Basho, Seigneur ermite

Basho Matsuo, Seigneur ermite

L’automne s’en va –
L’envie de se cacher
dans une semence de pavot
(315)

Moi qui depuis longtemps n’en avait plus ressenti le désir, je me prends à rêver d’une collection de livres à domicile qui seraient comme des lacs où plonger pour se rafraîchir. Les recueils de haïkus, dans leur intemporalité, se prêtent mal à la pratique des bibliothèques publiques. Empruntés pour un laps de temps donné puis rendus, on aimerait les retenir. Voir leur atmosphère s’effilocher entre les étagères, se diluer sur les vêtements des visiteurs, nous quitter au fur et à mesure de l’avancée dans les travées du bibliothécaire chargé de les ranger, pince le coeur.

J’ai aimé, chez Basho, l’invention du carnet de voyage. Instants sauvés, impressions de lieux au moment de leur découverte, parti pris volontaire d’une certaine précarité qui affine la sensibilité. Pris isolément, ses haïkus ne sont pas toujours parlants. C’est l’ensemble de leurs lueurs qui fait la flamme et le périple. Plus conventionnel qu’Issa – il s’appuie beaucoup sur des images poétiques récurentes et codifiées – il n’en introduit pas moins des touches d’humour ou d’ironie personnelle qui font à mon goût la saveur de ses meilleures créations.

Les nuages défilent –
un chien qui pisse partout
cette averse d’hiver !
(68)

 

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Henri David Thoreau, Ainsi parlait H. D. Thoreau

Ainsi parlait H. D. Thoreau

Somme toute, il faut bien se rendre à l’évidence que mener une existence est à la fois très personnel et très silencieux. (71)

Tous les chemins auraient dû me mener à Thoreau depuis longtemps et je ne l’ai que tout juste frôlé. Je me décide, à travers ce recueil pas trop effrayant, tout de vide et de phrases courtes, à me rapprocher du personnage. Introduction limpide, où les idées se suivent avec fluidité et sans surcharge, fort agréable à lire tout en offrant l’essence de l’époque et de l’homme. Une sélection de citations dont quelques unes se détachent. On en déduit qu’incontestablement il savait tourner de belles phrases. Mais la vision reste parcellaire.

Un vrai bon livre est quelque chose d’aussi naturel, primitif, sauvage, d’aussi mystérieux et merveilleux, d’aussi ambrosiaque, d’aussi prolifique qu’un lichen ou un champignon. (105)

 

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Serge Brussolo, Frontière barbare

Serge Brussolo, Frontière barbare

Les mystiques détestent qu’on détruise leurs rêves. (370)

Serge Brussolo s’en donne à cœur joie dans les descriptions de créatures, de nouvelles religions, de combats extraterrestres. Quand je crois m’endormir, il sort une idée neuve de son chapeau, une invention visuelle, une extrapolation très plausible de nos mentalités. Il s’en faudrait de peu que l’auto-crémation, la dissolution des défunts en atomes, ou les compteurs de détresse affective fixés ou poignet ne s’implantent d’ici quelques décennies. Toutes optimisations citoyennes qui ne déplairaient pas au Grand Prestidigitateur de la République actuelle. Et tout en redoutant l’avènement de l’Ordre du Pardon Universel Intergalactique, on en savoure les prémisses littéraires inoffensives.

 

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Jacques Géraud, Cher auteur…

Jacques Géraud, Cher auteur

Le propos est amusant, je suis partante pour une déambulation sur les causses littéraires de la fantaisie, de l’exercice de style, des extrapolations d’un lecteur amoureux. Les entrées en matière se présentent bien, les récriminations sont pertinentes, j’adhère, je m’accoude au bureau des épistoliers. Leur échappée hors du lourd carcan de papier de leurs romans respectifs leur tourne cependant rapidement les sens et disperse leur esprit dans toutes les directions. Comme un excès d’oxygène. Une première ivresse. Ils s’envolent dans des affabulations lyriques, des logorrhées sans frein et sans virgule. Tout est prétexte à vulves, vits, fesses, cuisses et vagins. Les lettres se succèdent sur le même modèle, finissant immanquablement en flots de sang, en fleuves de semence, en orgies de camembert. L’habileté littéraire est indéniable mais on tourne en rond.

 

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Arnaldur Indridason, Opération Napoléon, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-F01156-DF - Arnaldur Indridason, Opération Napoléon, lu par Thierry Janssen

The Rijksmuseum, Amsterdam RP-F-F01156-DF

J’ai souffert. Toutes les scènes de torture qui parsèment le récit m’ont été mentalement crissantes et douloureuses. Il est plus difficile de sauter des passages en livre audio qu’en livre papier, je me suis donc retrouvée coincée, un poinçon enfoncé dans les côtes, par ma curiosité. Je me suis agrippée pour assister à la révélation finale. Qui est certes amusante mais ne méritait pas un si long roman bourré de répétitions, de clichés romantiques et de grands méchants de série B. Avec un peu plus d’humour et de grands coups de ciseaux (dans le texte, pas dans le ventre), ça aurait pu faire une bonne nouvelle.

 

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Kobayashi Issa, Haiku

Issa Kobayashi, Haiku

Le croissant de lune –
comme courbé par le froid
tellement intense.
(95)

S’il y a bien un domaine où le traducteur apporte sa touche personnelle, c’est le haïku japonais. D’une traduction à l’autre, certains poèmes d’Issa sont frappant ou n’attirent pas l’attention, changent subtilement de sens, sont porteur d’une image sensitive différente.

Dans la version de  Jean Chollet parue chez Gallimard, on découvre un esprit plutôt studieux, littéraire, soucieux de rendre l’exactitude du mot. Chez Joan Titus-Carmel, il m’a semblé déceler plus de légèreté poétique, une tournure plus habitée et plus directe à l’adresse du lecteur. Les deux ont leur goûteux. Ce livre est un objet plein de charme. Doux papier précieux et présentation zen bilingue. Un choix délicat de poèmes dans la plupart desquels de petites bêtes se sont glissées.

Porte de branchages –
Pour remplacer la serrure
juste un escargot !
(71)

 

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Univers, collectif

Univers, Phaidon

Essaye de peindre le monde comme si tu étais le premier homme à l’observer – Le vent… et le froid – La poussière – et l’immense nuit étoilée. Georgia O’Keeffe (96)

Pauvres bêtes que nous sommes, entités minuscules dans le grand paysage, frêles et sujettes à la disparition, mais toujours la tête sous les étoiles. Et ce depuis des temps immémoriaux. Les empreintes graphiques dénichées çà et là, ici superbement rassemblées, témoignent de notre regard toujours porté vers le ciel, d’un lien très tôt ressenti comme essentiel. Les peintures de Lascaux, 17 000 ans, qui ouvrent le voyage, entrent sans accroc en résonance avec les photos les plus récentes et les plus spectaculaires de la NASA. On sent qu’il y a là une dimension qui fait partie intégrante de notre être et que nous pouvons frôler, pourvu que notre intrépidité intérieure nous y mène.

Les tentatives d’approches de l’immensité du cosmos par nos vies minuscules sont multiples. Raisonnées ou audacieuses, folles ou subjectives, mystiques ou humbles. L’ensemble témoigne d’une quête qui dépasse l’individu. Le fouilli chronologique qui préside à la mise en valeur des images attire les esprits au-delà des contingences spatio-temporelle. La force de cet ouvrage est de restituer une mémoire commune, une aspiration à des dimensions qui nous échappent, une quête spirituelle qui dépasse le carcan des théories, philosophies et religions. On se sent moins seul et finalement magnifiques d’insignifiance.

[Lu dans le cadre de ces fabuleuses masses critiques]

 

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Elena Ferrante, Le nouveau nom, lu par Marina Moncade

The Metropolitan Museum of Art, New York 1975.548.38 - Elena Ferrante, Le nouveau nom, lu par Marina Moncade

The Metropolitan Museum of Art, New York 1975.548.38

À l’instar de François d’Aubigny lisant Jean-François Parot, ou de Marc-Henri Boisse partant à la rencontre d’Henning Mankell, Marina Moncade fait le bonheur de nos oreilles avec son interprétation de la saga d’Elena Ferrante. L’alchimie de leurs voix unies autour d’un même texte produit une harmonie toute en justesse. Il y a de ces rencontres qui semblent magiques, à tel point que le texte et l’interprète en deviennent ensuite indissociables dans notre mémoire.

Indissociables, Elena et Lila le sont-elles ? Leurs routes prennent des bifurcations de plus en plus marquées et brutales. Éloignement, incompréhension, désillusion, colorent l’ouverture du récit d’un voile de tristesse. On s’achemine vers L’amie ingérable. Un peu longue, la plage à l’infini m’a donné l’impression de m’enfoncer dans des sables mouvants. Impression bientôt contrebalancée par la flamme de Lila, figure insurrectionnelle qui porte haut le panache de la liberté. Moins essentialiste que le premier tome, se délayant dans les passages obligés d’une saga digne de ce nom – tergiversations amoureuses, drames, rancœurs et conflits, rebondissements – je me suis légèrement ennuyée, mais finesse de pensée, justesse psychologique et richesse de l’environnement sont toujours au rendez-vous.

 

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Éric Chevillard, L’autofictif croque un piment

Vallée du Dourdou, plateau de La Loubière - Éric Chevillard, L'autofictif croque un piment

Vallée du Dourdou, plateau de La Loubière

Le merle ne craint pas l’écrivain immobile qui tourne une phrase dans sa tête. Il se pose sur le dossier de la chaise en face, sur laquelle j’ai étendu mes jambes. Puis la phrase est faite, il faut la noter avant qu’elle ne s’envole. C’est elle ou l’oiseau. Je bouge. (184)

L’année 2010-2011 a été sombre et il en reste encore des traces. L’esprit d’Éric Chevillard met quelques semaines à s’épousseter des cendres du deuil, puis renaît. Plus dense et plus concis. S’appuyant sur la tendresse de sa vie de famille, recentré sur les aspérités des jours. Radiateurs, aspirateurs, poussettes, font entendre leur petite voix. Et les oiseaux ne cessent de s’envoler.

Mais ce que j’aime, surtout, et que nous opposons bien sûr aux imbuvables concoctions de jus de crâne, et qui ici s’exprime par petites touches vibrantes, c’est sa posture de nombril outré, de misanthrope aux pulsions assassines,

Dès lors, plutôt que de ravaler honteusement ma salive ou de la cracher avec dégoût sur le sol, je la laissai couler sur mon menton, de là sur mon torse, mes cuisses, mes pieds, sans l’essuyer jamais, si bien qu’avec le temps, comme je l’avais escompté, se forma tout autour de mon corps une croûte de bave sèche qui peu à peu se solidifia et qui exprime au plus juste aujourd’hui le mépris dans lequel je tiens le monde d’un côté, et moi, de l’autre. (85)

son regard déçu sur une humanité médiocre,

Peste, sida, famines, tsunamis, rien de tout cela n’avait été suffisant et Dieu là-haut ne savait plus quoi inventer pour éradiquer cette espèce vile et méprisable qu’il avait décidément créée trop endurante. Or il ne pouvait encore se résoudre à employer des moyens plus radicaux – météorite géante, glaciation soudaine -, car cela eût entraîné également la disparition du sphinx du tilleul, un joli papillon qui était, de toutes ses œuvres, celle dont il était secrètement le plus fier. (242)

dont la production littéraire à succès le désole…

Quand on voit quel chemin montueux, tortueux, rocailleux, mène à la gloire, comment s’étonner que tant d’ânes en aient atteint le sommet ? (97)

Sous des dehors facétieux et méchants, lâches et nombrilistes, le clown Chevillard, figure postmoderne du antihéron, fouisse dans le gruau chaotique de l’existence, portant vaillamment son questionnement et ses doutes, à la recherche d’une essentialité grammaticale autant que spirituelle.

Au secours ! Ainsi traduira-t-on en bon français la périphrase littérature. (20)

Vallée du Dourdou

Vallée du Dourdou

Vallée du Dourdou

Vallée du Dourdou

 

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James D. Doss, L’esprit de la nuit

Vallée du Dourdou, plateau de la Loubière - James D. Doss, L'esprit de la nuit

Vallée du Dourdou, plateau de la Loubière

J’ai lambiné au milieu des fouilles, donnant un bref coup de pied dans une motte de terre par-ci, caressant une brosse du bout du doigt par-là, avant d’empoigner l’affaire pour enfin en finir. Poussif et manquant de rythme, c’est la moins bonne des quatre enquête de Charlie Moon traduites en français. Le fantastique se manifeste de manière anarchique, les mesquineries des milieux scientifiques sont inutilement développées, les enjeux se diluent. James D. Doss se joue de lui-même en lâchant dans la nature, et comme d’habitude, un rôdeur-prédateur, tout en le détournant de sa fonction habituelle. Reste une galerie de personnages aux traits originaux qu’on prend plaisir à côtoyer dans leur manifestation de vie mais qui ne suffisent pas à nourrir une bonne histoire.

Plateau de la Loubière

Plateau de la Loubière

Plateau de la Loubière

Plateau de la Loubière

 

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