Arnaldur Indridason, Opération Napoléon, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-F01156-DF - Arnaldur Indridason, Opération Napoléon, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-F01156-DF

J’ai souffert. Toutes les scènes de torture qui parsèment le récit m’ont été mentalement crissantes et douloureuses. Il est plus difficile de sauter des passages en livre audio qu’en livre papier, je me suis donc retrouvée coincée, un poinçon enfoncé dans les côtes, par ma curiosité. Je me suis agrippée pour assister à la révélation finale. Qui est certes amusante mais ne méritait pas un si long roman bourré de répétitions, de clichés romantiques et de grands méchants de série B. Avec un peu plus d’humour et de grands coups de ciseaux (dans le texte, pas dans le ventre), ça aurait pu faire une bonne nouvelle.

 

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Kobayashi Issa, Haiku

Issa Kobayashi, Haiku

Le croissant de lune –
comme courbé par le froid
tellement intense.
(95)

S’il y a bien un domaine où le traducteur apporte sa touche personnelle, c’est le haïku japonais. D’une traduction à l’autre, certains poèmes d’Issa sont frappant ou n’attirent pas l’attention, changent subtilement de sens, sont porteur d’une image sensitive différente.

Dans la version de  Jean Chollet parue chez Gallimard, on découvre un esprit plutôt studieux, littéraire, soucieux de rendre l’exactitude du mot. Chez Joan Titus-Carmel, il m’a semblé déceler plus de légèreté poétique, une tournure plus habitée et plus directe à l’adresse du lecteur. Les deux ont leur goûteux. Ce livre est un objet plein de charme. Doux papier précieux et présentation zen bilingue. Un choix délicat de poèmes dans la plupart desquels de petites bêtes se sont glissées.

Porte de branchages –
Pour remplacer la serrure
juste un escargot !
(71)

 

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Univers, collectif

Univers, Phaidon

Essaye de peindre le monde comme si tu étais le premier homme à l’observer – Le vent… et le froid – La poussière – et l’immense nuit étoilée. Georgia O’Keeffe (96)

Pauvres bêtes que nous sommes, entités minuscules dans le grand paysage, frêles et sujettes à la disparition, mais toujours la tête sous les étoiles. Et ce depuis des temps immémoriaux. Les empreintes graphiques dénichées çà et là, ici superbement rassemblées, témoignent de notre regard toujours porté vers le ciel, d’un lien très tôt ressenti comme essentiel. Les peintures de Lascaux, 17 000 ans, qui ouvrent le voyage, entrent sans accroc en résonance avec les photos les plus récentes et les plus spectaculaires de la NASA. On sent qu’il y a là une dimension qui fait partie intégrante de notre être et que nous pouvons frôler, pourvu que notre intrépidité intérieure nous y mène.

Les tentatives d’approches de l’immensité du cosmos par nos vies minuscules sont multiples. Raisonnées ou audacieuses, folles ou subjectives, mystiques ou humbles. L’ensemble témoigne d’une quête qui dépasse l’individu. Le fouilli chronologique qui préside à la mise en valeur des images attire les esprits au-delà des contingences spatio-temporelle. La force de cet ouvrage est de restituer une mémoire commune, une aspiration à des dimensions qui nous échappent, une quête spirituelle qui dépasse le carcan des théories, philosophies et religions. On se sent moins seul et finalement magnifiques d’insignifiance.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Elena Ferrante, Le nouveau nom, lu par Marina Moncade

The Metropolitan Museum of Art, New York 1975.548.38 - Elena Ferrante, Le nouveau nom, lu par Marina Moncade

The Metropolitan Museum of Art, New York 1975.548.38

À l’instar de François d’Aubigny lisant Jean-François Parot, ou de Marc-Henri Boisse partant à la rencontre d’Henning Mankell, Marina Moncade fait le bonheur de nos oreilles avec son interprétation de la saga d’Elena Ferrante. L’alchimie de leurs voix unies autour d’un même texte produit une harmonie toute en justesse. Il y a de ces rencontres qui semblent magiques, à tel point que le texte et l’interprète en deviennent ensuite indissociables dans notre mémoire.

Indissociables, Elena et Lila le sont-elles ? Leurs routes prennent des bifurcations de plus en plus marquées et brutales. Éloignement, incompréhension, désillusion, colorent l’ouverture du récit d’un voile de tristesse. On s’achemine vers L’amie ingérable. Un peu longue, la plage à l’infini m’a donné l’impression de m’enfoncer dans des sables mouvants. Impression bientôt contrebalancée par la flamme de Lila, figure insurrectionnelle qui porte haut le panache de la liberté. Moins essentialiste que le premier tome, se délayant dans les passages obligés d’une saga digne de ce nom – tergiversations amoureuses, drames, rancœurs et conflits, rebondissements – je me suis légèrement ennuyée, mais finesse de pensée, justesse psychologique et richesse de l’environnement sont toujours au rendez-vous.

 

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Éric Chevillard, L’autofictif croque un piment

Vallée du Dourdou, plateau de La Loubière - Éric Chevillard, L'autofictif croque un piment

Vallée du Dourdou, plateau de La Loubière

Le merle ne craint pas l’écrivain immobile qui tourne une phrase dans sa tête. Il se pose sur le dossier de la chaise en face, sur laquelle j’ai étendu mes jambes. Puis la phrase est faite, il faut la noter avant qu’elle ne s’envole. C’est elle ou l’oiseau. Je bouge. (184)

L’année 2010-2011 a été sombre et il en reste encore des traces. L’esprit d’Éric Chevillard met quelques semaines à s’épousseter des cendres du deuil, puis renaît. Plus dense et plus concis. S’appuyant sur la tendresse de sa vie de famille, recentré sur les aspérités des jours. Radiateurs, aspirateurs, poussettes, font entendre leur petite voix. Et les oiseaux ne cessent de s’envoler.

Mais ce que j’aime, surtout, et que nous opposons bien sûr aux imbuvables concoctions de jus de crâne, et qui ici s’exprime par petites touches vibrantes, c’est sa posture de nombril outré, de misanthrope aux pulsions assassines,

Dès lors, plutôt que de ravaler honteusement ma salive ou de la cracher avec dégoût sur le sol, je la laissai couler sur mon menton, de là sur mon torse, mes cuisses, mes pieds, sans l’essuyer jamais, si bien qu’avec le temps, comme je l’avais escompté, se forma tout autour de mon corps une croûte de bave sèche qui peu à peu se solidifia et qui exprime au plus juste aujourd’hui le mépris dans lequel je tiens le monde d’un côté, et moi, de l’autre. (85)

son regard déçu sur une humanité médiocre,

Peste, sida, famines, tsunamis, rien de tout cela n’avait été suffisant et Dieu là-haut ne savait plus quoi inventer pour éradiquer cette espèce vile et méprisable qu’il avait décidément créée trop endurante. Or il ne pouvait encore se résoudre à employer des moyens plus radicaux – météorite géante, glaciation soudaine -, car cela eût entraîné également la disparition du sphinx du tilleul, un joli papillon qui était, de toutes ses œuvres, celle dont il était secrètement le plus fier. (242)

dont la production littéraire à succès le désole…

Quand on voit quel chemin montueux, tortueux, rocailleux, mène à la gloire, comment s’étonner que tant d’ânes en aient atteint le sommet ? (97)

Sous des dehors facétieux et méchants, lâches et nombrilistes, le clown Chevillard, figure postmoderne du antihéron, fouisse dans le gruau chaotique de l’existence, portant vaillamment son questionnement et ses doutes, à la recherche d’une essentialité grammaticale autant que spirituelle.

Au secours ! Ainsi traduira-t-on en bon français la périphrase littérature. (20)

Vallée du Dourdou

Vallée du Dourdou

Vallée du Dourdou

Vallée du Dourdou

 

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James D. Doss, L’esprit de la nuit

Vallée du Dourdou, plateau de la Loubière - James D. Doss, L'esprit de la nuit

Vallée du Dourdou, plateau de la Loubière

J’ai lambiné au milieu des fouilles, donnant un bref coup de pied dans une motte de terre par-ci, caressant une brosse du bout du doigt par-là, avant d’empoigner l’affaire pour enfin en finir. Poussif et manquant de rythme, c’est la moins bonne des quatre enquête de Charlie Moon traduites en français. Le fantastique se manifeste de manière anarchique, les mesquineries des milieux scientifiques sont inutilement développées, les enjeux se diluent. James D. Doss se joue de lui-même en lâchant dans la nature, et comme d’habitude, un rôdeur-prédateur, tout en le détournant de sa fonction habituelle. Reste une galerie de personnages aux traits originaux qu’on prend plaisir à côtoyer dans leur manifestation de vie mais qui ne suffisent pas à nourrir une bonne histoire.

Plateau de la Loubière

Plateau de la Loubière

Plateau de la Loubière

Plateau de la Loubière

 

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Arnaldur Indridason, Les nuits de Rejkyavik, lu par Jean-Marc Delhausse

The Metropolitan Museum of Art, New York 49.55.7 - Arnaldur Indridason, Les nuits de Rejkyavik, lu par Jean-Marc Delhausse

The Metropolitan Museum of Art, New York 49.55.7

Lente déambulation dans le passé, parmi noctambules et clochards, que j’ai bien appréciée. Une tonalité brun grisâtre, des espaces ouverts et un temps qui s’étire. Erlendur, quoique toujours roide, y déploie ses meilleures qualités. On navigue en eau trouble à travers les no man’s land, l’enquête n’est pas déplaisante. Elle se déroule en dilettante, comme un temps mort, de ceux qu’occupent les oubliés.

 

 

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Laurent Mauvignier, Continuer, lu par Denis Podalydès

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1960-782 - Laurent Mauvignier, Continuer, lu par Denis Podalydès

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-T-1960-782

Denis Podalydès fait partie de ces lecteurs qui pourraient me raconter n’importe quoi et m’emporter pourvu qu’ils y mettent du cœur. D’où le choix de ce livre audio dont le sujet ne m’aurait a priori pas donné envie. Il est loin de mon univers mais je l’ai trouvé bien ficelé, dense et porteur de sens. C’est un miroir contemporain reflétant les différents visages de la violence, les voies de transmission de la souffrance. Pas de grandes idées ni de grandes solutions. Juste la conscience de la fragilité du souffle. L’émotion affleure dans la conclusion. Des mots qui nous ressemblent et nous habitent dans notre confrontation avec le chaos de ce vingtième-et-unième siècle débutant…

 

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John Muir, Un été dans la Sierra

The New York Public Library G90F081_003F - John Muir, Un été dans la Sierra

The New York Public Library G90F081_003F

Dès mon lever, me voilà parti pour le lac Tenaya – encore une grandiose journée, qui me durera toute ma vie. (142)

Le bonhomme vaut la peine d’être connu. Michel le Bris nous en fait une présentation stimulante, marquant son importance dans l’histoire américaine en matière d’écologie et de conscience de l’environnement. Naturaliste à l’ancienne, s’émerveillant de tout à la manière d’un Jean-Henri Fabre, John Muir dans ses écrits est cependant assez fatigant à suivre. J’ai beaucoup survolé. Poussant le lyrisme jusque dans ses retranchements, accumulant les métaphores, il parsème abondamment ses observations d’adjectifs tous plus fougueux les uns que les autres. On trouve du grandiose, du merveilleux, de l’enchanteur, du céleste, ou du paradisiaque à toutes les pages. Et ne parlons pas du divin. Le Seigneur est loué avec extase dans une union sacrée avec la Nature qui abolit toutes les limites.

On peut à peine dire qu’un mouton est un animal; il en faut tout un troupeau pour faire un seul individu imbécile. (108)

Il m’a beaucoup fait rire avec les moutons, qu’il ne considère même pas au niveau d’une sauterelle, pathétiques créations artificielles n’apportant que du désordre dans le bel ordonnancement des prairies montagnardes. Le troupeau est affublé de divers appellation dont l’ironie égale la drôlerie : pauvres ballots de laine, gros nigauds de moutons, sauterelles en sabots… John Muir a facilement le sens de la formule, qu’il se moque des bergers ou qu’il se penche avec amour sur les fourmis sanguinaires. Il y a de très belles citations à en tirer. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Indiens Diggers ne sont pas mieux lotis que les moutons. Il les trouve sales et les considère comme vivant très peu en harmonie avec la nature.

Encore une de ces magnifiques journées de la Sierra, au cours desquelles on a l’impression de se dissoudre et d’être absorbé, puis envoyé tout palpitant on ne sait trop où. (45)

Au-delà d’un léger ennui botanique et littéraire, je ne peux m’empêcher d’envier cette spontanéité émerveillée, ce sens de la liberté et de la plénitude qui fait fi de toute considération autre que d’aller respirer l’horizon et de contempler à jamais, comme les étoiles. John Muir semble avoir vécu une relation spirituelle forte et profonde avec le monde naturel qui l’entourait.

Que j’aimerais, comme ces genévriers, pouvoir vivre de soleil et de neige, et me tenir à leurs côtés au bord du lac Tenaya pendant un millier d’années. (150)

 

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Serge Brussolo, Boulevard des banquises

Serge Brussolo, Boulevard des banquises

Où l’on se rend compte que Serge Brussolo a décidément peu d’affinités avec la religion… expiation, mortification, pénitence, indulgence sont poussés dans leurs retranchements avec un subtil froufrou de dentelle érotique. C’est un coup à se débarrasser de toute culpabilité, surtout à l’égard de ses parents, quand on voit où ça mène…

L’ombre de l’iceberg pesait sur la cité comme un volcan en éruption (188)

Voilà bel et bien l’atmosphère que Serge Brussolo arrive à rendre. Feu et glace. Les références abondent. Pompéi et Rome, Titanic urbain, un iceberg comme cristallisation du chaos. Sarah est une incarnation de l’imagination de l’auteur. Impressionnable, hypersensible, elle fantasme, affabule, ramollit le terrain des faits concrets pour nous entraîner vers les frontières du fantastique, au bord de la débâcle mentale. On ne sait jamais trop si on progresse en territoire psychique ou en pays réel. Il faut dire qu’ils sont aussi peu fiables l’un que l’autre…

 

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