Stieg Larsson, Millénium 2, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, lu par Emmanuel Dekoninck

National Gallery of Art - 2012.92.35 - Stieg Larsson, Millénium 2, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, lu par Emmanuel Dekoninck

The National Gallery of Art, Washington

Toujours aussi noir, toujours aussi violent, mais beaucoup plus axé sur le journalisme, ce deuxième tome reste dans l’atmosphère attendue. Toujours fascinant parce que moderne, nouveau, inventif, le rythme en est cependant parfois poussif. Mais en livre audio, ça passe très bien. On peut laisser son esprit vagabonder sur la vague du débit vocal.

Lisbeth est un subtil mélange de lucidité, de dureté et de fragilité. Un modèle de féminité atypique. Son incapacité sociale est en balance avec l’humanité de Mikael. La grande force de cette série, c’est la faculté de Stieg Larsson à ne trahir jamais ses personnages, à ne jamais faire de compromis. Il s’amuse plutôt de leurs déconvenues. Comme s’il leur disait, un petit sourire tendre au coin des lèvres : Voyez un peu où vous mène votre foutu caractère !

 

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Hozho, peintures de guérison des indiens navajos, collectif

Causse Noir - Champignon préhistorique - Peintures de sable des indiens navajos

Causse Noir, rocher du Champignon Préhistorique

Car le rêve de Fred Stevens, c’était de voir ses oeuvres exposées dans un musée afin que d’autres puissent partager la culture Navajo. (9)

Ce catalogue d’exposition comporte de nombreuses illustrations, ce qui en fait sa richesse. Ce sont toutes de peintures de sable de Fred Stevens II, le premier hataalii à les avoir fixées sur support. Son style est porté par une grande clarté, un équilibre apaisant et une belle harmonie dans les couleurs, ce qui m’a donné envie de les reprendre en broderie. En faisant des recherches, je me suis rendue compte que ses peintures sèches comportaient beaucoup de gris et peu de bleu, ce qui est inhabituel. Peut-être un choix de l’Écureuil gris (qui était son surnom) pour transférer ce symbolisme du sol des hogans aux murs des musées en les désacralisant par des erreurs ou une neutralité volontaires.

Vivre, c’est rencontrer la maladie mais c’est rencontrer aussi le pouvoir de guérir. (19)

On entend la voix de praticiens navajo, puis celle de ceux pratiquant la médecine occidentale. Parfois les deux se mêlent. Les textes sont surtout axés sur la guérison, la globalité des facteurs qui la soutiennent.

Une frustration naît du manque d’explications concernant le symbolisme des peintures. Sept Voies sont évoquées, mais surtout sous l’angle mythologique. Très peu d’un point de vue graphique.

On ne survit pas dans le désert avec la raison seule. C’est une condition nécessaire : la déraison nous conduirait à l’abandon, à la défaite; mais pas suffisante : la raison ne saurait seuls combler le vide de l’espace, du temps. Que faire en effet une fois accomplies les tâches que la raison réclame ? Que faire quand rien n’est à faire, et que cette évidence s’étend sur toute une vie ? Méditer, axer son esprit sur les grands tracés de la nuit, faire de la connaissance un voyage intérieur, créer de la beauté, déployer sur des hectares de grandes peintures de sable… (14)

Causse Noir - Vautour

Causse Noir – Vautour fauve au-dessus de Peyreleau

 

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Tony Hillerman, Rares furent les déceptions

Massif de l’Aigoual - Vallée de la Dourbie - Rares furent les déceptions de Tony Hillerman

Massif de l’Aigoual, vallée de la Dourbie

Les amoureux des romans policiers de Tony Hillerman seront bien inspirés de commencer ce livre à la page 271 sous peine, comme moi, de sombrer dans un ennui perplexe et un chouïa déçu avant d’arriver au goûteux de l’affaire. Une fois savourée cette maigre – mais savoureuse tranche – on pourra toujours, éventuellement, parcourir le reste. Car la plus grande partie de cette autobiographie est consacrée à la jeunesse de l’écrivain en Oklahoma, à son expérience de la guerre, puis à sa carrière de journaliste politique et d’enseignant. J’ai eu le plus grand mal à m’y intéresser. Le style est sans relief, succession d’anecdotes racontées avec une bonhomie qui étouffe les aspérités existentielles. Il parle peu des amérindiens – évoque juste les potawatomis qui vivaient dans l’Oklahoma de son enfance – ne parle pas de la région de Four Corners et de ses paysages, n’aborde quasiment pas son travail d’écrivain. Dans cette première partie, quelques phrases seulement ont attiré mon attention. En page 172 (rencontre avec des Navajos), 194 (l’amour dans ses romans), 201 (Leaphorn et Chee), 254 (la valeur du détail).

La tribu fit plus que de compenser cette rebuffade en me décernant une plaque qui me déclare : En témoignage de remerciement et d’amitié pour la description authentique de la dignité et de la force de la culture navajo traditionnelle. (272)

Mais page 271, ça démarre pour de bon et généreusement. Il n’y a plus qu’à sortir ses précieux volumes de la bibliothèque pour se remémorer les enquêtes et enrichir notre expérience de ses commentaires à leur sujet.

[…] j’essayais de diagnostiquer où se situaient mon savoir-faire, et mon absence de savoir-faire. Je conclus que j’étais adroit pour les descriptions, bon pour faire progresser la narration, et que les dialogues ne me posaient pas de problèmes. […] Au vu des conclusions ci-dessus, je décidais d’écrire une histoire dans laquelle le décor serait plus important que la pièce qui allait s’y dérouler. Si les acteurs et la pièce elle-même étaient faibles, je parviendrais peut-être à rendre ce décor suffisamment intéressant pour porter le livre. (289)

Et voilà pourquoi nous nous retrouvons avec des polars (genre qu’il a choisi parce qu’ils ne nécessitent que quatre-vingt mille mots environ) dont la magie principale irradie des paysages désertiques des Four Corners… Son intention première n’était même pas de placer les Navajos au premier plan.

Vers le début du livre, mon professeur de fiction avait besoin de demander des renseignements à un ami, policier de la tribu. Je l’appelai Joe Leaphorn, un nom qui n’avait strictement rien de navajo et m’avait été suggéré par le livre de Mary Renault sur la culture ancienne de la Crète (La danse du taureau) dans lequel des cow-boys crétois sautaient par-dessus les cornes de taureaux. [Leaphorn : de to leap, bondir, sauter, et horn, corne. N.d.T](290)

Je pensais trouver un ami littéraire formidable et n’ai finalement pas d’affinité particulière avec l’homme qui se cache au fond du hogan. Tony Hillerman, ce chrétien qui considérait que Dieu veillera à dispenser punitions et récompenses et qui interrompait son travail d’écriture pour assister à la messe dominicale, m’a finalement donné tout à fait autre chose. Le signe de son amitié sincère et humble pour la tribu navajo et le mystère de la littérature…

 

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Peintures de sable des indiens navajo : La voie de la beauté, Collectif

Massif de l'Aigoual - Vallée de la Dourbie - Peintures de sable des indiens navajos

Massif de l’Aigoual, vallée de la Dourbie

« Par bonheur, je recouvre la santé. Par bonheur, mon calme intérieur revient. Par bonheur, mes yeux retrouvent leur pouvoir. Par bonheur, ma tête s’apaise », dit une des prières finales de la Voie de la nuit. (34)

Ce catalogue d’exposition est émouvant. Il nous parle d’une tradition qui peine à se maintenir, dont le cadre vacille, s’effrite, destabilisé par les grands bouleversements sociaux, économiques et géographiques que connaît la région des Four Corners.

Il est axé sur deux chanteurs : Hosteen Klah et Fred Stevens II. Ils ont été les premiers à avoir eu l’audace de sortir les peintures de sable de leur contexte cérémoniel et de les offrir aux cœurs et aux regards des non-navajos. Hosteen Klah a repris les motifs des peintures sèches sous forme de tissages à la fin du XIXe siècle, tandis que Fred Stevens II a été le premier à les fixer sur support, vers 1946. Ils ont ouvert la voie pour faire de la peinture de sable un art et non plus seulement une pratique spirituelle.

S’inspirant de l’exemple d’Hosteen Klah, Stevens prit des précautions tant spirituelles que techniques afin d’empêcher le mécontentement des Surnaturels. (…) Stevens décida d’apporter quelques changements mineurs dans le rendu des motifs – intervertir deux couleurs par exemple – et même d’omettre des détails critiques – en supprimant l’arc-en-ciel protecteur autour d’un personnage -; ces clins d’œils devaient signaler aux Êtres Sacrés que ces peintures étaient conçues pour éduquer le public, pour être une source de joie et non pour guérir au sens propre. Ainsi ces œuvres n’auraient pas le caractère sacré ni dangereux des compositions réalisées lors des cérémonies, dans l’enceinte des quatre montagnes sacrées. (63)

On ne trouve pas beaucoup de détails sur le symbolisme des peintures, mais la mise en contexte apporte des bases non négligeables pour qui s’y intéresse avec sincérité. La voie de la grêle, dont la transmission s’est apparemment éteinte, est exposée à travers sept représentations où l’on peut glaner quelques explications.

Avec joie, je guéris
Avec joie, la fraîcheur me pénètre
Avec joie, mes yeux retrouvent leur pouvoir
Avec joie, la fraîcheur pénètre ma tête
Avec joie, mes membres retrouvent leur pouvoir,
Avec joie, je retrouve le pouvoir d’entendre
Avec joie, le sortilège a fui
Avec joie, je retrouve le pouvoir de marcher
Insensible à la douleur je marche,
Les sens aiguisés, je marche.

[Chant de la guérison]

Mont Aigoual - Neige

Mont Aigoual

 

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Tony Hillerman, Le chagrin entre les fils

Causse Noir - Point Sublime - Le chagrin entre les fils de Tony Hillerman

Causse Noir, point Sublime

Dans ce dix-huitième volume, on retrouve Joe Leaphorn, comme aux premiers temps de la série, pour un dernier tour dans le désert avant la disparition de son auteur. Tony Hillerman nous raconte une histoire plus qu’il ne pose l’intrigue d’un polar, même s’il y a un fond de mystère qu’on évente assez vite si on a peu l’habitude. Il nous parle des potawatomis, peuple amérindiens qu’il a côtoyés durant son enfance en Oklahoma, évoque Santa Fe, où il a vécu, remet en scène une vente aux enchères de couvertures qui rappelle celle où Jim Chee a rencontré Mary Landon. C’est un peu triste, assez nostalgique. Dans ce pays où le temps et l’espace sont vécus de manière ouverte, où les gens isolés se rappellent des faits anodins des années après qu’ils soient advenus, Joe Leaphorn fait revivre le passé pour le résoudre avant de prendre élégamment retraite du lecteur.

 

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Marie-Claude Feltes-Strigler, La médecine navajo

Causse Noir - Champignon préhistorique - La médecine navajo de Marie-Claude Feltes-Strigler

Causse Noir, rocher du Champignon Préhistorique

Des romans de Tony Hillerman j’ai tiré une affinité avec les peintures de sable navajo. Des peintures de sable navajo j’extrais une inspiration pour mes broderies. J’ai ouvert ce livre à la recherche de renseignements précis sur leur symbolisme.

Assis en cercle sur le sol en terre battue, chacun va reproduire les gestes de notre hataali qui a pris une bourse de peau de daim et y a puisé une pincée de pollen de maïs qu’il porte à son front, pour purifier ses pensées, à sa bouche, pour bénir son être tout entier; il l’élève ensuite vers le ciel puis la répand sur le sol, bénissant tout le volume du hogan (et en conséquence l’univers). (12)

On retrouve, dans les pages consacrées au fond culturel du Dineh, les éléments qui font la force des polars. L’importance des repères géographiques qui se fondent avec leur équivalent mythologique. La nécessité de rester en équilibre au sein d’un monde dangereux. Le souffle qui anime tous les êtres, étoiles, nuages, animaux,… aussi les hommes peuvent-ils accéder directement à la pensée et aux paroles des Êtres Sacrés. L’expression d’une dignité humaine liée à la santé dans ce qu’elle peut avoir de plus global.

La partie qui m’intéresse plus spécifiquement n’est pas très épaisse, mais riche de renseignements. Marie-Claude Feltes-Stringler explique que les cérémonies permettent de recréer les événements sacrés dans le présent. De restaurer le cycle. Les peintures sèches, iikaah, sont l’endroit où les Êtres Sacrés vont et viennent. Sept d’entre elles sont détaillées, particulièrement Ciel Père et Terre Mère, ce qui m’est très précieux pour mes recherches.

Et Dieu-qui-parle vient avec moi,
Avec sa longue baguette blanche il vient,
M’ouvrant le chemin, il vient.
Il marche derrière moi, pour mon retour.
Parmi les nombreuses pistes vers ma maison
Une voie m’est ouverte.
Au milieu de mon champ,
Beau de son maïs blanc,
Beau de son maïs jaune,
Avec le pollen de tout le maïs,
Avec toutes sortes de maïs multicolores
Dieu-qui-parle m’ouvre le chemin.

[Voie de la Nuit] (17)

 

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Alice Munro, L’amour d’une honnête femme

L'amour d'une honnête femme de Alice Munro - Chat

Si les recueils de nouvelles d’Alice Munro ne sont pas tous de même qualité, celui-ci est particulièrement fort, et dense, saisissant dès les premières images. Elle n’hésite pas à user d’urine, d‘odeur amoniacale, de graillonements, d’excrétions seigneuriales pour approcher au plus près le corps humain. Avant le changement est d’une grande beauté dans la construction, la force du propos, la claque.

La sensation de voir l’argent jeté d’un pont ou loin en l’air m’a été donnée. L’argent, les espoirs, les lettres d’amour – toutes ces choses peuvent être lancées en l’air et retomber transformées, retomber légères et libérées du contexte. (86)

Je ne me rappelle jamais des histoires ou des personnages après coup parce que la rencontre avec le livre ne se situe pas vraiment au niveau du récit, mais plutôt à celui d’un jeu de miroir. Elle lance des indices, esquisse, et comme dans la vie concrète, il nous faut interpréter, donner du sens, nouer les fils. Elle ne crée pas de personnages ou de situations romanesques qui suscitent l’évasion mais demande au lecteur de puiser dans sa propre expérience les clés qui lui permettront de comprendre ce qu’elle veut exprimer.

Des mensonges de cet ordre pouvaient se trouver en attente dans les recoins de l’esprit d’une personne, suspendus comme des chauve-souris, attendant de profiter de n’importe quelle obscurité. L’on était jamais en droit de dire : “Personne ne pourrait inventer une histoire pareille”. Voyez comme les rêves sont complexes, couche après couche, si bien que la partie dont vous vous souvenez et que vous pouvez formuler avec des mots n’est que la pellicule que vous parvenez à détacher du dessus. (345)

Comment faire pour que le monde reste habitable semble en être un questionnement fondamental.

 

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Tony Hillerman, L’homme squelette

Tournemire - Maison du plésiosaure - L'homme squelette de Tony Hillerman

Tournemire, maison du plésiosaure

Dans son autobiographie, Tony Hillerman avoue :

Ceux qui ont lu mes romans policiers savent que je n’ai aucune habileté pour raconter les histoires d’amour quand mes intrigues l’exigent. (194)

Je ne le contredirai pas sur ce point face au final saveur guimauve de L’homme squelette :

Leur réunion fut trop violente pour qu’elle puisse achever sa phrase. Il se précipita sur elle dans un grand éclaboussement, en partie parce qu’il était emporté par sa joie et en partie parce qu’il avait perdu l’équilibre. L’impact entre cet homme trempé et cette femme aux vêtements relativement secs fut assez brutal pour projeter un nuage de gouttes. Puis ils se serrèrent l’un contre l’autre en y mettant toute leur force et tout leur enthousiasme. (266)

Connaissant l’humour décalé du personnage je le soupçonne d’en avoir volontairement fait trop…

Shorty est mort ! ca alors ! (23)

D’une manière générale, cet Homme squelette recèle de bons éléments insérés dans une intrigue mal fichue et penchant trop vers la comédie pour être prise au sérieux. La mort de Shorty Mc Ginnis saisit d’emblée le lecteur accro à la série. Le retour vers des bases mythologiques et la présence de Masaw le ravissent. L’apparition de nouveaux peuples indiens aussi, Supais, Havasupais, Yumans… mais l’histoire manque terriblement d’enjeux, de tension, de mystère. C’est mou, attendu, l’avidité qui s’agrippe aux diamants est grossièrement mise en avant, le personnage de Johanna Craig est assez raté, hollywoodien et trop facilement accepté par nos compères navajo et hopi. C’est un film d’aventure aux accents romantiques plus qu’un polar poussiéreux de fond de canyon.

Cirque de Tournemire

Causse du Larzac – Cirque du Brias

Tournemire - Maison du plésiosaure

Tournemire, maison du plésiosaure

 

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Nicole Lombard, Les volets verts du Paraïs

Cirque de Tournemire - Les volets verts du Paraïs de Nicole Lombard

Causse du Larzac, cirque du Brias

Les lecteurs qui auront eu la constance de me suivre jusqu’à ce huitième chapitre ne peuvent être que des connaisseurs avertis de l’œuvre du maître. (57)

Je n’ai pu que sourire devant ces mots glissés à peu près à mi-chemin du livre, connaisseurs, avertis, maître, moi la récalcitrante qui tente d’approcher les livres de Giono de loin en loin, ayant tiré éblouissement de la Trilogie de Pan puis moult déceptions, notamment auprès de ces romans du temps du lyrisme à gros souffle. Mais le hussard m’attend toujours sur son toit. Peut-être sera-ce là le lieu d’une rencontre torride.

Du qualificatif de maître, donc, je ne dote pas l’écrivain de Manosque, mais j’ai pourtant écouté, et sans rechigner, la petite musique qui s’échappe de la fente des volets verts du Paraïs. D’abord parce qu’une balade en voiture en compagnie de Nicole et Michel Lombard est toujours promesse de discrets enchantements, regards ouverts sur des contes de voyageurs, évocation de lieux connus (Tiens, Florac ! Que j’associe pour ma part essentiellement à une certaine boutique de gourmandises aux châtaignes…). Ensuite parce que c’est avant tout le livre d’une lectrice. Par une fraternité, non pas gionisiaque, mais avec toute sensibilité aux mots qui se mêlent à la vie, j’ai suivi. Avec une certaine fascination pour la façon dont peuvent se dérouler les événements sociaux autour de la littérature. Je suis une tourneuse de pages cavernicole qui fréquente peu ses congénères. L’affaire m’a parue exotique.

On reconnaît un grand livre, une grand œuvre, à ce que la « connaissance » qu’on en prend, à la première lecture mais aussi bien, je crois, après une longue étude, est bientôt dépassée, submergée, par la reconnaissance qu’on éprouve à l’égard de l’auteur. Nous sommes ici aujourd’hui, dans ces jardins, dans cette maison, dans cette ville, tournant éberlués autour de l’athanor dont le secret, heureusement, nous échappera toujours. Nous sommes ici pour nous acquitter, chacun à sa manière, d’une infime partie d’une démesurée dette de gratitude. Une dette dont nous ne voudrions , pour rien au monde, qu’elle nous soit remise. (93)

Familiers, amoureux, officiels ou remue-méninges gravitent autour de l’événement, en tirent un suc, y apportent de leur grâce ou grattent le tas de compost. Le lecteur seul sait dans son intimité son lien véritable et sa maturation en compagnonnage avec les mots de l’auteur. Voyage très habité, coffret aux émotions de toute une vie, mémoire semée d’énigmes et mâtinée d’un humour droit dans ses bottes, c’est une excellente lecture d’hiver pour sortir de l’engourdissement tout en restant bien au chaud dans le secret des expérimentateurs de littérature vivante.

Cirque de Tournemire

Causse du Larzac – Cirque du Brias

Cirque de Tournemire

Causse du Larzac – Cirque du Brias

 

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Tony Hillerman, Le cochon sinistre

Le cochon sinistre de Tony Hillerman

Dans la « Terre entre les Montagnes Sacrées » des Navajos, elle connaissait le paysage par cœur. Si elle regardait vers l’est, la Montagne Turquoise se dressait devant le ciel. À l’ouest, la chaîne des Chuskas constituait l’horizon. Au-delà, les pics San Francisco permettaient de se repérer. Au sud, les monts Zuni. Au nord, les La Platas. Pas besoin de boussole. Pas besoin de carte. (62)

Tony Hillerman nous a pour la première fois donné un repère temporel dans Blaireau se cache et continue ici à inscrire sa série dans le monde contemporain. La région des Four Corners sort de sa bulle littéraire intemporelle pour rejoindre l’Histoire. Nous voilà maintenant en 2003. Saddam Hussein, Al Qaida, loi sur la Sécurité du Territoire.

Bernadette Manuelito s’est fait muter dans la Police des Frontières pour les besoins du récit. Mais elle se sent raide et mal fagotée dans son nouvel uniforme. J’étais un peu inquiète du thème trafic de drogue-exploitation des ressources naturelles – la version américaine du golfe Persique : le bassin de la San Juan – mais Tony Hillerman s’en sort avec fraîcheur et inventivité. Bernie porte une fois de plus l’intrigue par sa maladresse non dénuée de lucidité, à la fois consciente de ce qui se passe et incapable d’agir efficacement en conséquence.

Le peuple des Tohono O’odham est évoqué, ainsi qu’un Gros-Tonnerre navajo porte-bonheur.

 

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