer qu’on en a assez. (95)

Mais cela ne l’empêche pas d’être intérieurement vivante, ne cherchant à ressembler à personne, ne se conformant à aucun statut. Loyale avec elle-même, elle tord le cou aux apparences, quitte à se retrouver en porte-à-faux avec son entourage, en retrait, isolée par sa lucidité dans ses pensées mansardières. Elle compose avec sa situation, n’en veut à personne. Et nous dit avec force que ne pas accepter la réalité – des êtres, des situations, des sentiments – c’est trahir.

J’aimerais qu’il me fût permis une fois de voir vraiment; de voir les choses telles qu’elles ne se montrent jamais à nous. C’est pour cette raison que j’aime tant aller me coucher car pendant les secondes du passage de veille à sommeil, il n’y a que des images, il n’y a ni temps ni pensée, seulement des images puis l’effacement et l’inconscience totale. (75)

 

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Marlen Haushofer, La porte dérobée

Marlen Haushofer, La porte dérobée

Les tumeurs à l’intérieur de son corps ne l’avaient pas vraiment détruite, elles n’avaient fait que dévorer le peu de chair qui pour elle avait été de toute façon secondaire. Et pourtant, sans ce peu de chair, il ne lui avait pas été possible de vivre plus longtemps. C’était bien ce détail qui l’avait, bien qu’un peu amusée, menée à sa perte. (140)

Il est assez difficile de faire face à la tristesse et à l’abîme d’où jaillissent les mots d’Annette. Son histoire est marquée par la désincarnation et l’absence à elle-même. Le monde social est d’autant plus menaçant qu’elle s’étiole en matière et développe une vie intérieure riche, mais désorientée. Le malaise que nous causent chaque jour les promiscuité de la vie… Ses phrases, confiées aux pages d’un journal, nous parviennent alors qu’elle les a brûlées ou jetées à la mer. Ce qui les rend d’autant plus fragiles, volatiles. A la fois reflets du caractère éphémère de notre esprit et reflets de notre possibilité de résurgence, pour peu qu’on ne s’identifie pas avec ses pensées et ses émotions. Marlen Haushofer dépeint avec justesse et finesse cet état d’impuissance. Sans aucun jugement, elle laisse vibrer et se déployer les troubles psychiques d’Annette comme un phénomène naturel, un nuage qui se forme, puis se résorbe.

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Éric Chevillard, Le désordre azerty

Causse du Larzac, falaises du Lauradou - Éric Chevillard, Le désordre azerty

Causse du Larzac, falaises de Saint-Beaulize

Littérature, ma belle, sais-tu que tu emmerdes tout le monde ? (136)

En cette fin d’hiver brumeuse où l’humidité de trois mois pleins a fini par avoir raison de ma lucidité et de mon équilibre mental, je suis atteinte du syndrome Guerre et Paix – que j’écoute par ailleurs. Une sensation de n’avoir pas tiré tout le sens, d’avoir mal cerné les nouveaux personnages apparus dans un chapitre qui me pousse à relire, réécouter au moins une fois, voire deux, voire trois, chaque page des livres que j’ai entre les mains. Un doute gustatif, un vide au creux de l’estomac, un flottement des perceptions. L’expérience n’est pas déplaisante ne fusse un temps de lecture rallongé à l’image de cet hiver tout de gris uniforme qui n’en finit pas. Aller et revenir entre Kangourou, Fille, Beckett et Utilité dans le grand désordre Azerty de l’univers météorique Chevillard, telle a été mon expérience de ce volume. Champ lexical soigneusement mis en orbite et associations d’idées frôlant la matière noire sans s’y égarer, les fantaisies littéraires prennent leurs aises, pendiculent, s’allongent voluptueusement dans l’atmosphère. Le seul effort à faire pour atteindre avec elles à la transfiguration immédiate est de se laisser flotter.

Mais, pour le lecteur, qu’elle aubaine, un écrivain qui a du style ! Voici enfin toute l’expérience humaine reformulée. (91)

Causse du Larzac - Rocs du Lauradou

Rocs du Lauradou – L’Aigoual

Falaises de Saint-Beaulize - Vautour fauve

Causse du Larzac – Vautour fauve

 

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