Le cheminement vers une toute autre chose en nous-même

Vautour fauve

Vautour fauve dans les Gorges du Trèvezel, Massif de l’Aigoual – printemps 2014

Le cheminement vers une toute autre chose en nous-même

Il importe, avant d’aller plus profondément dans cette aventure intérieure*, de clarifier, s’il se peut, quelques aspects à bien garder à l’esprit, sous peine de se fourvoyer plus ou moins dangereusement selon notre degré d’investissement, dans des impasses douloureuses, voire fatales !

Il n’est donc pas superflu de revenir sur des sujets déjà abordés dans les articles précédents.

— Bien définir, d’une part ce qui pose problème dans le comportement humain dont le siège principal est le mental, sa saisie gravitationnelle, et d’autre part l’ampleur de la tâche et ce que nous nous proposons d’y investir en énergie, en disponibilité, afin de réduire, voire d’expurger cette nuisance qui nous imprègne au quotidien.

— Dans cette perspective, et pour s’en donner les moyens, bien définir la stratégie que nous envisageons pour entreprendre cette dissolution de scories inopportunes qui encombrent le mental. Car cela ne s’improvise pas !

— « Lorsque nous envisageons de nous joindre à une communauté, en évaluant ce que nous pouvons donner et la manière dont la communauté s’attache à éveiller ses membres, nous devrions considérer aussi les anciens. Comment les disciples acquièrent-ils de la maturité dans cette communauté ? Sont-ils respectés, leur donne-t-on des pratiques plus avancées, des opportunités de servir ou d’enseigner ? Y a-t-il une possibilité d’atteindre à la plénitude de l’enseignement comme l’a fait le maître ? Les élèves les plus anciens sont-ils heureux, font-ils preuve de sagesse ? » nous dit Jack Kornfield.

Il nous faut aussi considérer et nous assurer que nous ne nous retrouvons pas dans un climat de « mise à mort » de notre personne. Tout, bien évidemment, ne va pas être éliminé ! Il ne s’agit aucunement de la destruction de notre personnalité originale ! Nous devons veiller à ce qu’il ne s’agisse nullement de dépersonnalisation sous prétexte d’une soi-disante « obéissance » ou sous couvert du bon esprit de « règles et de disciplines » organisationnelles tout en extérieur !

Il est impératif de s’assurer que dans l’inévitable « empoignade » qui va s’engager, tout ne va pas être éradiqué, ce qui est authentique en nous n’a aucune vocation à disparaître, bien au contraire ! Ce sont les processus d’interprétations déformés qui auront vocations à être « redressés ». Et dans cette lutte au jour le jour, nous devons avoir constamment présent à l’esprit que quelque part nous sommes notre « meilleur ami ». En ce sens, si il y a « maître(s) », ou « aîné(e-s) », compagnonnage, il est impératif d’observer si ce corps-à-corps n’est pas mené contre nous, mais plutôt mené ensemble contre cet encodage du mental, qui pose problème. Donc s’assurer de la compétence et de la disponibilité sans faille du compagnon dans cette relation.

— Ainsi, il est donc de la plus haute importance de s’assurer de la réalité vécue à ce niveau, par la ou les personnes avec qui vous envisagez, au moins pour une période, de faire un brin de chemin (sadhana en sanskrit). Que le « protocole » soit bien clair et établi dans la relation. Cette amitié, ce respect, la disponibilité et le dévouement, cette estime réciproque, ne peuvent souffrir le manque de confiance. C’est comme avec un médecin, il y a une compétence, reste à l’expérience du vécu d’en apporter la confirmation, et d’amener l’établissement d’une relation saine vers l’objectif, ici la bonne santé physique ; pour notre sujet spirituel, la bonne santé liée à la plénitude mentale !

Il faudra également déceler si l’objectif avancé du protocole est bien la priorité des priorités ! Qu’il ne recèle pas d’autres ambitions détournées vers le mondain, par exemple, ne dissimule pas tout autre chose de perverti comme le fondamentalisme .., n’utilise pas pour d’autres objectifs, d’autres fins, les techniques mises en place. Si nous faisons l’impasse sur ces prérogatives, nous prenons le risque d’être impliqué dans un processus qui s’oppose gravement au développement de la vie spirituelle. Cela doit donner à réfléchir … il ne s’agit aucunement d’une « promenade de santé », d’agréments du style « new-age » ou d’une méditation de yoga de relaxation ! D’un bien être à bon marché, vendu en kit-emballage dans un « club » plus ou moins friqué ! … Non, il s’agit de révolutionner notre approche de la Vie ! Rien à voir donc avec des rêveries fantasmagoriques ou des « paradis » en promesse, qui peuvent finir dans l’infernal …

Et il reste toujours la possibilité de faire de sa vie quelque chose qui nous motive, dans le respect « du vivant », et d’être au mieux dans cet horizon, sans avoir nécessairement d’autre motivation que cela. C’est respectable en soi.

Dans « Dernier Journal » © 1987 (ici les éditions du Seuil 1993), Jiddu Krishnamurti, dans ses dernières années, nous livre ses ultimes confidences … :

 

« On se demande si l’être humain vivra jamais en paix sur cette terre. Sa vie a été un conflit tant dans son for intérieur, le domaine psychique, qu’à l’extérieur, dans la société créée par la psyché.

L’amour a probablement totalement disparu de ce monde. L’amour implique la générosité, la sollicitude, ne pas faire de mal à autrui, ne pas le faire se sentir coupable, être généreux, courtois, se comporter de telle sorte que la compassion inspire nos paroles et nos actes. Il est bien sûr impossible d’avoir de la compassion quand on appartient aux institutions religieuses organisées. Celles-ci sont étendues, puissantes, traditionnelles et dogmatiques, elles insistent sur la foi**. Pour aimer, il faut être libre. Cet amour n’est pas le plaisir, le désir, le souvenir des choses passées. L’amour n’est pas l’opposé de la jalousie, de la haine et de la colère.

Tout cela peut paraître utopique, idéaliste, un état auquel l’homme ne peut qu’aspirer. Mais si vous croyez cela, vous continuerez à tuer. L’amour est aussi vrai, aussi fort que la mort. Il n’a rien en commun avec l’imagination, le sentiment ou le romantisme ; pas plus, naturellement, qu’avec le pouvoir, la situation, ou le prestige. Il est aussi puissant que la mer, aussi immobile que ses eaux. Il est aussi abondant et fort que le courant d’un fleuve qui se déverse a l’infini et coule sans fin, sans commencement.

p. 112

C’est peut-être là une des raisons pour laquelle la vie de l’homme est fragmentée ; il ne semble jamais aimer ce qu’il fait — sauf certains, peut-être. Si l’on vivait d’un travail que l’on aime, ce serait très différent, on comprendrait la vie dans sa plénitude. Nous avons séparé la vie en fragments : le monde des affaires, celui des arts, celui des sciences, le monde politique et le monde religieux. Nous semblons considérer qu’ils sont distincts et doivent le rester. C’est ainsi que nous devenons hypocrites, que nous faisons des choses laides, nous livrant à la corruption dans le monde des affaires puis rentrons dans notre foyer pour vivre paisiblement notre vie de famille ; cela engendre l’hypocrisie, une vie à deux mesures.

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Rouge gorge et hirondelle (Marie-Thérèse Saint-Aubin), à la Dourbie, Aigoual – broderie au point de croix (13cm x 13), de Sandrine Grillet – © 2011

Cette terre est vraiment merveilleuse. Cet oiseau, perché sur l’arbre le plus haut, y revient chaque matin. Il domine le monde, mais reste en alerte, car un oiseau plus grand pourrait le tuer ; il regarde les nuages, l’ombre qui passe et l’étendue immense de cette riche terre, ses rivières et ses forêts, avec tous ces hommes qui travaillent du matin au soir. Dans le monde psychologique, toute pensée provoque fatalement la tristesse. On se demande si l’homme changera jamais, sinon quelques êtres très, très rares. Ces êtres exceptionnels connaissent la relation (1). Quelle est alors la relation du plus grand nombre avec ces quelques- uns ? La plupart des hommes n’ont pas de relation avec ceux-ci. Mais ces derniers se sentent reliés à l’ensemble de l’humanité.

 

(1.) Eux seuls sont conscients d’appartenir à un tout et n’ont pas l’illusion d’être des entités séparées. À ce niveau, la relation prend une signification universelle.

p. 113

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* Nous reprendrons éventuellement nos articles avec plus ou moins de régularité probablement vers la fin de l’été ou plus certainement à l’automne de cette année …

** Ici le terme doit être entendu par Krishnamurti comme l’équivalent de « croyance » ; A. Desjardins et V. Loiseleur dans « En relisant les évangiles » (Éd. La Table Ronde © 1990) donnent pages 139 à 142 avec les termes grecs « pistis » (foi, confiance) et « pisteuein » (persuader, convaincre) une toute autre envergure à la réelle définition, complètement galvaudée aujourd’hui, de ce que recouvre la profondeur de ce terme.

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Wendigos des peuples Algonquiens du Canada

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Broderie au point de croix (10cm x 10) – Sandrine Grillet – © 2011

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« Spiritualité, traditions religieuses … »

« Spiritualité, traditions religieuses … »

Ayant « brossé » l’ensemble de ce que nous nous proposions d’investiguer, et ayant également cerné au plus près ce dont il s’agissait à nos yeux en nous appuyant sur les travaux et disciplines de personnes à la notoriété reconnue par leurs confrères en leur époque, nous allons maintenant envisager un aspect délicat, « qui fâche » … mais que de notre point de vue, il est nécessaire d’aborder avant d’aller vers les cheminements plus spécifiques d’une (ou de voies) spirituelle(s).

Les traditions, le monde clérical religieux, et … le spirituel.

Commençons par lire Jack Kornfield :

— « Toute cosmologie peut être employée de façon saine ou perverse et malsaine. »

(p. 228 « Bouddha mode d’emploi » “Le cœur sage ”, ed. Belfond © 2011)

… « Le monde spirituel peut malheureusement devenir aussi réducteur et borné que le reste de notre culture ; il apparaît que pratiquement toutes les communautés religieuses ou spirituelles ont plus ou moins consciemment leurs mode de pensées et de comportements spécifiques.

(et citant E.E. Cummings)

“ N’être personne d’autre que nous-même, dans un monde qui fait tout pour que nous soyons quelqu’un d’autre, implique le combat humain le plus sur-humain et le plus dur qui soit et le fait que nous cesserons jamais de lutter pour cela.” »…

(p. 317, « Après l’extase, la lessive. » Jack Kornfield, © 2010)

« A toutes les époques, les grandes traditions spirituelles ont proposé divers véhicules pour atteindre l’éveil. Parmi ceux-ci, on trouve les disciplines corporelles, la prière, la méditation, le service désintéressé, les pratiques rituelles et « dévotionnelles », voire certaines formes modernes de psychothérapie. Tous visent à nous faire mûrir, à nous faire assumer la responsabilité de notre vie, et à nous aider à porter un regard neuf sur les choses en développant le calme mental et la force du cœur. Pour entreprendre l’une ou l’autre de ces pratiques, il faut s’engager sincèrement à mettre fin au conflit, à cesser de fuir la vie. Chacune d’elles nous ramène au présent dans un état de conscience plus clair, plus réceptif, plus honnête — , mais il nous faut choisir.

En choisissant parmi les différentes pratiques qui nous sont proposées, nous sommes souvent amenés à rencontrer des personnes qui essaient de nous convertir à leur voie. Chez les bouddhistes comme chez les chrétiens ou les soufis, on trouve des gens qui se disent régénérés par leur foi. Chaque religion a ses missionnaires qui maintiennent que la voie qu’ils ont découverte est la seule qui mène à Dieu, à l’éveil, à l’amour. Cependant, il est extrêmement important de comprendre qu’il existe de nombreuses façons de gravir la montagne – il n’y a pas et il n’y aura jamais une seule et unique voie juste. »

« Périls et promesses de la vie spirituelle », p. 66/67, Jack Kornfield, © édition Pocket oct. 2003

— En outre, tout massif montagneux, aussi différent qu’il puisse être d’un autre, aura toujours la même structure de captation des « eaux célestes », sourcera toujours ces eaux du ciel sur ses flancs, d’une manière ou d’une autre, et apportera l’étanchement de toute soif au vivant !

Randjung Kunkhyab, yogi tibétain de renom (1er Khyabjè Kalu), est plus précis et sans équivoque :

« J’ai fait plusieurs fois le tour du monde et j’ai donné refuge à des milliers de personnes. J’ai chaque fois expliqué aux personnes qui prenaient refuge, que cela signifiait exprimer sa confiance en les « Trois Joyaux »*. Cela ne signifie pas renoncer à une autre tradition. Elles gardent non seulement le droit de conserver leur foi en d’autres traditions, mais aussi celui de pratiquer une autre tradition quelle qu’elle soit, Bouddhisme ou autre religion : c’est le même chemin qui est enseigné. On peut prendre une tasse de thé d’un côté, une tasse de lait d’un autre côté, on peut mélanger les deux, de toute façon, cela étanche la soif, le résultat est identique. De la même manière, il existe différentes traditions, on peut en pratiquer plusieurs, on peut en pratiquer une. Le but est le même, c’est de venir en aide aux êtres, maintenant, en cette vie, et après cette vie.

On me pose cette question : « Mais si toutes les religions ont un même but, si toutes fondamentalement se valent, pourquoi y-en-a-t-il plusieurs, à quoi bon cette multiplicité ?

Je réponds toujours que la pluralité des traditions spirituelles est nécessaire. Pourquoi ? Supposons que vous alliez dans un restaurant : on ne vous propose pas qu’un seul plat, mais la carte qui vous offre un plus grand choix de mets. Tous les plats auront le même but, c’est-à-dire vous nourrir, mais certains préfèrent se nourrir avec tel aliment, d’autres avec tel autre aliment. De même, dans le domaine spirituel, certains préfèrent telle ou telle approche. Toutes les traditions sont nécessaires, que ce soit dans un lieu comme celui-ci ou un autre.

Les difficultés ou les facilités que rencontrent les centres spirituels viennent principalement des personnes qui dirigent l’administration du lieu. »

(« Foi et AmourRencontre Chrétien-Bouddhiste », p. 8 et 9, © 1986, éd. Kagyu Yiga Tcheu Dzin)

Thich Nhat Hanh, quant à lui, précise encore un peu plus la perception juste de ce qu’il en est à ce sujet :

« Nous ne cherchons pas à dire que le bouddhisme est une forme de christianisme ou le christianisme une forme de bouddhisme. Une mangue n’est pas une orange. Je ne peux pas dire qu’une mangue est une orange. Il y a des différences. Il faut préserver les différences. C’est bien d’avoir des différences. Vive la différence ! Mais quand vous observez profondément la mangue et l’orange, vous voyez que bien que différentes, elles sont toutes deux des fruits. Si vous analysez encore plus profondément la mangue et l’orange, vous verrez qu’elles contiennent les mêmes éléments, comme le soleil, les nuages, du sucre et de l’acidité. Si vous passez encore plus de temps à les regarder profondément, vous découvrirez que la seule différence entre elles tient au degré, à l’accentuation. A première vue, vous voyez les différences entre l’orange et la mangue ; mais un examen approfondi vous révèle tout ce qu’elles ont en commun. Dans l’orange vous trouvez de l’acidité et du sucre, qui sont aussi présents dans la mangue. Même deux oranges ont un goût différent, l’une étant plus acide ou plus sucrée que l’autre.

(« BOUDDHA et JÉSUS sont des frères », p. 17 et 18, Éditions Le Relié © mai 2001)

— Ainsi, bien que nous agréions largement, mais seulement jusqu’à un certain point, la prudence tout à fait recevable et légitime de J. Kornfield dans « Périls et promesses de la vie spirituelle » (p. 69), ou celle de A. Desjardins et V. Loiseleur dans « En relisant les Évangiles » (p. 64), par rapport aux risques potentiels d’un « papillonnage » spirituel pouvant receler des attitudes perverties, il n’en demeure pas moins que notre époque plus que toute autre (note-2) est aussi amenée à receler des êtres matures d’envergures capables d’esprit de synthèse. Hélas, ces trois dernières décennies, nous n’avons pu que douloureusement constater que quand bien même de tels êtres avaient reçu l’aval de maîtres prestigieux dans leur lignée traditionnelle et/ou même évêque, ils ont eu affaire à des attitudes particulièrement destructrices de la part de la hiérarchie ecclésiale en place, plus ou moins incompétente dans l’évaluation, crispée, et dans « l’insupportation » la plus totale qu’il puisse exister de telles consciences humaines, et ce jusqu’à trahir leur propre maître par leur incapacité avérée à entrevoir la chose possible, ou parce-que celle-ci « leur faisait de l’ombre » quant à leur statut de cacique « cadre héritier » supposé. Cette attitude de mise à l’index, tantôt sournoise, parfois plus violemment affirmée, aura eu comme conséquences graves l’enferment de communautés dans des « getthos » à tendances fondamentalistes, et leur prospérité en nos pays d’occident de la « vielle Europe ». Les dégâts sont sans doute considérables, inimaginables et probablement irréversibles et ce pour une période indéterminée … !

De leur côté D. J. Bohm et J. Krishnamurti ont dans leurs dialogues un regard perplexe et assez sévère sur le « monde sacerdotal religieux » en tant qu’institution ecclésiale :

« K. : Non, ce n’est pas cela. Les religions y sont peut-être pour quelque chose, elles qui toutes incitent à devenir, à atteindre un certain but.

D.B. : Mais dans ce cas, qu’est-ce qui a poussé les gens dans cette voie ? Pourquoi n’ont-ils pas pu se contenter d’être ce qu’ils étaient ? A mon avis, voyez-vous, la religion n’aurait pas eu de prise sur eux s’ils n’étaient pas tellement séduits par l’idée de se dépasser.

K. : Alors, il s’agirait d’une fuite, d’une incapacité à affronter la réalité ? Et donc, on se tourne vers autre chose, quelque chose de plus, toujours plus ?

KRISHNAMURTI : Nous disions que le temps psychologique est conflit, que le temps est l’ennemi de l’homme, et que cet ennemi existe depuis l’aube de l’humanité. Nous avons alors cherché à savoir pourquoi, dès l’origine, l’homme avait « fait fausse route », s’était « fourvoyé ». Et s’il était possible, dans ce cas, d’ouvrir à l’homme une voie où il puisse vivre sans conflit. Car, ainsi que nous le faisions remarquer hier, le mouvement extérieur est identique au mouvement intérieur. Il n’y a pas de clivage entre l’intérieur et l’extérieur. C’est le même mouvement. Et la question était de savoir si nous étions profondément, passionnément attachés à orienter l’homme vers une voie différente, afin qu’il ne vive plus dans le réseau du temps, à la seule lumière de la connaissance des réalités extérieures. Les religions, les hommes politiques, les éducateurs ont échoué, faute de s’y être jamais vraiment impliqués. Partagez-vous ce point de vue ?

DAVID BOHM : Oui. Je crois que les religions ont entrepris une amorce de débat sur les valeurs éternelles qui transcendent le temps, mais apparemment sans succès.

K. : Les hommes utilisent les merveilles de leur technologie pour s’entre-tuer. Mais nous parlons des problèmes relationnels, des problèmes d’absence de liberté, de ce sentiment perpétuel d’incertitude et de peur, de la lutte pour le travail et la subsistance tout au long de notre existence. Tout cela semble un extraordinaire non-sens.

D.B. : A mon avis, les gens ne sont plus assez lucides pour le voir. Dans la majorité des cas, ils acceptent la situation dans laquelle ils se trouvent, et s’efforcent de s’en accommoder, de résoudre quelques petits problèmes pour rendre leur sort plus tolérable. Mais jamais ils n’iront jusqu’à reconsidérer sérieusement la situation d’ensemble.

K. : Les hommes de religion ont légué à l’humanité un problème considérable.

D.B. : Oui. Eux aussi essaient de résoudre des problèmes. On dirait que tout le monde est aux prises avec son petit fragment personnel, occupé à résoudre ce qu’il croit soluble, mais cela ne fait qu’aggraver le chaos.

K. : Le chaos et les guerres ! …

(« Le Temps Aboli », Dialogues, pages 8, 39 et 387, David Joseph Bohm et Jiddu Krishnamurti, ed. Du Rocher © 1987)

D. B. : Toute tradition, bonne ou mauvaise, nous incite à accepter un certain type d’organisation du réel, et ce, de manière très subtile, sans même qu’on s’en aperçoive : cela passe par l’imitation ou par l’exemple, ou par les mots, par de simples déclarations. C’est ainsi que l’enfant se forge très progressivement un type d’approche qui fait que le cerveau rend responsable la réalité — indépendante de la tradition — de choses qui sont en fait imputables aux traditions. Et cela en renforce énormément l’impact. Je crois que ce phénomène est commun à toutes les cultures. La tradition a toutes sortes d’effets tangibles, dont certains, en un sens, sont peut-être même valables. Mais en même temps elle conditionne l’esprit, lui inculquant une certaine vision, rigide et figée, de la réalité.

Dans notre culture, on nous inculque la notion de ce qui doit être considéré comme authentique et nécessaire, la notion de ce qu’il faut faire de sa vie du genre de personne qu’il faut être, de nos obligations, et ainsi de suite. Tout cela s’imprime en nous grâce à d’imperceptibles signes qui n’ont pas l’air de faire partie de la pensée mais semblent correspondre au contraire a une vraie perception du réel. Le cerveau traite la pensée comme s’il s’agissait d’une réalité distincte d’elle-même, et c’est ainsi que la pensée se fragmente. On a beau regarder la réalité et dire : « C’est la réalité. Je dois garder les pieds sur terre, m’appuyer sur des bases solides », ces bases sont nées de la tradition, de la pensée : ce ne sont que des bases creuses, sans fondement réel, nourries et soutenues par ce cerveau infime, incapable d’échapper à ce cercle vicieux.

La culture a pourtant à son actif certaines valeurs qui méritent d’être préservées, …

« Les Limites de la pensée » p. 169/170, David J. Bohm et Jiddu Krishnamurti ed. Stock © 1999 (préface D. Bohm © 1982)

— Revenant vers les propos de Jack Kornfield, poursuivons :

Isolement et reniement.

« Lorsqu’une communauté s’établit à l’écart du monde ou a tendance à s’enfermer dans un semblant de culte il n’y a plus de possibilités réelles pour un regard critique. De la même manière, quand des enseignants sont portés et considéré comme des êtres parfaits, ils peuvent devenir isolé et coupés de leur semblables intègres, de leurs partenaires et de leurs amis spirituels. Les membres de la communauté peuvent dans cette situation perdre de vue ce qui se passe réellement. Les enseignants entourés d’étudiants qui les idolâtrent plus que des pairs peuvent être en proie à la solitude et au manque de reconnaissance de leur besoin de véritable intimité ; pire encore, ils risquent de tomber sous l’emprise d’une confiance aveugle en eux-même ou de l’arrogance et de l’intolérance. L’isolement doublé d’inflation devient le terreau fertile de l’illusion trompeuse, de la manipulation mentale et de la transformation d’une pratique communautaire en secte.

Souvent des tendances culturelles contribuent aussi à ces problèmes. Nos cultures patriarcales nous ont conditionnés à considérer les autorités comme étant supérieures, à ne faire confiance ni à nos corps ni à nos sensations et à suivre ceux qui “savent mieux”. Nous n’avons pas été encouragés ou initiés à penser par nous-même. Le désir d’être secourus, de trouver quelqu’un qui connaît la vérité au milieu de ce monde de confusion, et est à la base de nombreuses communauté de disciples aveugles.

L’idéalisation et l’isolement mènent à une culture de reniement partagés. En idéalisant, nous devenons aveugle face à l’évidence qui est sous nos yeux, tandis que l’isolement interdit à toute personne de mettre en évidence les faits. A un certain stade, le degré de reniement dans certaines communautés spirituelles est choquant, en particulier pour celui qui regarde cela de l’extérieur, les yeux ouverts. On est aveugle à propos du leader, aveugle devant les tendances sectaires des enseignements, aveugle face au nombre de membres de la communauté qui se sont perdu dans ce système spirituel et ont oublié leur propre sagesse naturelle.

« Notre capacité humaine à nous tromper nous-même est pratiquement aussi vaste que notre capacité à nous éveiller. Comme la remise en question des enseignants nous met en contact avec notre propre obscurité et nos douleurs, les étudiants refusent d’admettre que les abus existent et ils continuent comme avant, en dépit de la vérité douloureuse évidente. Même lorsque l’on parle clairement aux étudiants de problèmes avec leurs enseignants ou qu’il y a des campagnes nationales sur le contrôle des sectes ou les abus de pouvoir dans un mouvement spirituel, financiers, sexuels, les étudiants ne peuvent y croire. »…

Les tentations du pouvoir mondain

« Des croisades aux djihads, des saints hommes corrompus et évêques tyranniques à la vente d’indulgences — l’histoire des abus de pouvoir de nos religions occidentales institutionnalisées est bien connue. Nous avons, d’une certaine manière, imaginé que les religions orientales et les traditions méditatives étaient exemptes de cette forme de corruption. Mais la Corée, le Japon, le Sri Lanka, la Chine, le Tibet et la Birmanie ont tous une histoire religieuse qui comporte de graves périodes d’abus de pouvoir. Dans The Zen of War (1), Brian Victoria décrit avec de douloureux détails comment de nombreux maîtres zen japonais d’un grand charisme, comme Sawaki Kodo Roshi et Harada Daiun Roshi, violèrent et dénaturèrent les enseignements zen pendant la Seconde Guerre mondiale à seule fin d’encourager cette guerre et ses tueries. Pendant de nombreux siècles, des maîtres zen, parlant « d’une bénéfique guerre de compassion », incitèrent les pratiquants à se joindre, au nom du bouddhisme, aux massacres de l’armée perpétrés à l’encontre de ceux qui n’étaient pas japonais. Le fait de tuer fut décrit comme une expression de l’illumination et les plus grands temples fournirent des soldats et de l’argent pour les armes ; ils bénirent les canons et les campagnes militaires. Il y eut même des cas de monastères en guerre les uns contre les autres, luttant pour accroître leurs pouvoirs.

De même, les guerres entre sectes, moines ou monastères font partie de l’histoire du Tibet. Tsipon Shuguba, …

(1. Le Zen de la guerre.)

… ancien ministre tibétain des Finances et auteur du livre « In the Presence of my Enemies »(1), parle des conflits de pouvoir et des combats qui eurent lieu pendant les décennies qui précédèrent la mainmise du communisme chinois sur le Tibet. De grands monastères comme Séra, de grands lamas comme Reting Rinpoché (le régent du Dalai-Lama) et des centaines de moines furent impliqués dans des batailles avec chevaux, fusils et canons. Durant ces combats, de nombreux moines-soldats moururent. Le sectarisme et les luttes de pouvoir continuent d’exister dans la communauté tibétaine en exil, tout ceci au nom d’une pratique religieuse « correcte »

Bon nombre de hiérarchies religieuses établies en sont arrivées à posséder de grandes propriétés, des trésors artistiques, une reconnaissance internationale et une influence morale. Il s’agit maintenant de trouver le moyen de détenir tout cela sans se laisser emporter par ses scintillants attraits. Un chef spirituel sage aura un esprit simple et un cœur libre, qu’il porte des brocards et traite avec les rois ou des guenilles et vive dans la solitude du désert. L’amour authentique pour tous les êtres considère le pouvoir politique comme une mesquinerie inutile, comparé à la richesse d’une vie au sein de la vérité.

Quand toute notre humanité n’est pas prise en compte

Renier les aspirations humaines ordinaires est une forme d’idéalisme tellement répandue dans les traditions …

(1. En présence de mes ennemis.)

… spirituelles à travers le monde que cela demande d’y regarder de plus près. Certaines traditions, tant orientales qu’occidentales, enseignent qu’i1 vaut mieux n’avoir aucun besoin ni désir personnels. Cet idéal de perfection d’un autre monde ne reconnaît aucune valeur aux relations et besoins ordinaires ; il dénie aux êtres spirituels toute possibilité d’être bénéfiques en ayant une vie sortant des étroites fonctions religieuses. Cet idéal attend des enseignants, des abbés et des maîtres qu’ils soient au-dessus du monde et demeurent dans une simplicité sainte et une pureté ascétique.

Le choix de la simplicité est d’une grande valeur certes, mais il faut faire la différence entre la pratique d’une vie ascétique et le reniement. En lui-même, l’ascétisme est 1e choix conscient d’un chemin de simplicité : simplicité de la nourriture, des vêtements et de l’action. Ce peut être une manière délibérée d’apprendre le renoncement intérieur et de se libérer des incitations externes du monde. Le célibat peut également être choisi en tant qu’expression de renoncement et de simplicité.

En se plaçant en dehors de la sphère des relations de couple et des relations sexuelles, la nonne, le prêtre ou le moine accède à un mode de vie qui peut être totalement consacré à la prière, au culte et à la communauté. Dans un tel contexte, le chemin librement choisi du célibat et de l’ascétisme peut être à la fois utile et précieux. Un signe de saine pureté sera de constater que la personne qui fait ce choix ne supprime pas simplement ses besoins et ne dénie pas non plus leur existence. La libido, les besoins intimes et toute la gamme d’émotions sont au contraire reconnus et inclus dans une vie spirituelle riche.

… « Le problème survient lorsque le reniement de notre humanité est érigé en valeur spirituelle. Pour des étudiants, cela signifie s’enfermer dans un monde puritain et craintif en se coupant de leur propre expérience. Et pour les enseignants également, les exigences prolongées de pureté non égotique, infaillible, peuvent se traduire par la répression ou l’ignorance de leurs propres ombres.

Les chefs spirituels enfermés dans une telle idéalisation dénué de fondement ne prennent pratiquement jamais en compte les besoins humains, la sexualité, le chagrin et la vulnérabilité. Leurs système spirituel idéaliste offrent donc peu d’instruction ou d’aide véritable quand à la manière de travailler sur ces réalités. Peu importe le niveau de pureté et d’exaltation, notre humanité ignorée va resurgir et tous nos besoins délaissés vont réapparaître.

Si les besoins du corps et de notre humanité ne sont pas reconnus, ils peuvent être transformés en démons et projetés sur les autres, alimentant la paranoïa, la chasse aux sorcières et l’inquisition. La communauté vivra dans la peur de nombreux aspects de la vie. »…

(p. 23 à 25, 227à 230 « Après l’extase, la lessive. » Jack Kornfield,© 2010)

— « En arrivant au monastère de la forêt, j’étais un jeune homme à l’esprit scientifique qui tait assez dubitatif à propos de la réincarnation. Ajahn Chah rit et me dit de ne pas m’inquiéter, que je pourrais trouver la liberté sans “croire aux vies successives”.

Le Bouddha Gautama montrait que vivre avec sagesse ne dépend pas de la croyance en une vie après la mort**.

… Si la croyance en la “réincarnation/transmigration” (d’une structure de conscience) peut apporter dans la vie un sens de l’ordre et une compréhension, on peut aussi en faire mauvais usage. A certaines époques, la “réincarnation/transmigration” a été utilisée pour blâmer les victimes de la souffrance ou pour justifier une complaisance à l’égard de l’injustice. Toute cosmologie peut être employée de façon saine ou perverse et malsaine. En Occident nos cosmologies religieuses des “paradis” et des “enfers” et nos cosmologies mécanistes scientifiques*** ont servi des causes aussi bien bénéfique que destructrices. »

(p. 227 et 228 « Bouddha mode d’emploi » “Le cœur sage ”, ed. Belfond © 2011)

Stephen Batchelor pages 159, 161 et 162 dans « Le bouddhisme libéré des croyances  », (© 2004 éditions Bayard), apporte un éclairage assez universel sur ce qui l’en est de la situation :

« Alors qu’elles trouvent leur origine dans des actes de l’imagination, les orthodoxies cherchent paradoxalement à contrôler l’imagination pour maintenir leur autorité. L’authenticité de la compréhension d’une personne est mesurée d’après sa conformité aux dogmes de l’école. Si de tels contrôles peuvent constituer un garde-fou nécessaire face au charlatanisme et à l’aveuglement individuel, ils peuvent aussi être utilisés pour étouffer des tentatives authentiques d’innovation créatrice qui pourraient menacer le statu-quo. L’imagination est « anarchique » et potentiellement subversive. Plus une institution religieuse est hiérarchique et autoritaire, plus elle exigera que les créations de l’imagination se conforment à ses doctrines et à ses normes esthétiques.

Cependant, en étouffant l’imagination, la vie même de la pratique du dharma est coupée à sa source. Si les orthodoxies religieuses peuvent survivre et même prospérer pendant des siècles, elles finiront par se fossiliser. Quand le monde change autour d’elles, elles n’auront pas la force imaginative de répondre avec créativité aux défis de la nouvelle situation.

Quand le bouddhisme rencontre le monde contemporain, il fait face à une situation où la créativité et l’imagination sont essentielles à la liberté individuelle et sociale. Si les traditions bouddhistes ont invariablement affirmé que la raison d’être d’une culture de l’éveil consistait à s’affranchir du désir et de l’angoisse, elles ont affirmé, avec bien moins de constance, la liberté de répondre avec créativité à l’angoisse du monde. À la fois de manière interne en devenant des orthodoxies religieuses et de manière externe en s’identifiant à des régimes autocratiques voire totalitaires, les traditions bouddhistes ont penché du côté d’un conservatisme politique. Ceci a contribué d’une part à entretenir une tendance au mysticisme, et d’autre part à reporter l’épanouissement personnel et social à une renaissance future dans un monde moins corrompu. »

Marcel Légaut n’est pas en reste dans sa vision, non seulement en ce concerne « son église », mais aussi dans ce qui touche à l’universel de traditions dites « orthodoxes ». Dans « Un homme de foi et son église » œuvre testamentaire, page 203, ( © 1988, ed. Desclée de Bouwer) il pose cette interrogation :

« Y a-t-il parmi les autorités de nos Églises beaucoup de spirituels ? Il semble qu’on soit fondé à en douter quand on voit leurs manières de juger et de décider, tout imprégnées de légalisme et de juridisme, sans charité attentive, sans aucun égard aux cas toujours particuliers qui chaque fois se présentent, dans les domaines de la vie profonde des fidèles en voie d’assumer leurs instincts fondamentaux et de les rendre proprement humains et spirituels ; voie difficile mais nécessaire, capitale entre toutes, où tant d’êtres achoppent… »

— Nous avons pu hautement apprécier sa perspective, dont nous retranscrivons ici quelques passages à notre humble avis des plus signifiants quant à notre propre réflexion.

« L’homme n’est-il pas religieux de façon structurale, comme par réaction instinctive, pour survivre et ne pas être écrasé sous le poids des conditions matérielles et psychiques où il se trouve, quand elles lui sont excessives ? Lui, l’être le plus précaire dès sa naissance, le plus improbable dans sa croissance. . .

Cependant, de nos jours, chez la plupart des hommes, du moins en Occident, cette religiosité est en voie …

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… de disparaître dans l’ordinaire de la vie, en raison du climat général de la société moderne. Elle reste d’ailleurs secrètement et puissamment tapie dans les profondeurs de tout être humain. Aussi ne manque-t-elle jamais de se manifester avec violence, et parfois sous les formes les plus extravagantes, aux heures où les êtres se sentent menacés dans leurs œuvres vives.

Les renchérissements et les outrances du moralisme, la culture de la culpabilité et ses raffinements ont énormément servi aux Églises pour développer dans leurs fidèles une affectivité qui tend chez de nombreux chrétiens à s’identifier avec la vie religieuse. Dans ce climat, la « mort à soi », dont on parle beaucoup dans l’ascétisme — ce travail important pour atteindre à la maîtrise de soi —, porte à la destruction de la personnalité plus qu’à une véritable intégrité de la personne.

C’est le drame qui est vécu trop souvent, sous le couvert du bon esprit et de la docilité, dans nombre de communautés religieuses. Elles dépersonnalisent leurs membres à force de les former. Rien n’est plus opposé au développement de la vie spirituelle que ce dressage, tant les efforts qu’il demande à celui qui s’y soumet, les satisfactions masochistes qu’il lui procure, les souffrances malsaines, ambiguës pour le moins, qu’il lui impose, se présentent à lui comme des manifestations de croissance, tandis que ce n’en sont que des succédanés pervers qui donnent le change. Trop souvent cela sert d’alibi pour qui se dérobe ainsi à des exigences autrement plus grandes, allant plus profond et plus loin dans le désert de la solitude fondamentale. En cet alibi se manifeste, sans dire son nom, l’aliénation religieuse au sens fort du terme. Celle-ci est d’autant plus néfaste qu’elle porte sur des êtres généreux, ayant des potentialités humaines relativement exceptionnelles qu’ils auraient pu mettre en œuvre si on les avait orientés convenablement et aidés à les exercer au lieu d’y faire obstacle, obnubilé par la peur qu’elles dévient. Fréquemment dans les communautés religieuses où la discipline …

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… monastique est une pratique absolutisée, cette aliénation sévit avec virulence. Quand ces communautés cherchent à réaliser leur unité dans l’uniformité, elles écrasent leurs membres, et particulièrement ceux de forte personnalité, à force de vouloir systématiquement les faire entrer dans le moule. Elles s’y emploient et y réussissent d’autant mieux que ceux-ci sont plus généreux, plus courageux et qu’ils poussent l’obéissance jusqu’au for intérieur.

A notre époque, vu la généralisation de l’instruction et la diffusion des connaissances comme cela ne fut jamais dans le passé, il est capital que les structures soient adaptées avec une grande plasticité à la diversité accrue jusqu’à l’extrême des hommes, à ce que chacun d’eux a besoin de recevoir pour mettre en œuvre toutes ses potentialités pour devenir lui-même mais aussi en retour pour aider les Églises à accomplir comme il convient leur mission. Nous en sommes loin.

Autrement, même si elles ne disparaissaient pas, comment ne deviendraient-elles pas des sectes fermées sur elles-mêmes, sans aucune ouverture sur le réel, véritables kystes dans une société qui alors, elle aussi, semblerait irrémédiablement condamnée à perdre davantage sens à mesure que croissant en science et en puissance elle prendrait mieux conscience du vide où elle s’écoule avant de s’écrouler ?

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Sans être totalement privés de résurgences spirituelles dignes des ferveurs qui se produisirent les tout premiers temps après la mort de Jésus, où n’étaient pas d’ailleurs absentes les ambiguïtés liées à la condition humaine, les vingt siècles qui nous précèdent ont été marqués continûment par des luttes doctrinales entre les Églises et par des affrontements qui les opposèrent les unes aux autres. Ces combats, où se déployaient les instincts de puissance et de domination, ont été souvent inspirés aussi par des préoccupations personnelles et des ambitions politiques. Ce fut, accompagnée de toutes les formes de la violence, une succession presque ininterrompue d’anathèmes et de schismes qui prirent de telles proportions que le christianisme comporte maintenant de multiples Églises qui se veulent étrangères les unes aux autres, de multiples confessions et sectes, de taille internationale souvent, et dont l’histoire s’étale parfois sur plusieurs siècles.

Tel est le tableau de fond de la situation où nous nous trouvons aujourd’hui et dont il est nécessaire de tenir compte afin de mesurer à leurs vraies dimensions les résistances que, dans leur ensemble les diverses Églises opposent actuellement aux changements qui pourtant leur sont nécessaires pour connaître un avenir fécond et n’être pas condamnées de façon inéluctable à la dérisoire récession des sociétés religieuses en voie de totale disparition.

Là où les préoccupations idéologiques, éthiques et théologiques, se font premières, les divisions et les oppositions naissent et se multiplient rapidement. Elles rendent impossible toute unité. Elles ont tendance à se prévaloir des institutions existantes pour s’affirmer et à les utiliser pour s’imposer. Celles-ci y trouvent une raison supplémentaire pour se justifier …

Le mot « œcuménisme » est très courant aujourd’hui sur les lèvres des chrétiens. Mais l’intérêt pour l’unité, que ce terme manifeste, traduit des sentiments de profondeur fort diverse. Il est en relation indirecte mais serrée avec la qualité de la vie spirituelle. Il la manifeste même avec plus de vérité que la pratique religieuse. C’est ainsi que les plus engagés des chrétiens dans la vie de croyant, ceux qui ont atteint le niveau de la foi et de la fidélité au-delà de la simple adhésion aux croyances et de la stricte obéissance aux lois, souffrent au fond d’eux-mêmes plus que tous les autres, relativement indifférents, des divisions qui opposent entre elles les Églises, et dont, depuis longtemps, celles-ci semblent avoir pris leur parti. Cette situation leur paraît d’autant plus contre nature qu’étant en contact fréquent avec des membres d’autres confessions, ils se sentent souvent plus proches de certains d’entre eux que de nombre de leurs coreligionnaires (1).

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… cette union que toutes les autorités ecclésiastiques disent désirer, mais qu’au vrai nulle d’entre elles ne croit tout à fait possible ! Que tout ce remue-ménage est de peu de poids à côté des inerties qui paralysent nos institutions bardées de « légitimité » et dont les responsabilités, réduites à la stricte observance des règles canoniques, ne sont pour elles que source d’atermoiements sans fin ! Toutefois cette mondanité cléricale et pieuse, où le vent souffle plus fort que l’esprit, n’aura qu’un temps, un temps certes trop long ! Toujours l’heure vient à sonner où, selon la loi de fer qui régit l’Univers et lui permet de subsister, tout ce qui n’a pas de finalité, et qui par suite s’enlise dans l’inutilité, disparaît dans la dérision de l’oubli. …

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Les êtres en recherche, qui, grâce à leur approfondissement, ne se contentent pas d’une vie au jour le …

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… jour, sont ainsi attirés par les pratiques souvent fort poussées que l’Orient préconise et qui visent à faire atteindre un état intérieur, riche de paix et de maîtrise, dont l’existence moderne rend difficile l’accès et dont sans cesse elle tend à distraire par la suractivité qu’elle impose. Heureusement, d’ordinaire, ils s’y efforcent « à l’occidentale » ! Ils ne cherchent pas à se protéger du réel, ni à s’en couper ; ils ne dénient pas au réel tout intérêt spirituel comme souvent, sur un fond de sagesse, les religions orientales peuvent y porter.

Cependant nos Églises, restées très inféodées à un intellectualisme que, pour leur compte, les sciences ont pourtant tendance de nos jours à nuancer, suspectent encore toute intériorité de subjectivité dérisoire, voire malsaine. Elles préfèrent ce qui est objectif, enseignable, imposable, cultuel et collectif jusqu’à s’y cantonner exclusivement. Aussi, ne donnant pas sa juste place à l’intériorité et à ses exigences propres, elles ne répondent pas aujourd’hui à l’attente des hommes qui vont chercher ailleurs ce dont ils ont besoin pour avoir une vie personnelle, libre de la liberté d’être soi, singulière dans sa vérité vécue, et capable de communion avec autrui au-delà de toute uniformité.

Au vrai, ce que ces croyants, détachés du dogmatisme occidental, demandent à l’Orient, ils le trouveraient chez eux, auprès des spirituels qui, à chaque génération, naissent et sont les témoins fidèles de l’essentiel dans une authentique intériorité. Il faut avouer cependant que ceux-ci sont peu nombreux et comptent rarement parmi les personnalités qui président aux destinées de nos Églises, les représentent publiquement et leur donnent un visage.

N’en doutons pas, pour découvrir dans l’Église ces ressources spirituelles qui puissent satisfaire les recherches d’intériorité, lesquelles semblent heureusement …

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… caractériser notre époque et qui permettent de vivre et non pas d’être seulement vécu, il faut atteindre le cœur de l’Église en son secret et ne pas s’arrêter à ses comportements de société visible de l’extérieur par quiconque, même par qui lui est le plus étranger. Dans l’ordre spirituel, on ne reçoit que si l’on se donne, et il ne nous est donné qu’à la mesure de l’accueil qui nous permet de recevoir. »

— Comme en écho, nous trouvons dans « En relisant les évangiles » d’Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur (Éd. La Table Ronde © 1990) une mise au point et un positionnement que nous n’avons pu que partager, nous devrions dire, hélas !

« Les milieux chrétiens montrent aujourd’hui deux attitudes nettement contradictoires en ce qui concerne la découverte des spiritualités vivantes de l’Asie. L’une est une attitude de très grand intérêt et de très grande tolérance. Le trappiste Thomas Merton en est le plus célèbre exemple mais, à cet égard, nous Français, pouvons citer les cas du Père Montchanin et surtout du Père Le Saulx, qui, tout en demeurant moine bénédictin, est allé aussi loin que possible dans la compréhension de l’hindouisme et pour qui le choc de la rencontre des deux traditions a été bouleversant. Nous savons aussi que beaucoup de membres de divers ordres religieux lisent des livres sur l’hindouisme et le bouddhisme, que certains pratiquent ouvertement le yoga ou le zazen. Je connais personnellement plusieurs dominicains, par exemple, avec qui je suis ou j’ai été en relation assez étroite et qui ont beaucoup approfondi ces techniques d’ascèse orientales. Dans cette même ligne d’ouverture, on peut citer la déclaration du Concile de Vatican II sur les religions non chrétiennes (il y a à Rome un secrétariat pour la rencontre avec les grandes religions de l’humanité) et le rassemblement œcuménique d’Assise pour la paix auquel participait le pape actuel.

Pourtant, il y a en même temps dans l’Église, c’est visible à bien des signes, un durcissement à l’égard de l’intérêt que des chrétiens portent aux religions orientales. Récemment, le Secrétariat pour la Foi a publié un communiqué qui engage le Vatican et qui met sévèrement en garde les chrétiens contre la pratique du zazen ou du yoga. Tant et si bien qu’il revient souvent à mes oreilles que dans tel monastère en France on recommande à des jeunes « en recherche » qui y font une …

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EN RELISANT LES ÉVANGILES

… retraite la lecture des livres d’Amaud Desjardins et que dans d’autres abbayes on déconseille formellement ou même on interdit la lecture de ces livres. Alors que pour certains catholiques, y compris des religieux avec qui je suis en correspondance, ces ouvrages représentent un apport spirituel bienvenu leur permettant d’approfondir certains aspects de leur propre ascèse dans les conditions du monde moderne, pour d’autres religieux le personnage Arnaud Desjardins et son œuvre sont une cause de souffrance. Ils m’accusent d’être un propagandiste d’idées erronées et — certains n’hésitent pas à employer cette expression — un ennemi de la vraie doctrine et de la vraie foi.

Car il existe des valeurs spirituelles essentielles que j’ai retrouvées dans l’ancienne tradition chrétienne mais aussi dans le soufisme, le bouddhisme tibétain ou zen et l’hindouisme et qui se trouvent certainement dans d’autres traditions que je n’ai pas approfondies comme par exemple le judaïsme. Mais je sais que mes livres sont lus par des lecteurs ayant des positions et des convictions tout à fait différentes ou même opposées, depuis le refus catégorique du christianisme jusqu’au malaise devant tout ce qui n’est pas officiellement chrétien et plus précisément d’obédience catholique. Je dis simplement qu’il est dommage que des Occidentaux s’extasient devant les richesses de l’Orient et ignorent complètement celles du christianisme.

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Au cours de mes années de recherche — lectures, questions posées à des prêtres, des moines, et des maîtres appartenant aux différentes traditions de l’Orient — j’ai donc été confronté à deux attitudes : l’une intolérante, faite souvent d’ignorance, et l’autre ouverte, celle de ceux qui n’éprouvent nul besoin de protéger leurs convictions. J’aborde là un sujet grave et qui, pour moi, a été bien souvent douloureux, celui des discordes entre êtres humains qui se réclament tous de la spiritualité et affirment tous la transcendance de l’esprit par rapport à l’existence physique et psychique. Quand on nous propose comme réponse à l’absurdité de la vie et à la souffrance la Vérité avec un V majuscule, il est cruel de constater que les tenants de cette vérité et de cette réponse ne sont pas d’accord entre eux. Ils sont peut-être munis d’un titre de shastri en Inde ou de théologien en France mais dans quelle mesure ont-ils mené à bien une transformation profonde de leur être même ? Pour parler avec une telle autorité, sont ils libres de leur inconscient, de leurs émotions, de leur égocentrisme ? On peut être docteur en théologie et se trouver moins avancé spirituellement qu’un frère convers très ignorant sur le plan doctrinal ou philosophique. »

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— Au vrai, que signifie vraiment la « communion » d’une communauté ? À partir de quel aspect pouvons-nous réellement envisager la chose. Dans « Périls et promesses de la vie spirituelle », p. 426/27 (© 2003éd. Pocket), Jack Kornfield recadre ce dont il s’agit :

« La communauté ne se crée pas lorsque des personnes se réunissent au nom d’une religion mais lorsqu’elles se réunissent, fortes de leur honnêteté, de leur respect et de leur bonté, pour exalter l’éveil du sacré. Une véritable communauté se forme quand notre parole est en accord avec la vérité et la compassion. Sur le chemin, ce sentiment de communauté spirituelle est un élément merveilleux de notre guérison et de notre transformation.

Lorsque nous envisageons de nous joindre à une communauté, en évaluant ce que nous pouvons donner et la manière dont la communauté s’attache à éveiller ses membres, nous devrions considérer aussi les anciens. Comment les disciples acquièrent-ils de la maturité dans cette communauté ? Sont-ils respectés, leur donne-t-on des pratiques plus avancées, des opportunités de servir ou d’enseigner ? Y a-t-il une possibilité d’atteindre à la plénitude de l’enseignement comme l’a fait le maître ? Les élèves les plus anciens sont-ils heureux, font-ils preuve de sagesse ? »

— Voilà ce qui devrait être notre positionnement si nous voulions nous aventurer dans cette entreprise, périlleuse à bien des égards !

Pour conclure cet article assez indigeste, riche en citations d’êtres exceptionnels en spiritualité, et envers qui nous avons une profonde gratitude pour nous avoir laissé de tels témoignages, nous citerons d’une part, Stephen BATCHELOR dans « ITINÉRAIRE D’UN BOUDDHISTE ATHÉE » p. 294, (éd. du Seuil, © février 2012) :

« Si les monastères de Sera et de Songgwangsa n’avaient pas existé depuis des siècles en bastions de leurs traditions respectives, aurais-je pu recevoir toute cette instruction qui m’a donné les bases pour écrire sur le bouddhisme comme je le fais actuellement ? J’en doute. Que je l’apprécie ou non, l’esprit qui anime la vie religieuse et son organisation formelle semblent – comme le Bouddha et Mara – inextricablement liés l’une à l’autre.

Rejeter la religion réglementée pour une « spiritualité » éclectique et nébuleuse n’est pas non plus une solution satisfaisante. En tant qu’êtres parlants, nous élaborons constamment des théories et des croyances cohérentes. En tant qu’animaux sociaux, nous nous organisons constamment en groupes ou communautés. Sans un discours rigoureux et critique envers lui-même, on risque de tomber dans de pieuses platitudes ou des généralisations superficielles. Et sans un minimum de cohésion sociale, les idées géniales risquent de dépérir. L’important n’est pas de renoncer à toutes les institutions ou à tous les dogmes, mais de s’en accommoder avec ironie, de les apprécier pour ce qu’ils sont – le jeu de l’esprit humain dans sa quête incessante de sens et de cohésion -, et non de les considérer comme des entités éternelles qu’il faut défendre sans merci ou imposer de force.

« De nos jours, la religion doit s’affranchir de la croyance, dit Don Cupitt****. Il n’y a rien en quoi croire ou espérer. C’est pourquoi la religion doit devenir un moyen immédiat et profondément ressenti de vous rattacher à la vie en général et à votre propre vie en particulier. »

— Et d’autre part, Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur, qui dans « En relisant les évangiles » pages 22 et 23, citent une situation que nous pourrions reprendre à notre compte, tellement nous en avons été proches, dans l’espace et le temps vécu :

«  A l’époque où je ressentais cruellement ce déchirement j’ai été, si l’on peut dire, sauvé par le maître des novices d’une abbaye de trappistes qui faisait autorité dans le monde cistercien à cause de ses travaux éminents sur les Pères de l’Église. Ce moine, théologien et prêtre, était donc qualifié pour que j’accorde un réel crédit à ses paroles : «  Dans chaque tradition, m’a-t-il dit, vous retrouverez le même symbole d’une eau source de vie, l’eau qui désaltère vraiment. Les contemplatifs, les ascètes, les mystiques de toutes les religions, sont penchés sur cette même source, tellement absorbés dans le fait d’en boire qu’ils n’ont pas le temps de discuter à son sujet. Et puis, suffisamment en retrait pour être sûrs qu’aucune gouttelette ne risque de les éclabousser, les théologiens de toutes les religions, sans avoir bu une seule gorgée de cette eau, discutent inlassablement pour savoir si celle-ci est alcaline, minérale, sulfatée, magnésienne ou si elle contient trop de nitrates. »

Cette réponse m’avait bouleversé, il y a bien des années de cela. Et ce père a ajouté ces paroles qui ont achevé d’apaiser mes doutes : «  la théologie catholique me permet de dire, sans me mettre en tort vis-à-vis d’elle, que bien avant la naissance de Jésus de Nazareth mais également depuis sa naissance, des hommes, des femmes qui n’ont jamais entendu parler de Jésus, jamais connu les enseignements ou les rites catholiques, ont eu une expérience intérieure du Christ, seconde personne de la Trinité, à laquelle rien ne manque. » Cette affirmation est effectivement justifiable du point de vue chrétien et elle a été soutenue depuis les premiers siècles. »

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Ours Haïda – broderie au point de croix, (H.19 x L.19), Sandrine Grillet, 2013

« Les idéaux ne sont pas des réalités »

— Les idéaux sont le reflet de notre nature profondément spirituelle. Mais comme nous le savons (où devrions le savoir et l’avoir en permanence inscrit en nous-même), ils peuvent devenir de véritables poisons corrupteurs de l’esprit, du corps et de l’Être. En effet, mal compris et mal intégrés, de façon incorrecte ou sans recul, sans espace ou discernement, en d’autres termes, si nous ne les regardons plus comme des “idéaux” mais comme des réalités et “vérités” inscrites et concrétisantes, ils deviennent alors un énorme mensonge qui s’inscrit dans le déni de la réalité, relative certes, mais bien vivante, celle qui est la nôtre dans notre quotidien, au nom d’un “ailleurs” qui n’existe pas en dehors de l’instant immédiat incarné dans les faits, dans la contraction des trois temps, passé, présent et devenir.

Ces idéaux, qui sont là pour nous amener à nous dépasser au sein de nos limites de perceptions étriquées et en devenir, tendant vers « l’Être humain » vrai, (au sens où l’entendait Jiddhu Krishnamurti et certains peuples Amérindien), ces idéaux donc, sont des outils d’inspirations mais non des réalités en eux-mêmes ! Cela “Oublié” (de façon plus ou moins volontaire ou très intéressée), ne reste que le désastre et les ruines de l’erreur érigée en dogme ostentatoire hiérarchisé d’institutions, « une illusion hanté de prédateurs », pour reprendre l’expression du naturaliste Théodore Monod, au lieu de nous nourrir au “Cœur léger” vers les sublimes inspirations au bien commun de tous les êtres ! La différence en somme essentielle entre “l’esprit et la lettre” ! Rien ne nous excusera au moment de quitter cette Terre qui nous a accueillie si généreusement, d’avoir renoncé pour quelque motif que ce soit à notre propre réflexion et « intelligence du Cœur ».

Rien ne nous oblige à succomber aux “charmes ostentatoires” et autres discours fallacieux des “prophètes du malheur” !

(ceci nous été librement inspiré de propos attribués au maître zen Norman Fisher, dans l’ouvrage de Jack Kornfield, « Après l’extase, la lessive. », p.189/90)

 

 

____

note :1 « Au Village des Pruniers, où de nombreuses personnes venant de différentes traditions viennent pratiquer, il n’est pas rare qu’un bouddhiste trouve un chrétien plus bouddhiste qu’un autre bouddhiste. Je vois un bouddhiste, mais sa manière de comprendre le bouddhisme est assez différente de la mienne. Et quand je regarde un chrétien, je vois que sa façon de comprendre le christianisme et de pratiquer l’amour et la charité est plus proche de ma façon de pratiquer que celle de cet homme que l’on dit bouddhiste.

C’est tout aussi vrai du christianisme. Vous pouvez vous sentir très éloigné de votre frère chrétien. Vous pensez que le frère qui pratique dans la tradition bouddhiste est bien plus proche de vous comme chrétien. Le bouddhisme n’est donc pas le bouddhisme et le christianisme n’est donc pas le christianisme. Il existe de nombreuses formes de bouddhisme et de nombreuses façons de comprendre le bouddhisme. De même, il y a bien des manières de comprendre le christianisme. C’est pourquoi il faut se défaire de toute idée préconçue sur le christianisme et le bouddhisme. » Thich Nhat Hanh « BOUDDHA et JÉSUS sont des frères », (p. 17, Éditions Le Relié © mai 2001)

note :2

En effet, le développement de l’éducation jusqu’à un âge avancé dans les sociétés de « type occidental », les échanges culturels et les moyens de communication avec leur rapidité, ont complètement reformulé les données d’approches. Dans cette nouvelle dynamique, « la foi du charbonnier » ne trouvera plus guère sa place. L’humanité, que nous l’acception ou pas, a franchi un stade dans la sophistication et l’étendue des connaissances disponibles pour l’humain.

Par ailleurs, un vrai « maître » doit savoir qu’il n’est que l’auxiliaire référent du seul « vrai maître en soi » de chacun. Son rôle doit se borner à en être « le révélateur », si l’on peut dire, à travers les symboles actifs des « passages » : le roc de pierre, le jaillissement de l’eau et sa transformation en vin. Le « postulant » a ses propres caractéristiques, et elles varient tellement d’un être à un autre ! Ce qui est bon et valable pour les uns à une période donnée peu devenir nocif à d’autres périodes et/ou pour d’autres personnes. Il y a les grandes lignes générales, ensuite s’affine la quête et les événements font le reste … rien n’est vraiment prédéterminé. Le degré d’exigence porté au fond de soi est le principal moteur qui nous guidera au milieu des écueils.

Ce qui est vrai, c’est que lors de la mise en place de techniques élaborées à fortes dynamiques et comportant des risques importants, si les choses ne sont pas bien suivies et encadrées ; il appartient au « couple » maître/élève d’avoir la bonne relation de confiance pour qu’il n’y ait pas de « dommages collatéraux » ! C’est une co-responsabilité qui se met en place. Si il advenait que l’entourage du maître ne soit pas fiable, il vaudrait mieux ne rien entreprendre alors … les conséquences pourraient devenir absolument ingérables !

En outre, Thich Nhat Hanh émet sur ce sujet une hypothèse à base de données et de réflexions qui vont dans ce sens. Dans « Bouddha et Jésus sont des frères », p. 67 (Éd. Pocket © fév. 2013), il donne ainsi une évaluation et une perspective qui vont avec l’époque et le cycle qui se met en place de nos jours :

« On dit que le Bouddha du futur, Maitreya, est le Bouddha de l’amour. Nous pratiquons pour que son apparition devienne réalité. Nous préparons le terrain pour ce futur Bouddha. Le Bouddha du futur sera peut-être une Sangha, une communauté de pratique, une communauté de gens qui partagent les mêmes valeurs, et pas seulement une personne, parce que l’amour doit être pratiqué collectivement. Nous avons besoin les uns des autres pour que la pratique collective de l’amour devienne une réalité. »

 

 

* — « Trois Joyaux » : Ils représentent la trilogie composée par le Sakymuni Gautama soit le « Bouddha historique », le contenu de ses enseignements tels qu’ils nous sont parvenus à travers diverses sources, et par le troisième, la communauté des êtres inspirés par les deux premiers.

** Thich Nhat Hanh est quant à lui plus précis dans « BOUDDHA et JÉSUS sont des frères », p. 22 (Éditions Le Relié © mai 2001) :

— « Selon l’enseignement du Bouddha, il n’y a pas de naissance, seulement une continuation. »

*** (“positivisme comtien”, Auguste Comte 1798-1857, dans la revue Imprévue « Itinéraire du Positivisme » Michèle Soriano, ed. C.E.R.S. © 1997, Université Paul-Valéry – Montpellier)

**** Don Cupitt est né en 1934 dans le Lancashire, en Angleterre. Il est un ami de Stephen Batchelor, qui est parfois décrit comme son homologue au sein du bouddhisme.

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« Le Grand Silence intérieur »

 

« Le Grand Silence intérieur »

 

Où il est question de l’abolition de la notion de temps psychologique

 

Nous venons de voir dans l’article précédent, que la connaissance de ce que nous sommes en tant que manifestation dans un environnement donné, ne nous est finalement intelligible que dans une proportion assez faible. La constitution atomique de la matière n’intervient que dans la mesure de cinq pour cent dans ce qui nous est accessible. Actuellement, les disciplines universitaires ne nous donnent pas vraiment accès à ce qui sous-tend cette émergence.

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Point de croix, modèle : Marie-Thérèse Saint-Aubin (12×08 cm) – Sandrine Grillet 2011

Pour avancer, nous nous proposons d’investiguer sur ce qui est dénommé comme « le grand silence intérieur » et sur sa « résonance », en particulier à travers les dialogues d’une haute tenue et d’une grande rigueur entre David J. Bohm et Jiddu Krishnamurti. Ils abordent la possibilité de l’abolition du temps dans le domaine psychologique*, ainsi que les limitations du domaine de la pensée cérébrale et son « bruit de fond cosmique » incessant.

Nous avons vu dans l’article précédent que la notion d’un « temps qui passe » que nous appréhendons au niveau biologique est par ailleurs très subjective ! Cette notion du « temps qui passe » est un des aspects pragmatiques de notre mode de fonctionnement familier au quotidien, certes nécessaire à notre survie. Mais ce « temps qui passe » recouvre en fait des réalités complexes forts différentes, qui n’ont qu’un lointain rapport avec notre utilitarisme au jour le jour. Comme il le fait par automatisme – ce que nous avons déjà vu – notre cerveau se base sur cette notion pour nous donner son interprétation de la réalité. Elle a sa valeur fonctionnelle et pratique, mais elle est cependant très illusoire en ce sens qu’elle recouvre une tout autre réalité que cette « perception minimaliste », qui est en fait assez bornée.

Ainsi donc, lorsque nous abordons « l’abolition » du temps psychologique et de ses racines conflictuelles, nous le faisons en référence à la globalité de ce que ces « temps » recouvrent vraiment.

D. Bohm et J. Krishnamurti introduisent cette idée obsédante que l’humain tend à « devenir » au lieu de chercher à « être ». Cela semble être la problématique de fond sous-tendant les états conflictuels intérieurs de cet humain.

L’organisation sociétale humaine actuelle, au regard de ses objectifs, est toute tendue vers « l’attente de ce que deviendrons », vers ses buts, et n’accorde pas ou de façon négligeable, d’attention à « ce que nous sommes », voire s’en détourne. L’usage légitime du temps pragmatique est détourné de son champ d’utilité au détriment de l’être, qui n’a pas forcément besoin d’un temps en devenir pour être ce qu’il est. L’être fondamental que nous sommes a-t-il besoin d’un « demain » qui psychologiquement parlant, lui empoisonne l’instant à vivre en le « solidifiant », le figeant en quelque sorte dans des cadres et des sillons prédéterminés à l’avance au niveau du mental ? De ce point de vue, ce demain n’existe pas. Son intrusion dans notre intériorité y apporte la confusion et rend conflictuelle notre capacité à vivre de l’instant qui se présente, qui elle reste fluide dans un aléatoire non encore vraiment déterminé.

Selon D. B. et J. K., le cerveau est, dans son fonctionnement en évolution, imprégné de la notion de ce temps qui s’écoule. Il semble s’y être soumis en y fourvoyant son être dans le mouvement gravitationnel d’un centre de contrôle que rien n’étaye vraiment à l’examen, une identité solide, tangible, séparée. La question qu’ils posent avec acuité, est de savoir si notre cerveau est capable de percevoir son emprisonnement dans cette notion du temps ?

Ils affirment que le cerveau n’est pas totalement conditionné à ce temps. Bien que largement dominé par cette perception, il n’y est pas pour autant soumis de façon immuable. Ils stipulent que la pensée y est asservie, car elle exige « d’entrer dans du temps », mais que tout ce qui parvient à prendre ce temps de vitesse lui échappe !

Le silence de la pensée ouvre une brèche dans ce temps perçu. Cette ouverture dénie au temps une existence autonome, indépendante de nous-même. Nous sommes partie intégrante du « cours du temps ».

La pensée s’inscrit dans un mouvement du temps, avec un corollaire de causes et d’effets. Ce processus est purement mécanique et donc fragmentaire. Au niveau du cerveau, le phénomène de la pensée est de l’ordre du matériel, elle relève du mécanisme mental.

Si on abolit le temps psychologique, le non-mouvement instaure le Silence. La pensée produite par le mental, qui a habituellement une tendance à la « fixation », une fois mise en silence, il se produit une clarté qui permet l’observation neutre du mouvement.

Thich Nhat Hanh décrit cet aspect des choses :

« Je vis en contact permanent avec mes ancêtres génétiques et spirituels »**

Les Lakotas du Dakota expriment aussi cette « vision » dans leur tradition :

Mitakuyé Oyasin (Je fais partie de la grande famille du vivant)

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Chat …
Point de croix, modèle : Marie-Thérèse Saint-Aubin (10×08 cm) – Sandrine Grillet 2011

 

La saisie du mental pose comme règle générale, qu’un vécu est (plus ou moins abusivement) promu au titre de « loi édictée », mis en projection sur l’existence. Le mental est le fruit des cogitations et « gamberges » diverses, de pensées livrées à elles-même dans le laisser-aller de danses infernales et incessantes. Son « bruit de fond » qui occupe tout l’espace, ne laissant point de fluidité, y rend tout compact. L’émotion perturbée y trouve sa source troublée, elle ne peut dans ces conditions atteindre à la turbidité claire et suivre son cours naturel. Ce processus d’agitation des fonds boueux stagnants du vécu rend toute vision directe impossible. Il amène l’être à développer une présupposition, un pré-jugement associé à un temps psychologique donné, qui se construit en référence à un passé et/ou projeté vers un devenir. En fin de compte, ce processus n’est qu’une fuite du présent immédiat. Cette fuite renvoie à l’angoisse qui naît de l’incapacité à être dans l’instant donné à vivre, l’incapacité d’être simplement attentif, sans commentaires, en acuité avec ce qui se passe.

Ce « bruit de fond » enferme la perception dans un état identitaire motivé par une « attente préconçue » ne laissant guère de possibilité d’expression à ce qui est là. D’où un état psychologique inévitablement conflictuel de sa racine à ses disfonctionnalités comportementales récurrentes. C’est la « voie du conflit » suivie depuis des siècles par le cerveau humain, au point que l’on n’y prend même plus garde ni porte plus attention ! Sauf qu’à la faveur de telle ou telle circonstance, l’horreur et l’abomination poussées jusque dans leurs outrances viennent nous heurter de plein fouet, pour ensuite retourner à l’oubli ! Nous fonctionnons ainsi, avec un horizon sans issue, irrités à l’idée même qu’il puisse y en avoir une, tant s’est émoussée notre capacité à envisager, avec courage certes, d’autres perspectives …

Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur, ce qu’ils en disent :

« Comment passer de la pensée à la vision ? Dans chaque situation que la vie vous présente, vous pouvez soit fonctionner selon vos vieux schémas, soit faire cet effort pour voir la situation telle qu’elle est. Si vous voulez évoluer, un réel travail de discrimination vous est demandé pour distinguer ce qui relève de la réalité et ce qui est pure projection de votre monde intérieur sur cette réalité. Il faut accabler le mental par la vision de la vérité pour qu’il ne puisse plus continuer à dire n’importe quoi et qu’il soit obligé de se taire, il faut confronter les pensées à la réalité. Sinon le mental n’a pas de limites, il justifie, il prouve, il explique, il dénie, il déforme, il raisonne faux, il affirme le contraire de ce qu’il vient de dire, il extrapole. Et surtout pour le mental, rien n’est jamais neutre, tout est jugé, qualifié. Ce travail de contrôle, checking, de rectification de ce qui est tordu, personne ne peut le faire à votre place et il ne s’accomplit qu’ici et maintenant. Ou vous le faites, ou vous ne le faites pas. »

( « La voie et ses pièges  » page 199, Éditions La Table Ronde © 1992)

 

La pensée et son importance chez l’humain

D.B. : … l’homme a peut-être fait fausse route, créé le mauvais conditionnement.

K. : Le mauvais conditionnement dès l’origine. Ou bien, la quête de la sécurité — la sécurité pour moi-même, pour ma famille, mon groupe, pour ma tribu — a amené cette division.

D.B. : Même dans ce cas, il faut demander pourquoi l’homme a fait fausse route dans cette recherche de la sécurité. En effet, si l’intelligence

(p. 84)

avait joué tant soit peu, il serait apparu clairement que tout cela n’avait pas de sens.

K. : Bien sûr, vous revenez au moment où nous avons fait fausse route. Comment allez-vous me montrer que nous avons fait fausse route ?

D.B. : Suggérez-vous qu’il faudrait le démontrer scientifiquement ?

K. : Oui. Je crois que l’homme s’est fourvoyé lorsque la pensée est devenue primordiale.

D.B. : Qu’est-ce qui lui a donné cette prépondérance ?

K. : Essayons d’examiner cela. Qu’est-ce qui a incité les êtres humains à vénérer la pensée comme étant l’unique mode de fonctionnement ?

D.B. : Il faudrait aussi expliquer pourquoi la pensée — si elle est tellement importante — est la cause de toutes les difficultés. Voilà les deux questions.

K. : C’est relativement simple. On a instauré la souveraineté de la pensée, et c’est peut-être là que les êtres humains ont fait fausse route.

D.B. : Je crois, voyez-vous, que pensée est devenue l’équivalent de vérité. On a cru que la pensée apportait la vérité, apportait ce qui est toujours vrai. Il y a cette idée que nous sommes détenteurs du savoir — ce qui peut être valable pour un temps — mais les hommes généralisent, parce que le savoir tend toujours à généraliser. Lorsqu’ils en sont arrivés à l’idée qu’il en serait toujours ainsi, cela a cristallisé la pensée comme exprimant ce qui est vrai. Cela a donné à la pensée la primauté absolue.

(p. 85)

K. : Pourquoi l’homme a-t-il accordé à la pensée une importance suprême ? A mon avis, c’est assez simple. Parce que c’est la seule chose qu’il connaisse.

D.B. : Il ne s’ensuit pas qu’il lui accorde l’importance suprême.

K. : Parce que les choses que je connais — les choses que la pensée a créées, les images et tout le reste — sont plus importantes que les choses que j’ignore.

D.B. : Mais voyons, si l’intelligence était à l’œuvre, l’homme n’en arriverait pas à cette conclusion. Il n’est pas rationnel de dire que seul compte ce que je connais.

K. : Donc, l’homme est irrationnel.

D.B. : Il a « dérapé » dans l’irrationnel pour en arriver à dire : « Seul compte ce que je connais. » Mais pourquoi l’homme a-t-il fait cela ?

K. : Pourrait-on dire qu’il a commis cette erreur parce qu’il s’accroche au connu et s’oppose à tout ce qui est inconnu ?

D.B. : C’est un fait, mais on ne voit pas très bien pourquoi il agit de la sorte.

K. : Parce que c’est la seule chose qu’il ait.*

— À travers cet échange, Bohm et Krishnamurti partent débusquer d’une façon rendue intelligible, le fourvoiement sociétal dans lequel l’humain semble s’être complètement empêtré. Au jour d’aujourd’hui nous pouvons légitimement nous demander s’il ne s’égare pas tout simplement en lui-même !

Poursuivant leur dialogue, ils se demandent si le cerveau humain peut se libérer de la « domination » de la pensée, sachant que la pensée procède du temps et que sans cette notion d’être dans un « temps qui passe », la perception d’un « moi » disparaît tout simplement !

Ils affirment que la pensée est un processus qui se déroule au sein d’une substance matérielle qui est celle du cerveau.

 

La pensée et ses limites

Nous avons donc vu que l’usure biologique et le délitement de la matière organisée sont perçues par le cerveau humain comme « temps qui passe », ou qui « se déroule », mais n’ont pas vraiment de pertinence dans le domaine psychologique de l’être. La pensée humaine est de l’ordre du mécanique, dotée d’applications fonctionnelles, mais elle trouve ses limites dans ce qui constitue la nature de cet humain, « ses qualités psychologiques ». Ce cerveau dégagé de la matérialité de la pensée, que recèle-t-il vraiment ?

Bohm et Krishnamurti affirment*** :

« K. : … Il ne peut y avoir de perception lucide sans liberté : tout est là, voyez-vous. La liberté est l’essence même de la perception — il faut être affranchi de tout préjugé, entre autres choses. Un esprit qui est libre voit. Voir et agir ne font alors plus qu’un.

D. B. : Oui, parce que l’absence de liberté est une forme de cécité.

(p. 46)

D. B. : … de toute évidence, un homme qui n’est pas libre est incapable de modifier la réalité qui est la sienne.

K. : Évidemment. Là est le danger, en fait.

(p. 47)

— L’obtention de cette liberté demande une bonne dose de courage, et ils le stipulent en poursuivant :

« D. B. : Mais il faut sortir de ce système.

K. : C’est exact, il faut en sortir — mais, pour cela, il faut de l’énergie. Et tant que je baigne dans l’univers du réel, qui a son énergie propre, cette énergie ne saurait me libérer. Mais la perception des distorsions existant dans ce plan du réel sera source d’énergie.

D. B. : Je dirai plutôt qu’il s’agit de percevoir le caractère inéluctable des distorsions. Car on pourrait les percevoir tout en gardant l’espoir de les éviter.

K. : L’énergie n’est autre que la perception du faux. »

— Nous retrouvons dans ce que décrivait Stephen Batchelor (voir le 1er article), un « agnosticisme [qui] se manifestera peut-être par le biais d’une intense perplexité qui résonne à travers tout le corps, laissant l’esprit à la recherche de certitude sans nulle part où se reposer ».

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Chats …
Point de croix, modèle : Marie-Thérèse Saint-Aubin (20×07 cm) – Sandrine Grillet 2011

 

Continuant de scruter cet aspect, Bohm et Krishnamurti stipulent :

« K. : Mettons les choses au point. Voyons : voir et agir sont une seule et même chose. La division n’a pas sa place dans cet espace-là. Par conséquent, l’espace en question, c’est la liberté du néant. Nous l’avons déjà dit.

D. B. : Le néant — qui est absence de toute chose — est identique à la liberté, car tant qu’une chose est une chose, elle n’est pas libre.

K. : Oui. Donc, la vérité, c’est le néant — le rien, la non-chose. L’action du néant, qui est l’intelligence présente dans le réelune intelligence libre de toute contingence —, s’exprime au sein de la réalité sans qu’aucune distorsion n’intervienne. Si notre esprit est dépourvu d’espace mais encombré de problèmes, d’images, de souvenirs, de connaissances, il n’est pas libre, il est donc incapable de voir et ; ne voyant rien, il est incapable d’agir. Mon esprit est trop plein pour être libre, il n’y a plus de place, plus d’espace en lui.

D. B. : Oui. Quand il n’y a plus d’espace libre, l’esprit est sous l’emprise de tous ces phénomènes.

K. : Il devient le jouet de son environnement, de ces distorsions.

D. B. : Qui ne cessent de s’ajouter les unes aux autres.

K. : Mais l’esprit qui est vide, qui n’est rien, est capable, lui, de voir et donc d’agir, et cet agir est vérité. Cet espace-là est-il limité par la faute de l’esprit ? Bien sûr que non : il ne saurait être limité. N’étant pas issu de la pensée, il en résulte qu’il n’est pas limité. »

— Ce que l’un et l’autre entendent donc, c’est que la conscience humaine abrite bel et bien une dimension hors de la matérialité de la pensée du mental et de sa « saisie gravitationnelle » ; une dimension non limitée et libre de son objet de perception.

 

Perception et pensée

Bohm et Krishnamurti abordent le champ de la perception directe au-delà de « la pensée en suspension », en proposant un questionnement sur l’importance phénoménale accordée à cette pensée par l’humain au cours des âges dont nous avons un écho.

Le monde de la pensée se fissure dès lors qu’il s’arroge une appartenance à l’ordre du « vivant ». Or, nous avons vu dans les articles précédents qu’il s’agit plutôt de processus mécaniques mémoriels divers, composés de fragments rassemblés qui forment une structure.

Ce qui est de l’ordre du vivant, c’est la perception, la « vue », et c’est dans cette direction que se manifeste la réelle intelligence de l’humain.

 

« K. : Attendez! Je commence à voir quelque chose — nous commençons tous deux à voir quelque chose. Nous disons que la perception suprême, c’est la vérité. Cette perception agit dans et sur le réel. Il y a donc perception — une perception qui est vérité — et cette chose-là ne peut agir qu’au sein du réel. Ou, pour dire les choses autrement : dès lors que je perçois une chose de manière totale, absolue, la pensée n’entre pas en jeu.

D. B. : La perception se fait directement.

K. : C’est une perception directe. La perception a un effet direct.

D. B. : Sans passer par la pensée.

K. : C’est ce que je veux savoir.

D. B. : Lorsqu’on perçoit un danger, cette perception agit de manière immédiate, sans que la pensée intervienne.

K. : Exactement. »

(p. 142)

— Le doigt est mis ici sur cet aspect de notre nature, où, dans des circonstances où la mise en place d’une vision fulgurante est nécessaire pour induire une stratégie ponctuelle de survie, les processus de la pensée sont annihilés et réduits au silence.

L’être fondamental en nous se manifeste par son intelligence humaine totale, et nous renvoie à ce qu’exprimait le Professeur Henri Laborit :

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Martin-pêcheur
Point de croix, modèle : Marie-Thérèse Saint-Aubin (09×07 cm) – Sandrine Grillet 2011

La seule raison d’être d’un être vivant, c’est de maintenir sa structure en vie, sans quoi cet être ne serait tout simplement pas !

En les instants où nous sommes mis en péril, si nous sommes capables de comprendre de façon intelligible ce que nous sommes en nous-mêmes, face à nous-mêmes, nous avons la possibilité d’avoir accès à notre intelligence fondamentale et à ses ressources. Les carcans des mécanismes de la pensée sont insuffisants pour apporter des réponses intelligibles à la réalité de la situation.

 

— « D. B. : … l’avidité est une pensée irrationnelle.

K. : Oui, l’avidité est irrationnelle.

D. B. : Il existe pourtant une pensée rationnelle — par exemple, lorsqu’on essaie de résoudre un problème.

(p. 146)

K. : Lorsque vous percevez l’avidité dans toutes ses dimensions, quelque chose se passe en vous.

D. B. : Mais vous dites qu’il n’y a plus de pensée.

K. : La pensée n’est plus nécessaire.

D. B. : Comment faites-vous alors pour retrouver votre chemin ? Pour mettre votre mémoire à contribution ?

K. : Écoutez : je ne suis plus avide. Je n’ai plus besoin de la pensée dans le domaine propre à la perception, et la pensée n’entre plus du tout sur ce territoire.

D. B. : C’est vrai pour la perception, mais la pensée a encore un rôle à jouer, apparemment.

K. : Ce que je dis, c’est qu’elle n’a plus aucun rôle à jouer pour ce qui touche à l’avidité. Quand la perception est pleine et entière, il n’y a plus de place pour la pensée.

D. B. : Dans cette perception.

K. : Pas seulement dans la perception : la pensée n’ existe plus par rapport à tout cela. Vous percevez le fait que toute croyance est irrationnelle : c’est tout l’ensemble de cette structure de la croyance qui est clairement perçu, et dans ce cas la croyance n’a plus sa place dans votre pensée, dans votre cerveau. Si je perçois en totalité la nature de la croyance, finies les croyances »

(p. 147)

— Ces dialogues mettent en lumière ce qui se passe quand le mental qui « gamberge » est terrassé, quand son bavardage incessant de commentaires etc. est réduit au silence, le mental est alors réduit à sa fonction de base mécanique. La supercherie est démasquée.

 

— « K. : Elle n’existe plus. La pensée n’a plus sa place quand il y a perception totale. Son domaine d’action est celui des nécessités urgentes — nourriture, vêtements, logement. Qu’en dites-vous ?

D. B. : Oui, C’est sans doute exact.

K. : Je veux approfondir la question, la remettre en cause.

D. B. : Mais, dans un premier temps, nous avons voulu comprendre pourquoi la pensée a fait ce qu’elle a fait. En d’autres termes, certes, lorsqu’il y a perception totale, il n’y a plus de place pour la pensée, mais par ailleurs, face à des problèmes d’ordre pratique, on pourrait dire que notre perception n’est pas globale et que nous dépendons d’informations accumulées auparavant — par conséquent, nous avons alors besoin de la pensée.

K. : Oui, j’en ai besoin pour bâtir une maison.

D. B. : Et vous dépendez de tout un capital d’informations, vous êtes incapable de savoir d’emblée comment faire pour la construire.

K. : Tout à fait.

D. B. : Mais pour tout ce qui est d’ordre psychologique…

K. : Dès lors que la perception est totale, la pensée n’entre pas dans le processus psychologique.

(p. 148)

D. B. : C’est cela. Elle ne participe pas à la perception psychologique, bien qu’elle puisse avoir un rôle à jouer dans la perception matérielle.

K. : Exactement. »

K. : Serait-ce que, lorsqu’il y a perception totale, une perception étrangère à tout mouvement de la pensée, du temps, etc., l’esprit ne recourt à la pensée qu’en cas de nécessité, Et, sinon, il est vide ?

D. B. : On pourrait peut-être dire les choses autrement : un tel esprit, lorsqu’il recourt à la pensée, réalise que c’est effectivement la pensée qui est en jeu, sans jamais rien supposer d’autre.

K. : Exactement. Il se rend compte qu’il s’agit de la pensée – et de rien d’autre.

D. B. : S’il ne s’agit de rien d’autre que de la pensée, sa portée reste limitée, et rien n’oblige à lui accorder une telle importance.

K. : C’est très juste.

(p.149)

K. : L’habitude et le conditionnement nous ont amenés à dire que la pensée est la chose essentielle dans la vie. La pensée n’a jamais compris qu’elle était limitée. C’est bien ce que nous disons, n’est-ce pas ?

D. B. : Entre autres choses, oui.

K. : Et nous disons aussi que la perception totale amène un changement dans la pensée.

(p. 150)

D. B. : À cause de cette perception, la pensée est devenue différente, bien qu’elle reste mécanique.

K. : Oui, c’est exactement ce que nous disons.

D. B. : Grâce à cette perception, le mode de fonctionnement de la pensée s’est modifié. Ce n’est donc pas dans la pensée, mais dans la perception qu’est la créativité.

K. : Autrement dit, la pensée a engendré le « moi » qui est devenu — en apparence — indépendant de la pensée ; et ce « moi », qui fait toujours partie de la pensée, constitue notre structure psychologique. Or la perception authentique ne peut avoir lieu qu’en l’absence de « moi ».

D. B. : Le « moi », cette structure imaginaire, est également réel, mais il suppose l’existence d’une espèce de noyau central, n’est-ce pas ?

K. : Oui, évidemment. Il y a donc un centre. Ce centre est-il indépendant de la pensée ?

D. B. : Il semblerait que ce centre soit la pensée.

K. : Exactement. Voilà pourquoi celle-ci est fragmentée.

D. B. : Et, selon vous, c’est parce que nous passons, pour penser, par ce centre du « moi » que cette fragmentation est inévitable.

K. : Oui, elle est inévitable. Voyez-vous, si cette fragmentation existe, c’est essentiellement en raison de ce centre à partir duquel notre pensée s’organise.

D. B. : Nous sommes persuadés que notre fonctionnement psychologique s’effectue à partir d’un centre.

(p. 151)

D. B. : … Certes, la pensée a créé ce centre, mais cette notion de centre n’existait à l’origine que pour de simples raisons pratiques. Or la pensée s’est approprié cette notion à des fins psychologiques.

K. : Oui.

D. B. : Mais pourquoi ?

K. : Pour une raison très simple. La pensée s’est dit : « Je ne saurais être que mécanique, je dois être bien plus que cela. »

D. B. : Et comment le centre répond-il à cette ambition ?

K. : Le « moi » donne à la pensée une permanence.

D. B. : Il faudrait démontrer de façon plus claire en quoi cette permanence liée au « moi » n’est que mensonge.

(p. 153)

D. B. : Une fois que la pensée a inventé ce centre, elle peut ensuite lui attribuer les qualités de son choix, telles que la faculté de penser ou de ressentir.

K. : Tout à fait.

D. B. : Et, s’il y a douleur ou plaisir, elle va les attribuer au centre lui-même, qui prend ainsi vie peu à peu. Peut-on dire que la souffrance apparaît lorsque la douleur est attribuée à ce centre ?

K. : Évidemment. Dès lors qu’il y a un centre, la souffrance est inévitable.

D. B. : Parce que, lorsqu’il n’existe pas de centre, la douleur n’existe que dans la pensée.

K. : Elle est simplement d’ordre physique.

D. B. : Soit elle est physique, soit c’est un souvenir — autrement dit, rien.

K. : Rien, en effet.

D. B. : Mais si le souvenir de la douleur est attribué à ce centre, alors celui-ci prend des apparences réelles et peut enfler démesurément.

K. : Nous faisons donc le constat suivant : si la perception est totale, la pensée n’y joue aucun rôle.

D. B. : Et cette perception agit ; la pensée peut être partie prenante dans sa mise en acte, ainsi que nous l’avons dit récemment.

K. : Oui. Mettons les choses au clair : il y a une perception totale — d’où la pensée est absente. Et c’est cette perception qui agit.

D. B. : Oui, et cette action modifie forcément la nature de la pensée, de même qu’elle modifie les cellules du cerveau.

K. : Oui. La pensée n’a qu’une fonction mécanique.

(p. 156)

D. B. : Ce qui signifie peu ou prou qu’elle manque d’intelligence — la pensée n’est pas créative, elle n’est pas intelligente.

K. : Donc, si la pensée est purement mécanique, elle a tout loisir d’agir dans tous les domaines de façon mécanique sans avoir à recourir à un centre psychologique, et dans ce cas il n’y a pas de problème.

D. B. : Je crois que dès l’origine la pensée s’est prise — à tort — pour une chose vivante et créatrice, et s’est façonné un centre pour se pérenniser.

K. : C’est tout à fait exact. Nous avons donc vu, à présent, pourquoi la pensée était fragmentaire.

D. B. : Pourquoi est-elle fragmentaire ?

K. : A cause de ce centre. La pensée a créé ce centre qui est un pôle de permanence, un pivot qui retient tout ce qui gravite autour de lui.

D. B. : Oui. Le monde entier tient grâce à ce centre. Car quiconque a l’impression d’avoir perdu son centre a aussi l’impression que tout son univers s’écroule.

K. : C’est juste.

D. B. : Le centre est donc identique au monde.

K. : C’est exact, voilà pourquoi la pensée est fragmentaire.

D. B. : Cela n’explique pas entièrement cette fragmentation.

K. : La pensée est fragmentée parce qu’elle s’est dissociée de l’objet qu’elle a créé de toutes pièces.

D. B. : Voilà l’explication : il faut l’exposer très clairement. La pensée s’est arrogé un centre, censé …

p. 157

être distinct d’elle-même, alors qu’en fait c’est elle qui l’a créé et qu’elle est identique à lui.

K. : Elle est ce centre.

D. B. : Mais elle attribue à ce centre certaines propriétés — celle d’être vivant et réel, etc. Et cela, c’est une fragmentation.

K. : Oui, la fracture essentielle est là.

D. B. : D’où une fragmentation généralisée, s’étendant forcément à tout le reste de notre existence. Car, pour maintenir cette notion de séparation entre la pensée et le centre, la pensée doit tout fractionner en conséquence. D’où la confusion, car soit elle dissocie des choses indissociables, soit elle associe des choses disparates. Et aucun effort n’est trop grand pour maintenir cette fiction d’un centre qui serait distinct de la pensée.

K. : Et l’existence doit coïncider en tout avec ce centre.

— Dans ce magistral échange, l’approche et la décortication des processus sont clairement mis en lumière.

Le yogi Vajradhara Tashi Peldjör (Kyabjé Dilgo Khyentsé), dans un de ses commentaires sur l’Esprit dans le « Trésor du cœur des êtres éveillés », de Dza Patrül du XIXe siècle au Tibet, exprima ceci en été 1990 à La Sonnerie en Dordogne ( ed. Padmakara © 1992, page 11) :

«  … Dans sa production mentale, l’esprit crée à la fois le samsara et le nirvana. Pourtant tout cela n’est pas grand-chose, ce ne sont que des pensées. Une fois que nous avons reconnu que les pensées dans notre esprit sont sans consistances réelles et vides en elles mêmes, le mental n’a plus autant de pouvoir de nous imposer ses vues, nous abusant en permanence, et nous induisant en perceptions erronées diverses …  »

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Bergeronnette « grise » …
Point de croix, modèle : Marie-Thérèse Saint-Aubin (14×07 cm) – Sandrine Grillet 2011

Et nous apporterons en conclusion de cet article, ce qu’en disent Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur, dans la dernière partie de leur livre « La voie et ses pièges  » (pages 202/03, 235 et 237, Éditions La Table Ronde © 1992) :

 — « Dans cette dissolution du mental, tout ne va pas être détruit : ce qui est vrai n’a pas de raison de s’effondrer, mais ce qui est vrai représente peu de chose à côté de tout ce qui est plus ou moins déformé, coloré, interprété.

Tant que nous vivons dans « notre » monde, tant que « c’est comme ça que nous voyons les choses », une mort à un niveau doit s’opérer pour renaître à un autre niveau.

Peu à peu vous verrez des degrés beaucoup plus subtils et intéressants de ce fonctionnement qui s’appelle « penser », vous arriverez jusqu’à l’essence du mental, de l’illusion, de l’aveuglement. Le but dépasse les normes habituelles de notre intelligence ou de la raison. Il est à proprement parler révolutionnaire par rapport à notre manière actuelle de concevoir les choses. Vous allez vers un retournement de toutes vos convictions qui seul peut vous conduire à ce qui mériterait vraiment le nom d’éveil ou de libération. N’est-ce pas révolutionnaire, pour des hommes qui autrefois voyaient de la matière solide, de savoir qu’il n’y a en fait que du vide, des protons et des neutrons ? La démarche de la destruction du mental demande une audace aussi radicale. C’est vraiment le passage dans un autre monde.

L’horreur de la situation — comme disait Gurdjieff — c’est qu’un monde d’enfant qui, en lui-même, est attendrissant règne sur le monde des adultes. Cette vérité a une valeur générale. Si nous nous apercevons que cela s’applique à nous, en voyant la puissance de nos propres émotions, nous comprendrons bien que c’est également vrai pour l’humanité qui n’est pas composée uniquement de sages.

Nous sommes entourés d’êtres humains qui, pour un oui ou pour un non, sont tout d’un coup, brusquement, envahis par le petit enfant qu’ils ont été autrefois ; dont la vision d’enfant ne correspond en rien à la réalité ; dont la manière de penser la situation actuelle est une pensée puérile et, bien entendu, dont les comportements vont être des comportements infantiles. Là réside la tragédie du monde … »

Un monde d’adultes serait complètement différent du monde ordinaire dans lequel nous vivons. En mettant l’accent sur les possibilités d’éveil ou d’illumination de l’être humain, on peut avoir l’impression de parler de sagesse à des adultes.

La vérité est d’abord beaucoup plus simple : il s’agit d’un monde d’adultes plus ou moins infantiles, c’est tout ; plus ou moins capables d’émerger hors de l’enfant en eux pour voir la réalité avec des yeux radicalement différents. Ce passage d’un monde à un autre est possible mais je ne dis pas qu’il est facile et il se peut qu’il vous faille beaucoup de temps pour modifier les fonctionnements qui se sont mis en place dans votre cerveau, dans vos engrammes, dans vos neurones. C’est une immense transformation mais une transformation à laquelle vous êtes appelés. »

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Yeii féminin et Yeii masculin, Diné’e (Navajo). Point de croix, (18×16 cm) – Sandrine Grillet – © 2012

 

* « Le Temps Aboli », Dialogues, page 15, David Joseph Bohm et Jiddu Krishnamurti, ed. Du Rocher © 1987

** Thich Nhat Hanh, « Bouddha et Jésus sont des frères », ed. Le Relié, © 2001

*** « Les Limites de la pensée » (dialogues), David J. Bohm et Jiddu Krishnamurtied. Stock © 1999 (préface D. Bohm © 1982)

 

 

 

 

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La “spiritualité” dans le monde contemporain

La “spiritualité” dans le monde contemporain

— Reconnaître en soi sa propre aspiration à une “spiritualité” ne suffit pas. Pour que nous puissions nous rendre compte et ressentir qui nous sommes vraiment il est nécessaire de bien appréhender que d’une part nous allons devoir procéder à un déconditionnement actif de ce qui nous constitue, et que d’autre part il nous faudra trouver une source d’inspiration qui nous semble fiable et authentique. Celle-ci devra nous emmener vers une conscience d’être plus ouverte et réceptive, capable de nous faire vivre un présent en prise direct avec le Grand-Mystère de la Vie !

Le challenge est d’envergure et osé ! Les écueils innombrables.

Jack Kornfield nous dit dans « Après l’extase, la lessive » pages 77/78 :
… « Les pensées et les convictions sont puissantes, nous manifestons sans cesse leurs énergies. Ces schémas de pensées associés aux tensions du corps et du cœur produisent une notion limité de nous-même. Cette trame est parfois appelée le “corps de peur”. Quand nous vivons dans ce corps de peur, notre vie est faite uniquement d’habitudes et de réactions. » …

Nous pouvons prendre conscience de l’immensité de la tâche quand nous savons que ce que nous accomplissons tout au long d’une journée et d’une nuit se passe à quatre-vingt dix pour-cent au niveau de la non-conscience dans le cerveau humain.

Dans le documentaire scientifique « Le cerveau humain et ses automatismes » (Film de Francesca D’Amicis, Peter Höfer, Freddie Röckenhaus, décembre 2011), il est démontré à quel point ce “non-conscient” nous oriente en permanence, et combien notre “conscient” a une part minimale dans notre quotidien. La plupart du temps, notre cerveau se contente d’une estimation approximative pour bien fonctionner.

Alors qu’en est-il ?

Pour accéder à l’information, notre cerveau, confiné dans sa boîte crânienne, a l’obligation de passer par les organes sensoriels, la mémoire, et la “connaissance” (dans le sens de ce qui est “connu”). À partir de ces matériaux, se construit une simulation représentative de ce qui nous entoure en tant qu’individualité corporelle. Ce n’est pas que le “monde extérieur” n’existe pas, il a bien sa propre réalité, mais en fait nous ne l’avons jamais vraiment, ni habité, ni même réellement visité ! Car en fin de compte le seul endroit où nous vivons réellement, c’est à l’intérieur de nous-même, et principalement dans notre boîte crânienne.

Nous devons bien nous rendre compte que notre pouvoir de décision conscient se limite le plus souvent aux sujets auxquels nous avons décidé de nous consacrer, pour le reste c’est le non-conscient qui prend en charge, et fait le tri dans la foule des perceptions.

Le cerveau non-conscient exécute le routinier sans solliciter la conscience qui ne se met en mouvement que pour les choses “importantes” ou inédites.

Sans vraiment nous en rendre compte, nous occultons des pans entiers du “monde extérieur” pour pouvoir nous concentrer sur un objet ou un tâche spécifique.
Le cerveau humain peut traiter jusqu’à deux cent mille données de plus que notre conscient !
La conscience humaine se limite au cortex cérébral. Jusqu’à quinze milliards de neurones du cortex peuvent former de nouvelles connections. Ce qu’il faut savoir, c’est que cela consomme une énergie considérable, supérieure à un effort de sportif de très haut niveau ; si bien que notre cerveau essaye toujours et en permanence de se défausser et de s’en sortir à moindre dépense énergétique sans le recours de la conscience du cortex cérébral humain.

Presque toute notre vie mentale est un mélange de processus conscients et inconscients qui se consolident mutuellement, en particulier lorsque la motivation rentre en jeu. Seule la conscience épuise véritablement notre énergie.
Nous vivons en permanence un décalage avec notre conscient sur les événements qui de fait se sont déjà produits dans le temps. Nous vivons sur le mode du “passé” des choses. Nous avons l’impression de vivre dans l’instant mais en définitive notre conscient est toujours en retard sur les événements. Nous ne percevons pas ce décalage car le conscient est dans une attitude de déni du non-conscient, il n’a pas la clé de communication, ou plus vraisemblablement il en a perdu l’usage au fil de son évolution*.

La mémoire (nous allons y revenir plus profondément plus loin) est l’organe sensoriel le plus important. Nous “voyons” à 99% ce qui est déjà imprimé dans notre mémoire, seul 1% vient s’ajouter par l’organe des sens, la vision en particulier.

Le cerveau a la capacité de falsifier l’information, de la modifier afin que son contenu corresponde à ce que lui croit et voit dans le non-conscient. Ce cerveau occulte tout ce qu’il considère comme peu important ou qui est déjà du domaine du “connu”.
Notre cerveau décide de ce qui doit lui être révélé ou non sans l’intervention de la conscience !
Notre non-conscient est le responsable du temps présent, alors que notre conscient est capable de voyager dans le temps, de se perdre dans le passé ou de se projeter dans un devenir hypothétique. Mais au bout du compte, qui garde vraiment “la maison” pendant ce temps-là ? Le non-conscient est le gardien du présent, et ce présent est éminemment à hauts-risques et recèle souvent de terribles dangers au quotidien.
Nous avons grand tort d’avoir totalement et “aveuglément” confiance dans les perceptions de notre corps et son ressenti.
Nous pouvons ainsi être abusés jusqu’à avoir l’impression que notre conscience est sortie de notre corps, ce qui n’est ni plus ni moins qu’une construction mentale représentative où l’illusion peut facilement se glisser.
Il est à noter que 90% de notre communication émotionnelle est non-verbale.
Avons-nous alors une issue à travers l’imbroglio de ce qui nous “habite”, (voire même ce qui nous “hante” !) ?
Oui bien sûr, puisque qu’il est en notre capacité, (pour peu que nous y consacrions le temps et que nous y mettions les moyens) d’avoir prise sur nos états de comportements par une attention constante, une observation orientée vers “ici, là où nous sommes”.
Partant d’un point de départ qui stipule que tout être, toute forme, sont constitués de particules corpusculaires quantiques et en même temps présentent les caractéristiques d’une “onde” engendrant une puissance “agissante” qui d’une manière ou d’une autre tend à “s’exprimer”, nous pouvons développer plus avant.
Percevoir ce qui se trouve au-delà de nos préoccupations quotidiennes et sortir de notre rôle habituel ainsi que de nos journées affairées vécues en “pilotage automatique”, voilà quel est l’enjeu.

Dans cette perspective, nous allons devoir mettre en œuvre une véritable stratégie, déconditionner notre être organisé de manière à survivre dans son environnement, afin de tenter de percer ce qui se trouve derrière, ce que nous sommes vraiment. Si la chose est possible, si des personnes (rares certes) ont tenté l’aventure (car c’est vraiment une grande aventure humaine que de partir à la quête de sa propre “réalité”), il n’en demeure pas moins que l’entreprisse comporte bien des risques de tous ordres, et que l’issue n’est jamais vraiment certaine, que jusqu’à un certain degré des “cimes” et au-delà, la chute est toujours une réalité. Elle est d’autant plus vertigineuse que l’i-réalisation est avancée en maturation, les “gardes-fou” du conditionnement sociétal n’existant plus vraiment, ou plus beaucoup !
Nous partons à la conquête de l’éveil sur la base de notre propre autorité spirituelle et notre savoir intérieur, en activant une confiance capable de nous soutenir face aux difficultés, voire face à la mort toujours omniprésente. À travers ce déplacement d’identité, nous pouvons dépasser la petite idée que nous avons de nous-même et nous défaire de ce que l’on appelle “le corps de peur” . Nous tentons de nous éveiller à une sagesse, un amour et à une absence de peur impérissable au centre desquels se trouvent la “rédemption” (du Latin redemptio, “rachat”) des souffrances, humaines et du monde sensible.

Cette “rédemption” est entendue sans connotation aucune de culpabilisation ou de honte, elle est désignée ici comme une simple prise de conscience d’une “perspective inadéquate” entre ce qui est de l’ordre fonctionnel de la survie, et le “sur-rajout” d’une notion d’identité exagérée voire exacerbée ou/et pervertie. C’est en fait “une mise au clair”, un “balayage de scories” de ce qui ne va pas, n’est pas pertinent. C’est essentiellement une immense vague compassionnelle équanime, sans attachement, sans exclusion, et pragmatique.
Le non-conscient, fruit d’une évolution laborieuse, est la condition sine qua non de notre capacité à assurer la vie de notre structure manifestée au quotidien. Les dernières étapes de cette évolution dans le développement du cortex cérébral sont devenues très complexes et sophistiquées, et donc dans le même temps plus vulnérables et délicates. L’humain, dans la nécessité où il est d’assurer sa survie au quotidien et la perpétuation de son espèce, se base sur la notion spatiale d’un passé mémoriel d’expériences et d’un devenir.  Cette notion des trois temps (passé, présent, avenir), même si elle reste une réalité tangible, n’a pas de réalité au niveau de la pure conscience.
L’être humain d’aujourd’hui a-t-il en encore vraiment quelque chose à voir avec celui qu’il était il y a trente ou quarante mille ans ? Oui, sur le fond c’est le même humain que présentement, mais il ne l’est plus vraiment quant à sa situation en tant qu’espèce sur Terre dans le spatio-temporel géographique.
Dès l’aube de cette humanité, la “spiritualité” l’a cependant habité à travers la conscience qu’il avait de lui-même et sa représentation dans l’espace manifesté.
Cette conscience humaine du Paléolithique supérieur liée à l’art pariétal était très probablement plus fluide et plus perméable que la nôtre, comme le soutien Jean Clottes. Les “idéaux” qui propulsaient ces humains vers le dépassement d’eux-mêmes, étaient certainement d’un autre ordre, leur environnement étant à ce point imposant que pour ne pas être complètement submergés et engloutis ils devaient trouver en eux des élans assignés par leur vulnérabilité manifeste au regard de la rudesse et du gigantisme qui les entouraient.

Les idéaux sont là pour nous amener à dépasser nos limites de perceptions étriquées, routinières et en devenir, à tendre vers « l’Être humain » vrai dans sa supra-conscience. Ce sont des outils inspirants mais non des réalités en eux-mêmes, l’objectif étant d’atteindre “une vision claire” à la fois précise et porteuse de perspectives à multiples facettes.
Lors de l’élaboration d’une existence à la fois plus pastorale et plus agraire, les équilibres ont été complètement bouleversés, et l’humanité a engagé une réelle mutation radicale.
Par le seul fait des changements induits dans sa physiologie essentiellement par son changement nutritionnel et les modifications de son habitat, l’humain, tout en restant le même, devint très différent dans son approche et son rapport à la Vie et à sa vie.
Ce fut une re-évolution totale, hormis pour les peuples qui restèrent, pour des raisons géographiques, dans des rythmes de vies ancestrales de type “bushman”. Nous y reviendrons ultérieurement dans d’autres articles.
Nous avons déjà observé dans un précédent article développant les connaissances scientifiques actuelles sur le cerveau, que la mémoire (individuelle ou collective) est le siège de l’identification, de la capacité à nous interpréter dans ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes là où nous sommes.

Jack Kornfield nous dit :
« Chaque identification rend compte d’une circonstance particulière et d’une structure sociale, mais à un niveau plus profond, elle est en même temps provisoire et illusoire. Parfois, les références tribales et ethniques sont utilisées de façon saine : pour honorer notre culture, pour éveiller la dignité et le respect, pour apprécier notre lien profond avec nos semblables.
Mais ces mêmes distinctions peuvent servir des propos raciste et discriminatoires, créant d’énormes souffrances. Les identifications ethniques, religieuses et tribales sont exploitées de manière récurrente pour des raisons de pouvoir (de renommée, d’enrichissement) et de “sécurité” (intérieure), pour séparer “eux” et “nous”. Les manipulateurs utilisent cette identification pour attiser la haine (et le rejet) puissante de “l’autre” (celui/celle qui a un mode d’être autre, afin d’étendre leur emprise, “posséder” les personnes). »
(p. 113 “Bouddha mode d’emploiLe cœur sage”)
Nous nous rendons finalement bien compte de l’ambiguïté de cette identification** ; à la fois nécessaire pour un apprentissage de la vie (sociétale et personnelle) préservant une cohérence d’être, et sécrétant en même temps un poison violent en justifiant l’injustifiable dans la notion de “séparation” avec « autre » alors que nous ne sommes et ne devrions nous percevoir que comme une originalité dans la manifestation, une différenciation comportementale.
Tout le dilemme s’articule dans la capacité à jongler avec ce qui est de l’un et ce qui est à proscrire de l’autre. Mais bien évidemment le continuum de la conscience-base du collectif (l’alaya en skt. bouddhique) véhicule et imprègne toute personne. Elle devra s’en “libérer” si elle veut prétendre connaître les premières strates de la “liberté intérieure”.
Entreprise bien sûr à hauts risques divers, pour la personne elle-même et son entourage immédiat. Tout l’art du pratiquant(e) usant d’une méthodologie traditionnelle qui a déjà fait ses preuves à travers les âges dans une continuité de savoir faire ininterrompue, résidera donc dans son habileté et sa persévérance, sa capacité à trouver un juste équilibre pour dégager de sa gangue son évanescence spirituelle du “corps de peur”.
Et ce travail va être ardu, car il implique tout bonnement les structures même de notre existence présente.

Jack Kornfield cite William Blake
… « Ceux qui franchissent “la porte du ciel” ne sont pas des être dénués de passions ou les ayant réprimées, mais des individus ayant cultivé une compréhension de ces passions. »
Au lieu de condamner tous les désirs, nous les abordons avec sagesse et sensibilité. Nous voyons alors le monde comme un jeu de désirs et la différence entre ceux qui sont sensés et insensés devient évidente. Certains désirs sont causes de souffrances mais d’autres comme les besoins naturels d’amour familial, de nourriture et de refuge, sont salutaires.

Ces énergies ne sont plus des “péchés mortels” à craindre ; elles sont transformées en remède pour l’éveil. Nous sommes capables de rester dans le monde sans être emportés par lui, d’utiliser les énergies de la vie pour enseigner et éveiller partout où nous allons. »…
« Après l’extase, la lessive », p. 254

Et de Karl Gustav Jung ;
« L’instinct érotique est quelque chose de problématique et le sera toujours, quoi que puissent dire les lois sur ce sujet. D’un côté, il appartient à la nature animale originelle de l’homme et existera aussi longtemps que l’homme aura un corps animal. D’un autre côté, il est relié aux plus hautes formes de spiritualité. Mais il fleurit seulement quand l’esprit et l’instinct sont dans une véritable harmonie. Si l’un ou l’autre aspect fait défaut, il y a alors une blessure, un manque d’équilibre d’un côté, qui peut facilement dériver vers une pathologie. Un excès d’animalité défigure l’être humain, un excès de culture en fait un animal malade. »
Les formes de spiritualité les plus rigides condamne tout simplement la sexualité. Le bon sens nous montre que c’est le mauvais usage de la sexualité qui est décrit comme cause de souffrance.
… la peur de nuire en causant de la souffrance par une sexualité incorrecte, peut finir facilement par se transformer en une peur du corps et de la sexualité en général. Alors que en fait plus un être vit dans l’éveil, plus la grandeur de cette sexualité devient importante, par la présence encore plus aiguë à son corps, plus éveillé, plus vivant… »
« Après l’extase, la lessive », p. 274

Dans, « L’homme à la recherche de son humanité », Marcel Légaut, (page 212, Extraits – c. 1971), nous dit également :
… « L’homme est fondamentalement solitaire. Enfoui dans une unicité qui lui reste inconnue et qui le met à part même lorsqu’il s’approche d’autrui, il s’ignore, nul ne le connaît. Rien de ce qu’il manifeste n’exprime complètement ce qu’il est ; rien ne laisse prévoir ce qu’il pourrait devenir. Au contraire, les limitations de tous ordres que trahis son comportement le défigurent à ses yeux et aux autres et à ceux des autres. Il est enclos dans son mystère où sommeille encore sa vraie valeur. Une distance infranchissable le sépare de ses plus proches et même de lui-même.
Cependant, il ne doit pas être un isolé. L’homme replié sur lui-même, sans communication avec ses semblables, ne peut pas progresser vers son humanité. Abandonné à ses impressions et ses pensées, sans contact avec le réel, il est à la merci d’une imagination et d’une logique qui se développe suivant leurs pentes propres et qui ne lui apportent que des évidences fallacieuses pour le moins ambiguës.
Comment, à l’aide de ses seules lumières, pourrait-il “critiquer” avec une lucidité et une vigueur suffisantes ce dont la société le convainc et ce que l’hérédité lui impose à son insu ? Comment pourrait-il par ses seules forces se dégager de ces étreintes inconnues qui l’entraînent à dénaturer inconsciemment ses plus hautes aspirations ou même à les combattre ? D’autre part, le meilleur de lui même a besoin pour prendre consistance, pour se développer au-delà de l’horizon qui à chaque étape limite une vie individuelle, de découvrir par le dedans d’autres histoires humaines. Pour ne pas être la proie des déterminismes intellectuels et affectifs, pour ne pas rester l’image de son milieu et le produit de son espèce, pour devenir lui-même au-delà de ce qu’il peut concevoir et vouloir, il lui faut de toute nécessité, des présences qui, sans violer sa solitude, la peuplent et sans le distraire de lui-même, lui donne l’occasion d’entendre l’appel de son être.
La rencontre de deux êtres, qui rompt leur isolement spirituel, exige d’eux des conditions intimes convenables (ou compatibles) »…

Et nous poursuivons comme en écho avec Jiddhu Krishnamurti :
« Il y a en nous un vide, un sentiment de vacuité qui tend toujours vers l’expression personnelle et le plaisir, et qui suscite la peur de ne pas pouvoir les assouvir complètement, d’où une résistance, une agressivité. Nous nous efforçons de combler ce vide intérieur, cette vacuité, ce sentiment d’isolement total et de solitude – que vous avez déjà éprouvé, j’en suis sûr – par les livres, le savoir, les relations, et toutes formes d’artifices ; mais, au bout du compte, il y a toujours ce vide impossible à remplir.
Nous nous tournons alors vers l’ultime recours – “Dieu”.
Tant qu’existe cette vacuité, ce sentiment d’un vide insondable, la beauté, l’amour sont-ils possibles ? Si l’on a conscience de ce vide, et qu’on n’arrive pas à lui échapper, que faire alors ? Pour le combler, on a tout essayé – les dieux, le savoir, l’expérience, la musique, les tableaux, et toutes sortes de moyens technologiques d’information ; et cela nous occupe du matin au soir.
Lorsqu’on réalise que personne ne peut combler ce vide, on voit l’importance du problème. Si vous cherchez à le combler grâce à ce qu’on appelle une relation avec une autre personne, ou avec une image, il s’ensuit une dépendance, la peur de perdre, puis une possessivité agressive et de la jalousie, avec toutes leurs conséquences. Alors, se demande-t-on, ce vide pourra-t-il jamais être comblé par quoi que ce soit ? Par une activité sociale, de bonnes œuvres, la vie monastique, la méditation, les pratiques visant à affiner notre conscience ?
Quelle absurdité ! S’il est impossible de le combler, que faire alors ? Comprenez-vous l’importance de cette question ? Malgré nos efforts, rien ne réussit à combler ce vide : ni ce qu’on appelle le plaisir, ni l’expression personnelle, ni la recherche de la vérité, ni “Dieu” ; pas plus que l’image que l’on se fait de soi-même, celle qu’on s’est créée du monde, nos idéologies – rien n’y fait. On s’est donc servi de la beauté, de l’amour et du plaisir pour masquer ce vide ; mais si l’on cesse de vouloir lui échapper, et qu’on demeure avec lui, que va-t-il nous arriver ?
Qu’est-ce donc que cette solitude, ce sentiment d’un immense vide intérieur ? Qu’est-il, et pourquoi se manifeste-t-il ? Serait-ce parce que nous voulons le fuir, nous en évader, qu’il existe ? Serait-ce parce qu’il nous fait peur ? N’est-ce en fait qu’une notion abstraite du vide, auquel cas l’esprit n’est jamais en contact, jamais en relation directe avec ce qui est réellement ?
Je découvre cette vacuité en moi et je cesse de fuir, car c’est un acte tellement puéril. J’ai conscience de ce vide, il est là, et rien ne peut le remplir. Et je me demande : comment est-il né ? Toute mon existence, toutes mes activités quotidiennes, toutes mes théories, etc. – tout cela en serait-il la cause ? Serait-ce que l’ego, le « moi » – peu importe le terme – ne cesse de s’isoler dans toutes ses activités ? Le « moi », l’ego, de par sa nature même, nous isole, nous divise.
Toutes ces activités ont créé en moi cet état d’isolement, de vacuité profonde – ce vide est donc un résultat, une conséquence, et non un état naturel. Je vois que tant que mon activité restera axée sur l’ego et l’expression de l’ego, ce vide sera inévitable ; je vois aussi que, pour le combler, je fais des efforts de toute sorte, ce qui est, là encore, d’ordre égocentrique – et le vide se fait de plus en plus vaste, de plus en plus profond.
Est-il possible de transcender cet état ? Pas en voulant s’en évader, ni en disant : « Je ne serai plus égoïste. » Dire cela, c’est déjà être dans l’égoïté. Lorsqu’on mobilise sa volonté pour contrer l’activité de l’ego, cette volonté même est facteur d’isolement.
Siècle après siècle, l’esprit a été conditionné à exiger une sécurité, à vouloir être rassuré ; il s’est forgé, physiologiquement et psychologiquement, un mode d’activité égocentrique et narcissique ; et cette activité envahit la vie quotidienne – c’est ma maison, mon travail, mon bien ; voilà l’origine de ce vide, de cet isolement. Comment cette activité peut-elle prendre fin ? Est-ce envisageable, ou ne faudrait-il pas plutôt ignorer cette activité, et insuffler à l’esprit une qualité d’une tout autre nature ?
Donc, ce vide, je le vois, je vois comment il est né, je me rends compte que la volonté ou toute autre activité tendant à faire disparaître le facteur responsable de cette vacuité n’est qu’une autre forme d’activité égocentrique. Je vois tout cela très lucidement, très objectivement, et je réalise soudain que je ne peux rien y faire. Auparavant, j’essayais d’agir, en fuyant ce vide ou en tentant de le combler, de le comprendre, de l’examiner, toutes choses qui ne sont que d’autres formes d’isolement.
Mais je réalise soudain qu’il n’y a rien à faire, que plus j’agis, plus je dresse un mur d’isolement. L’esprit lui-même réalise qu’il ne peut rien faire, que la pensée est impuissante, car toucher à cette vacuité, c’est l’engendrer de nouveau. Ainsi, en observant avec le maximum de soin et d’objectivité, je perçois tout ce processus, et cette perception fine et aiguë suffit en soi. Voyez ce qui s’est produit : je gaspillais auparavant beaucoup d’énergie à m’agiter en tout sens, mais à présent j’en vois l’absurdité – l’esprit saisit très clairement à quel point c’est absurde.
Donc, je ne gaspille plus aucune énergie. La pensée se calme, se tait, l’esprit devient tout à fait immobile : tout étant décrypté, le silence s’installe. Dans ce silence, il n’est point de solitude. Avec ce silence, ce silence total de l’esprit, viennent la beauté et l’amour – qui peuvent s’exprimer, ou s’abstenir de toute expression.
(…)
Il y a donc la félicité – qui se situe bien au-delà du plaisir ; il y a la beauté, qui n’est pas l’expression d’un esprit habile, mais qui est la beauté propre à l’esprit qui est parfaitement silencieux. Il pleut, on entend tambouriner les gouttes d’eau. Vous pouvez écouter avec l’oreille, ou bien à partir de cet immense silence qui s’est fait en vous. Si vous écoutez la pluie à partir de ce silence total de votre esprit, la beauté en est telle qu’aucun mot, aucune toile, ne saurait l’exprimer, car cette beauté transcende toute forme d’expression.
L’amour, c’est évidemment la félicité suprême, qui n’est pas de l’ordre du plaisir.
« Au seuil du Silence », pages 141/144

Nous avons également d’autres expressions de ce silence-vacuitaire dans les traditions Amérindiennes :

"Buffalo" JW Baker, broderie (43cmX31cm) au point de croix, de Sandrine Grillet -2014

« Buffalo » JW Baker, broderie (43cmX31cm) au point de croix, de Sandrine Grillet – © 2014

« Les premiers Amérindiens tempéraient leur fierté d’une singulière humilité. L’arrogance spirituelle était étrangère à leur nature et à leur enseignement. Il n’ont jamais prétendu que le pouvoir de la parole articulée était une preuve de supériorité sur la création muette ; la parole était pour eux un cadeau empoisonné. Ils croient profondément au silence — signe d’une harmonie parfaite. Le Silence est l’équilibre absolu du corps, de l’Esprit et de l’Âme. L’être humain qui préserve l’unité de son être reste calme et inébranlable devant les tourments de l’existence — pas une feuille ne bouge sur l’arbre ; aucune ride à la surface de l’étang qui brille — telle est, pour le sage illettré, l’attitude idéale pour la conduite de la vie.
Si vous lui demandez : « Qu’est-ce que le silence ? » Il répondra : « C’est le Grand Mystère ! Le Silence Sacré est la voix ! » Si vous lui demandez : « Quel sont les fruits du silence ? » Il dira : « La maîtrise de soi, le vrai courage ou la persévérance, la patience, la dignité et le respect. Le Silence est la pierre angulaire du caractère ».
Ohiyesa, Tribu Santee-Dakota, XXe siècle

Et paradoxe apparent, ce Grand-Silence est l’expression d’une grande présence, car il contient tous les sons, exprimés ou “inaudibles” à l’oreille. C’est le domaine où se rejoignent l’ondulatoire et le corpusculaire, et où nous accédons à une intelligible résonance avec notre intériorité.

* Les diverses techniques “spirituelles” élaborées au cours des âges avaient et ont encore pour certaines cette fonction de préservation ou de re-connection des équilibres communicants entre le cortex cérébral lié à la conscience et le cerveau fonctionnel archaïque abritant le non-conscient, siège de notre adaptation et de notre survie au quotidien.

** Dans les stades avancés de cette distorsion, nous pouvons peut-être parler de phénomène d’intoxication, et entreprendre une véritable cure de désintoxication.

COSMOS et Sciences

( physicien Brian Greene, « Magie du Cosmos » et « Théorie des Cordes » )

I
Une relative illusion, la perception que nous avons du temps.

L’espace et le temps peuvent se déformer et se courber, c’est la gravité.
En outre, les trois dimensions qui constituent notre jeu de perceptions familier en recèlent d’autres non perceptibles pour l’humain, car plus petites au niveau du rapport de taille de nos perceptions habituelles.
Selon A. Einstein, « l’Espace-Temps » dépourvu de matière est unidimensionnel, plat et lisse.
Il se pourrait fort bien que l’univers et notre perception en trois dimension ne soient qu’un mirage !
Pourtant très familier, le « temps qui passe » gouverne notre vie. Mais ce temps n’est peut-être pas ce qu’il paraît. La distinction entre les trois temps « passé-présent-futur », existe-t-elle dans l’absolu ?
Le temps semble s’écouler d’un moment à un autre, et le flux du temps semble toujours aller dans la même direction, vers un futur. Il est possible que cela ne soit pas une réalité. Le passé n’a pas forcément disparu, quant au futur il est sans doute déjà là, dans un « présent ». Ce temps peut subir des accélérations et des ralentissements.
Le temps se défini comme non saisissable en tant qu’objet. Le temps n’a pas un sens de déroulement, le temps nous semble un mystère fuyant.

La répétition de cycles forme une horloge, et l’expérimentation du flux du temps est un des fondements de notre vie. Le temps de l’endroit où nous nous trouvons n’est pas forcément le même que celui d’un autre endroit, ce qui relativise la réalité du temps lors du mouvement produit par un déplacement dans l’espace.
En outre, la perception du temps varie d’une personne à une autre ; le temps est aussi une expérience d’un être particulier, avec le rythme qui lui est propre.
Il y a donc « des temps » et non pas « un temps universel ». Chacun est l’écoulement d’un temps en mouvement dans l’espace, dans une une direction donnée.
Se déplacer dans le temps, n’est pas forcément se déplacer dans l’espace. Sans déplacement dans l’espace, tout le mouvement se produit dans le temps.
La perception du temps peut ralentir en fonction d’un déplacement et le mouvement dans l’espace affecte l’écoulement du temps ; le mouvement ralentit l’écoulement du temps. Le temps lui-même s’écoule plus lentement pour l’être en mouvement. L’espace et le temps ne sont pas des éléments distincts.
Le temps qui se déroule est une succession d’instantanés, de « tranches de maintenant » dans l’Espace-Temps d’un univers donné . L’orientation de ces « tranches » est le fait de chaque être selon son mouvement dans l’Espace-Temps. Elle produit un « angle de coupe » qui est particulier à chacun.
Ainsi, d’un être à un autre, aucune de ces « tranches » n’est parallèle à une autre, elles s’entrecoupent en un point ou en un autre.
La perception d’un changement dans l’Espace-Temps se fait uniquement du point de vue d’un « maintenant » appréhendé subjectivement.
Toutes les potentialités sont déjà existantes par elles-mêmes. C’est notre cerveau qui perçoit un déroulement du temps, il est le projecteur d’une « bande filmée » qui contient déjà l’entièreté des informations du « film ».
Gravité et mouvements modifient l’Espace-Temps. La gravité ralentit le « passage du temps ». Plus l’attraction gravitationnelle est forte, plus le temps ralentit, et inversement. Le temps a pour le moment une dimension unidirectionnelle dont le sens nous échappe, un devenir contenant ce qui n’est pas encore arrivé.
La tendance générale de l’univers constitué va de l’ordre vers le « désordre », d’une organisation cohérente vers l’incohérence, soit l’entropie.
C’est assez simple. S’il n’y a qu’unicité dans l’ordonnance, il y a multiplicité pour le désordre. Ainsi l’entropie augmente au « fil du temps ».

II

L’espace et son mystère

La réalité de l’espace est expérimentée dans le mouvement.

L’espace et le temps sont liés dans une réalité relative, s’ajustant l’un dans l’autre avec flexibilité, fusionnant : l’Espace-Temps.

Cet Espace-Temps nous renvoie à notre ressenti illusoire de personne humaine. La gravitation est la déformation de l’Espace-Temps occasionnée par les objets qui s’y trouvent. Cette gravitation est la forme même de l’espace-Temps.
L’Espace-temps est une dynamique.

La mécanique quantique :

La mécanique quantique et les champs magnétiques fluctuants donnent le « chaos bouillonnant ».
Le vide de l’espace présente une telle activité qu’il oblige les éléments à se déplacer.
Le « boson de Higgs » et son Océan…
L’espace est une espèce d’océan dans lequel sont immergées des particules qui acquièrent leur masse en se déplaçant à travers lui.
Le champs de Higgs donne « la masse ». L’énergie noire est l’énergie même de l’espace vide qui provoque l’expansion de l’univers.

L’hologramme et l’illusion :

Notre réalité familière tridimensionnelle pourrait être une projection d’informations stockées sur une fine surface bidimensionnelle très éloignée et lointaine.
La réalité est bidimensionnelle (« trous noirs »). Le monde tridimensionnel est une « image » de l’hologramme situé à la frontière de l’espace. L’idée est que nous pouvons savoir ce qui se passe à l’intérieur en nous référant simplement à ce qui se passe à l’extérieur, aux informations qui sont « codées ».
Ainsi, cet « encodage informatique » peut reproduire ce qui s’est désintégré par ailleurs à l’intérieur du champ gravitationnel du/des « trous-noirs ».
Ce qui revient à dire que toute manifestation tangible n’est qu’une projection stockée sur la lointaine surface bidimensionnelle qui l’entoure. Autrement dit, ce que nous prenons pour la réalité n’est qu’une projection holographique objective !
La réalité est le stockage d’encodage bidimensionnel à la surface de notre univers.

III

« L’énergie-noire » et la « matière-noire »

Seul 5% de la structure de notre univers est connu, c’est le domaine des atomes.
La « matière-noire » est dotée d’une existence parallèle à « notre monde », et est une composante de la structure cohérente de notre univers connu. Cette « matière-noire » n’émet aucune lumière, elle est traversée par la lumière. Les théories physiques actuelles ne définissent donc qu’une toute petite partie de notre univers. Nous sommes constitués d’un monde d’atomes qui baignent dans une structure totalement inconnue pour le moment. Ainsi, nous ignorons pour l’essentiel la nature de notre univers. Une découverte telle que celle-ci montre la dimension de notre inconnaissance dans ce domaine.
La « matière-noire » est le catalyseur des structures de notre univers. Cette « matière-noire » est le creuset des étoiles qui elles-mêmes ont forgé les atomes de notre univers dont nous sommes tous constitués. La « matière-noire » traverse sans encombre toute structure de matière atomique.
Il y a un rapport direct entre le monde des particules et celui de la cosmologie.

Si l’on sait ce que l’on cherche et qu’on le trouve, l’on apprend pas grand chose. Par contre, trouver ce que l’on attend pas, ouvre des horizons. « L’énergie-noire » est une force qui régit les ¾ de l’univers, cet univers qui accélère son expansion.

« L’énergie-noire » est une propriété de l’espace et une force de répulsion qui s’oppose à la gravité. Si « l’énergie-noire » disperse, la « matière-noire », elle, contracte et conserve.

Atome = 5%
Matière-Noire = 23%
Energie-Noire = 72%

Nous naviguons sur l’écume du monde !

IV

La mécanique Quantique

Changeons de point de vue. Plaçons-nous au niveau de l’infiniment petit, dans la dimension des atomes et des particules.
Ce monde est régit par des lois radicalement différentes de celles qui régissent notre quotidien. Dans l’univers quantique les choses ne restent pas à un seul et même endroit ou ne suivent pas une seule direction. Une chose est en une multiplicité d’endroits en même temps !
L’électron porte en lui une multitude de possibilités. Toute la matière qui constitue notre univers est faite d’atomes et de particules sub-atomiques (les quarks) gouvernés par la probabilité aléatoire et non par la certitude. La nature des choses est intrinsèquement probabilité. Tant qu’une particule n’est pas mesurée, ses caractéristiques sont incertaines. C’est l’acte « mesurant » et « identifiant » qui force la particule à faire un choix et se définir !
La « réalité » toute relative de l’univers dépend-elle du fait que quelqu’un l’observe ?
Si l’on mesure une particule « intriquée », elle est affectée par cette mesure. Non seulement elle est elle-même affectée, mais tout ce qui est « intriqué » avec elle l’est également, et ce quelque soit la distance.
L’aléatoire du monde quantique semble cependant s’effacer à mesure de l’augmentation en taille des choses. Dans ce monde quantique chaque possibilité pourrait trouver son aboutissement, alors qu’au niveau des objets, il n’en reste qu’une.
Il se peut donc que cette réalité-là dépasse le cadre de l’univers que nous « voyons », créant des « mondes nouveaux » dans des univers latéraux où chaque possibilité peut se réaliser, ce qui donne un peu le vertige !

Il n’y a pas de frontière entre l’infiniment petit et l’infiniment grand.

V

Univers et Multivers
(unicité dans l’Univers et multiplicité dans les Multivers)

Le « big-bang » est/et gravité-répulsive donnent L’INFLATION. De cette « inflation » originelle demeure l’ultime vestige du fond-diffus cosmologique, laissé par le big-bang lui même. L’espace garde une densité d’énergie énorme dans les Multivers.
Actuellement, le Multivers semble rester une incertitude non-vérifiable. Existe-t-il ? N’existe-t-il pas ? Impasse ?
Une issue pourrait cependant se présenter au regard de la « théorie des cordes » et de « l’énergie-noire » :
La théorie des cordes donne une explication de l’univers à l’échelle du microcosme.
L’énergie-noire donne, elle, une explication basée sur l’expansion-accélérante du cosmos.

Ces deux disciplines vont ainsi lever le voile.

Le « vide » contient de l’énergie. La mécanique quantique démontre l’importance considérable de cette énergie au niveau du microcosme :
Les atomes produisent les particules que sont les protons et les neutrons, qui produisent eux-mêmes les « quarcks », particules sub-atomiques, et in-fine l’énergie vibratoire des « cordes ». Toute chose est constituée de cet élément fondamental unique.
Les « cordes » développent de multiples propriétés selon leurs vibrations, de nombreux types de particules, qui permettent l’existence de neuf dimensions. Six d’entre elles sont trop petites pour être appréhendées. Pourtant, les formes de ces dimensions influent sur les trois que nous connaissons de façon familière. C’est une sorte d’ADN de notre univers.

Dans chacun des univers possibles tout se détermine sur les différences de nature de « l’énergie-noire »

Albert Einstein :
Un être humain fait partie d’un tout qu’on appelle « l’univers » ; c’est un élément limité dans le temps et l’espace. L’être se ressent, avec ses pensées et ses sentiments, comme séparé du reste – une sorte d’illusion d’optique de sa conscience. Cette illusion est comme une prison qui nous confine à nos désirs personnels et à notre affection pour quelques personnes proches de nous.
Notre devoir est de nous libérer de cette prison en élargissant le champ de notre compréhension et de notre compassion pour embrasser toutes les créatures vivantes, la totalité de la nature dans sa beauté.
« Périls et promesses de la vie spirituelle », p. 507, Jack Kornfield, © édition Pocket oct. 2003

Thich Nhat Hanh nous fait part en écho de sa perception à ce sujet :

— « … si vous observez profondément une vague, vous verrez que la vague ne provient pas de rien. Rien ne vient de rien. Avant d’être là, l’arbre était ailleurs. Il était une graine, et avant cela il faisait partie d’un autre arbre. Avant de tomber, la pluie était un nuage. La pluie ne naît pas, elle est une transformation du nuage. C’est une continuation. Si vous regardez la pluie profondément, vous y reconnaîtrez le nuage qui est la vie antérieure de la pluie.

quand je touche un arbre, quand je regarde un oiseau, quand je contemple l’eau dans la crique, je les admire non pas parce qu’ils ont été « créés par Dieu » ou qu’ils ont « la nature de Bouddha », je les admire parce qu’ils sont des arbres, des rochers, de l’eau. Je m’incline devant un rocher parce qu’il est un rocher. Je ne m’incline pas devant un rocher parce qu’il serait habité par un esprit, pas plus que je ne considère le rocher comme un être inanimé. Car pour moi, le rocher n’est rien d’autre que la conscience, l’esprit lui-même.

La vague qui regarde profondément en elle s’aperçoit qu’elle est faite de toutes les autres vagues, si bien qu’elle ne se sent plus coupée du reste du monde. Elle sait reconnaître que les autres vagues sont aussi « chez elle ». Quand vous pratiquez la marche méditative, marchez de manière à reconnaître votre demeure, ici et maintenant. Voyez les arbres comme votre demeure, l’air comme votre demeure, le ciel bleu comme votre demeure et la terre sur laquelle vous marchez comme votre demeure.

Le cosmos est notre demeure et nous pouvons toucher le fait d’être conscients de notre corps. »
(« BOUDDHA et JÉSUS sont des frères », p. 22, 26, 34 et 37, Éditions Le Relié © mai 2001)

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« Le cerveau humain, son fonctionnement »

Ce que nous en savons aujourd’hui

La genèse du féminin et du masculin

Le cas traité, en l’occurrence celui de la “patiente” Jan Johnson, nous démontre que la Vie humaine est fondamentalement “féminine”, mais pas de façon exclusive puisqu’en essence elle contient la production de la sexualité femme et homme.

Femme : chromosome XX
Homme : chromosome XY

La structure de l’ADN, porteuse des 30 000 gènes humains, est la même chez les femmes et chez les hommes, seul un gène les différencie. Sur les 46 chromosomes, seul le chromosome Y les différencie. C’est un très petit porteur d’ADN (une soixantaine de gènes). Le S.R.Y*., recevant la “pluie” de testostérone au cours de la sixième semaine de gestation dans l’utérus, oriente le fœtus vers la masculinité ; le XX (l’X à lui seul contient de deux à trois mille gènes) recevant quant à lui l’œstrogène engendre le féminin.DSC_8770 - blog

Ce qui est remarquable, c’est que lorsque le chromosome Y est pour des raisons “pathologiques” insensible à la testostérone, l’organisme retourne par défaut “d’information” à la structure féminine. (cas de la “patiente” Jan Johnson cité en référence dans le documentaire).

Ainsi, la conscience supra-humaine structure fondamentalement le féminin, qui est elle-même porteuse du masculin.

— extraits du documentaire scientifique de la BBC (2002) « Le secret des sexes », consultant scientifique professeur John Burn et intervenants Dr Roy Levin (physiologiste de la reproduction) Dr. Peter Goodfellow, réalisation David Stewart, diffusion sur Arte 5 —
*Le gène SRY (de l’anglais Sex-determining Region of Y chromosome) est un gène architecte situé sur le bras P (court) du chromosome Y en position Yp11.31 chez l’Homme
———————————

Dans « Le cerveau humain et ses automatismes », (La magie de l’inconscient), extraits du documentaire scientifique – décembre © 2011, Film de Francesca D’Amicis, Peter Höfer, Freddie Röckenhaus, nous découvrons que :

— La sexualité de l’ardence amoureuse est le domaine où nous sommes le plus assujettis à notre cerveau.

– Les décisions importantes que nous prenons dans notre vie comme le choix d’un partenaire de vie ne se font pas sur des pensées conscientes.

Nous sommes en fait gouvernés par notre non-conscient. La conscience ne se manifeste finalement que quand tout est déjà déterminé par notre non-conscient. C’est un véritable tour de passe-passe qui nous leurre ! C’est une manœuvre d’illusionniste qui nous laisse l’impression, et seulement l’impression, que nous avons la maîtrise des choses.

Le cerveau et la relation sexuelle amoureuse fusionnelle

D’un point de vue clinique, être amoureux c’est être dans le stress. L’amygdale s’active – siège de la peur lorsque nous nous sentons menacés [objectivement ou pas] et nous met en état d’alerte – d’où l’agitation fébrile qui naît dans la relation passionnelle sexuée amoureuse.

L’état de panique lié à ce processus nous rend peu clairvoyant. Parallèlement, l’endorphine de l’hypothalamus nous met dans un état d’euphorie, tout comme la sérotonine produite par le tronc cérébral. Tout ceci agit conjointement comme une véritable addiction.

Ainsi la conscience baigne dans un état plaisant. Pendant ce temps l’hypothalamus produit la cortisole, hormone du stress, qui réduit notre perception lorsque nous sommes menacé(e)s ou sous le sentiment de cet état “amoureux”.

Pendant cette période, l’hypothalamus et la thyroïde réduisent la testostérone chez l’homme et l’augmentent chez la femme. Au bout de quelques temps l’hypothalamus sécrète l’ocytocine qui véhicule l’attachement. Elle est également produite par la thyroïde pendant l’orgasme et l’allaitement chez la femme. L’ocytocine n’engendre pas de stress mais plutôt l’empathie et le sens oblatif, qui ne sont pas du domaine de la conscience. Cette dernière a fortement tendance à rejeter ce genre d’attitude.

La relation amoureuse

L’activité du noyau accumbens (ensemble de neurones situés à l’intérieur de la zone corticale prosencéphale, petite “usine” à hormones) joue également un rôle dans les comportements d’addiction intenses et le système de “gratification”.

Même en cas de situations conflictuelles ou de désaccords, les circuits de l’inconscient sont actifs. Ils peuvent envenimer les choses à notre insu et inversement. Le rire est par exemple un facteur de rapprochement, et dans notre évolution, le non-conscient a su rire bien avant l’expression verbale ! Il en est bien évidemment de même pour le sourire.

—————

Le cerveau humain s’accomplit à 90% dans le non-conscient (de ce que nous faisons) et ce éveillé ou pas !

Quand nous avons une idée, la partie non-consciente de notre cerveau l’a eu bien avant la conscience émergée.

Nous sommes guidés par le non-conscient. Ainsi, la part du conscient est une illusion, elle est minimale. Généralement le cerveau se contente d’une estimation pour bien fonctionner.

L’ intuition humaine

C’est une anticipation dans le temps très bref qui puise sa source et son inspiration dans la base de données enregistrées et stockées dans le cerveau, la mémoire, constitutive de notre personnalité, (nous y reviendrons plus précisément dans les extraits d’un autre documentaire plus loin*).

Car si nous devions vivre les événements pleinement et en toute conscience, nous serions rapidement dépassés par ceux-ci !

En fait notre cerveau est très en avance sur notre conscient, en particulier via des ressentis corporels.

Pour conclure c’est le non-conscient qui de fait dirige la manœuvre. De sorte que même en cas de changement de perception des choses ou de notre comportement, c’est le non-conscient qui oriente tout.

La plupart du temps, notre non-conscient a le dessus sur notre réflexion, pour la bonne et simple raison que cette dernière fatigue le cerveau situé dans le cortex cérébral.

Le conscient situé en région frontale, ne peut gérer plus d’une pensée à la fois, ou cinq ou six unités d’informations ensemble. Le centre de décision conscient se situe dans la région au-dessus des orbites, (cortex orbito-frontal), mais ne décide pas seul. Il agit en collaboration avec l’hippocampe qui stocke toutes nos expérimentations. Or, c’est ce que nous sauvegardons et ce dont nous nous souvenons dans la mémoire qui détermine ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Les centres de coordination

– Le centre de la peur et de la panique se situe dans le noyau amygdalien ainsi que dans les centres du plaisir et de la gratification (nous y reviendrons plus précisément dans les extraits d’un autre documentaire plus loin**).
Tous ces centres décisionnels échappent à notre conscient, et ont toujours le premier et dernier mot.

Le résultat se traduit par le sentiment.
Le cortex cérébral reçoit les informations sous forme condensée mais ne parvient pas à identifier d’où elles viennent ? Ainsi notre conscience tend à nier purement et simplement tout ce qui vient de l’inconscient !

Au cours de l’évolution humaine, le conscient est venu se greffer sur le non-conscient au niveau du cerveau primaire. Le conscient a dû apprendre à fonctionner avec l’inconscient, qui, bien que quelque peu “archaïque”, a encore une très grande influence.

La vitesse décisionnelle du cerveau dans le cadre de décisions complexes est de l’ordre de deux cent trente millièmes de seconde !

L’intuition n’est pas une fonction innée, elle se développe sur la base de l’ensemble de l’expérience et les innombrables répétitions.

L’effet d’amorçage

Notre environnement et notre passé récent influencent tous nos actes.
Notre raison a peu d’influence sur ce que nous sommes et sur ce que nous faisons.
Le cerveau humain brûle autant d’oxygène et de sucre que tous nos muscles réunis. Aussi le non-conscient prend-il rapidement le relais et les choses deviennent plus aisées, plus facile à gérer. C’est essentiellement pour cela que nous répugnons et avons beaucoup de difficultés à sortir des sillons de nos habitudes d’être, de fonctionner et de penser.

La créativité est en soit un acte de rébellion

Il faut être subversif pour aller contre les règles et les conventions établies d’un environnement, d’une époque et d’un temps humain donnés. Quand tout le monde accepte ce que vous faites, alors vous ne pouvez pas être un innovateur ou un visionnaire précurseur.

Les routines de pensées inconscientes
La créativité du cerveau se développe dans la cessation du flux continu des pensées routinières et non-conscientes.

Les quatre types de cerveau
Ils sont en rapport avec la présence des hormones dans le cerveau.
les aventuriers — la dopamine
les casaniers — la sérotonine
Ces deux types de cerveaux recherchent un équivalent à eux-mêmes et non la mixité.

les décideurs — la testostérone
les négociateurs — les œstrogènes
Ceux-ci par contre recherchent la mixité.
Et il est évident que tout ceci s’opère hors du champ de la conscience.

Le cerveau et la vitesse de décision
La décision consciente s’effectue de sept à dix secondes plus tard que le non-conscient. La conscience ne peut donc s’opposer aux décisions du non-conscient. Tout ce qu’elle peut faire c’est poser une réflexion après-coup !

Conscient et non-conscient
Le plus digne d’intérêt, ce n’est pas tant de savoir ce que sont le conscient et le non-conscient mais plutôt de prendre conscience de ce qui oriente vers la bonne décision au moment où elle doit intervenir !

Conclusion
Le cerveau change au fil des expériences qui sont vécues.

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*
« Recherche sur la mémoire » (Le cerveau humain)
(Extraits du documentaire scientifique – © 2010)
Film de Pétra Seeger, sur le prix Nobel de neuro-physiologie Eric Kandel

Chaque personne humaine a un cerveau qui diffère des autres selon son parcours et son “apprentissage”.

L’hippocampe est le siège de notre mémoire. Cette mémoire est le liant de notre vie mentale, c’est elle qui nous permet de trouver une continuité dans notre vie. Sans cet élément essentiel nous ne sommes pas, d’une certaine façon, nous “n’existons” pas.

Le processus “d’apprentissage” modifie le mode de communication entre les neurones appelé « transmission synaptique ». Et ce qui se passe au niveau des neurones se reflète dans le comportement ; d’où mémoire à court terme et mémoire sur le long terme.

La mémoire permet une vision cohérente du passé mettant en perspective nos expériences présentes.

Sans le liant de la mémoire notre vécu serait fragmenté en petits instants de vie. Ainsi, si nous ne pouvions pas remonter le temps mentalement, nous ne serions pas conscients de notre passé.

Nous sommes ce que nous sommes par nos “apprentissages” et nos souvenirs. Souvent un/des lieu(x), des odeurs, des sons, provoquent le souvenir.

Chaque neurone est chargé d’une énergie électrique, et notre cerveau fonctionne grâce aux signaux et impulsions électriques.

L’hippocampe est une structure profonde présente dans notre cerveau qui permet le stockage d’informations complexes de lieux, de personnes et d’objets.

L’activation d’un système de régulation du cerveau basé sur la dopamine ou sur la sérotonine libère le neurotransmetteur pour renforcer la connexion synaptique. Ainsi les synapses n’ont plus un seul terminal mais trois. C’est le processus de mémoire à long terme, qui par ailleurs modifie les gènes dans les neurones.

La psychologie et la neurologie vont vers une nouvelle discipline scientifique, les neurosciences.

La synapse chimique est la clé qui permet de comprendre comment fonctionne l’apprentissage de la mémoire. Cette synapse n’est pas fixe, elle est malléable, et peut être modifiée par l’activité dont elle est l’objet.

Ce qui nous arrive est constitutif de notre identité.

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**
« En finir avec la peur », Film de Sonjä Hachenberger, © 2011

La gestion de la peur émotionnelle et traumatique et le processus mémoriel appelé “consolidation”.

La peur est un signal d’alarme qui se met en route en cas de danger et qui nous permet d’assurer notre capacité de survie dans un milieu et un temps donné. C’est le sentiment de peur qui fait que le danger et sa menace (potentielle ou pas) restent en mémoire.

Car l’émotion forte ressentie imprime un “marqueur” sur notre cerveau porteur du message important. Le centre des souvenirs se concentre dans le système limbique qui est une des régions les plus archaïques du cerveau.

L’enzyme CDKS 5 qui sert à stocker les souvenirs, permet aussi de les conserver ; ce qui maintient dans la mémoire à long terme les expériences négativisantes comme un vrai poison qui peut prendre des proportions envahissant l’espace, tout l’espace de vie.
Les souvenirs ne sont pas rangés en un seul et même endroit.
Par exemple, en cas d’incident ou d’accident violent, le souvenir conscient va vers l’hypothalamus, tandis que l’émotionnel va vers l’amygdale. D’autres fragments seront stockés dans d’autres systèmes mnésiques.
Les souvenirs ne sont donc pas stockés en bloc, ils sont d’abord fragmentés avant d’être répartis dans diverses zones du cerveau.
Ainsi le souvenir est multiple. Factuel d’un côté, émotionnel d’un autre côté. L’émergence du souvenir est le produit de réactivations de zones multiples du cerveau. Ainsi il est très difficile de parler d’un lieu où seraient stockées des expériences personnelles. La structure de ce que l’on dénomme moi ou ego, est donc non pertinente de ce point de vue spécifique.

Elle est néanmoins un des noyaux du système limbique ; c’est le lieu de passage obligatoire de tout ce que nous vivons d’important, c’est là qu’échouent les émotions liées à un événement signifiant. L’amygdale joue un rôle de sélection dans ce qui doit être retenu ou pas. Si le “signal” est positif cela va vers l’hippocampe et la mémoire du long-terme.

Dans le cas d’un stress post-traumatique, les souvenirs peuvent s’imposer à notre conscient, et nous pouvons en devenir esclave. Les événements traumatiques sollicitent tellement les systèmes d’informations que l’on arrive à un blocage provoqué par saturation. Les événements, les émotions et les souvenirs liés au trauma sont comme gelés dans le cerveau et défilent en boucle. Il y a ainsi une réminiscence du temps, comme si l’événement était vécu dans un présent permanent, ne pouvant de ce fait être rangé dans un temps du passé (le conscient est du domaine du passé et du devenir, le non-conscient gère en grande partie le présent).

Si l’amygdale ordonne, l’hippocampe exécute. De sorte que si l’amygdale est hyper-activée et se retrouve de ce fait “victime” d’une saturation (burn-out), alors se dresse un mur qui fait barrage et l’hippocampe est hors-service, déconnecté.

Les décharges d’adrénalines se propagent dans les situations de stress et de peur, ce qui renforce le développement de l’émotion négative.
L’émotion renforce le souvenir ; l’adrénaline vient se loger sur les récepteurs et génère du stress.

Le processus de consolidation mémoriel se constitue en quelques heures après les événements traumatisants et une fois pour toute, comme scellé. Mais il existe un moyen pour engager un processus de re-consolidation lorsqu’un nouveau choc émotionnel se produit. Il est alors possible que l’ancien trauma remonte à la surface pour devenir un “nouveau” souvenir ; c’est la re-consolidation, qui repasse par un nouvel état d’instabilité. Car quand nous sommes confrontés à quelque chose qui nous heurte profondément, nous sommes comme frappés de stupeur par la foudre.
Les processus de verbalisation des choses ou d’écriture permettent cette reconstruction, cette re-consolidation.

Dans la mémoire autobiographique les événements ne sont pas uniquement classés en tant que pensées, ils sont aussi associés à une émotion.

Les souvenirs autobiographiques commencent à se former environ vers l’âge de trois ans, selon les sujets, et toujours en interconnexion avec “autre”. C’est ainsi que se constitue la personnalité d’une petite personne, d’un petit “moi” ou ego. Nous savons ainsi d’où nous venons, qui nous sommes, et ce qui constitue approximativement notre identité dans l’ensemble.

Si nous venons à perdre cette histoire qui nous est propre, personnelle, nous nous retrouvons “les mains vides”. Notre cerveau connaît “la touche supprimer” le souvenir, en particulier émotionnel, c’est l’amnésie, partielle ou totale.

Quand une personne est confrontée à une, ou à une répétition, d’expériences douloureuses, stressantes, dans ses jeunes années, alors il peut arriver qu’un nouvel événement douloureux fasse l’effet d’un “raz-de-marée”, et que son être tout entier soit remis en question.

Ainsi, “oublier” par quelques moyens que ce soit, tout ce qui fait être dans la douleur et la souffrance, est une forme de soulagement du pathos.

Amnésie psychogène

L’hyper-activité constitue un état d’alerte. Le cerveau peut proclamer une forme d’interdiction d’accès à des souvenirs trop pénibles à gérer.
Quand la peur détruit notre vie, nous avons besoin d’être aidés.
Les souvenirs constituent notre identité, nous les stockons avec une appréciation émotionnelle, voire “morale”, et ce sont ces appréciations qui déterminent notre comportement sociologique, et au sein du sociétal.

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Les travaux d’Elisa Epal (psychiatre à l’Université de Californie), nous révèlent aussi l’existence d’un lien direct entre l’émotionnel et le cellulaire. Ses observations lui permettent d’affirmer que nos “états d’être” engendrent une modification de notre ADN. Elle en vient ainsi à déduire que “l’humain n’est pas que le produit de sa génétique” et que “rien n’est en fin de compte vraiment irréversible”…

Quant au physicien (Université de Toronto, Canada) Aephraim Steinberg, il démontre que l’énergie lumineuse se comporte de façon non-duelle, comme particule corpusculaire quantique et en même temps comme “onde”, et que la visualisation de l’abstraction quantique est une réalité possible !

Jean Clottes*, émet une hypothèse de travail sur nos ancêtres directs, où il définit deux concepts de perception qui sont à la fois troublantes et inspirantes. Ces concepts sont ceux de fluidité et de perméabilité.

La fluidité est un état ressenti quand il y a interchangeabilité entre les “diverses manifestations” (l’ondulatoire des “consciences” en quelque sorte), qui ainsi, dans certaines conditions et circonstances peuvent “communiquer” entre-elles.

Broderie au point de croix (28 cm x 28) , Sandrine Grillet (2012), Corbeau Haïda

Broderie au point de croix (28 cm x 28) , Sandrine Grillet (© 2012), Corbeau Haïda

La perméabilité est un état sans barrières ni cloisonnement entre le corpusculaire manifesté et la “présence spirituelle”. Ainsi par exemple le chaman peut soit se projeter vers ces dimensions spirituelles, soit les inviter et se laisser pénétrer.

À partir de ces mode de perception, les lieux peuvent être accueillants ou hostiles, voire neutres.

Jean Clottes envisage la possibilité que les “artistes” ne se considéraient finalement pas comme tels, mais se pensaient plutôt “habités” par les “entités” de la supra-conscience de ce qu’ils représentaient.

* préhistorien français, spécialiste du Paléolithique supérieur et de l’art pariétal
(film documentaire « La Grotte de rêves perdus  » de Werner Herzog © 2010, (la « Grotte Chauvet » en Ardèche-France) du paléolithique de l’Aurignacien ; l’Homo-sapiens habilis (Jean Clottes, lui préférerait l’appellation de “d’Homo-spiritualis”).

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Les déterminismes

 

Les déterminismes

 

 

M.Terre-P.Ciel Dine-21X19

Père-Ciel et Mère-Terre, Dinè (Navajo), broderie au point de croix, (H.21 x L.19), Sandrine Grillet, © 2011.

— Nous allons faire notre possible pour essayer d’y voir un peu plus clair dans ces contrées vastes, parfois touffues et inextricables, tantôt abyssales dans la « sombritude », tantôt éblouissantes d’une luminosité insoutenable, dantesques dans leurs forces telluriques et paradoxalement à l’horizon sans finitude d’un espace à perte de vue dans l’insondable, contrées vertigineuses où il n’est pas sans risque de s’aventurer sans une solide préparation à et en soi.

_________________________

— Où il est question de la base de ce que nous sommes

Dans ses « Recherches sur la mémoire* » du cerveau humain, Eric Kandel (chercheur en neurophysiologie) nous introduit à ceci :

— « Chaque personne humaine a un cerveau qui diffère selon son parcours et son “apprentissage”.

L’hippocampe est le siège de notre mémoire. Cette mémoire est le liant de notre vie mentale, c’est elle qui nous permet d’avoir une continuité dans notre vie. Sans cet élément essentiel nous ne sommes pas, nous “n’existons” pas d’une certaine façon. »

 Voilà donc l’élément essentiel, le pivot central, qui permet d’être ce que nous sommes chacun(e) en toute originalité, et ce depuis la gestation de l’espèce humaine dont nous sommes issue.

D’autre part David J. Bohm (chercheur en physique quantique et neuropsychologie) dans ses dialogues avec le grand spirituel méditant Jiddu Krishnamurti « Le Temps aboli** », avancent tous les deux que ce cerveau humain « … est très ancien … » et « … qu’en un certain sens, toute cette évolution s’est en quelque sorte condensée dans le cerveau. », qui est avant tout le cerveau du genre humain, bien plus qu’il n’est notre cerveau en tant qu’individualité manifesté.

Nous avons vu dans l’article précédant du Pr H. Laborit, que le petit de l’homme n’a pas finalement d’existence propre sans ses semblables, qu’il ne peut être proprement humain qu’au sein d’un groupe humain, représentant de l’humanité. E. Kandel nous explique que le lien identitaire référentiel d’un humain est fondamentalement lié au processus mémoriel du mental, que cela est le liant sine-qua-non, l’architecture pourrait on dire de notre originalité.

Un être est donc la conjonction d’une temporalité de circonstance en une manifestation donnée, ainsi que la somme globale de l’évolution de son espèce. En quelque sorte il est la manifestation de sa mémoire en action en même temps que le produit de l’évolution dans ses gènes. Ce sont donc deux dynamiques conjointe en une, qui donnent le socle d’une viabilité proprement humaine, avec ses déterminismes particuliers dans un environnement donné.

Nous nous rendons compte que déjà le poids des déterminismes sont extrêmement puissants, que la personne humaine est goutte d’eau pris dans le flot de l’immensité océanique de la Vie. Prendre conscience de cet aspect de notre situation est déjà en soi une potentialité d’élargir grandement de champ de l’horizon qui nous est donné de vivre.

Allons maintenant vers ce que nous rapportent les traditions de l’homme – en tant que « genre » – par l’intermédiaire de leurs personnalités actuelles les plus éclairées et ouvertes à la Vie.

La première tradition en exemple, est celle dont est issu Marcel Légaut, laïc à la sensibilité inspirée de la vie du Christ :

— « Soumise sans recours aux déterminismes qui font et défont les peuples, la société pétrit ses membres dès leur jeunesse, quelles que soient les barrières que la famille peut lui opposer pour les protéger. Celle-ci en vient à n’être plus tenue pour irremplaçable auprès de ses enfants, sauf lorsqu’elle préside à leur toute première éducation, car à cet âge, malgré des progrès techniques, la société est incapable de se substituer à elle.

La prise de conscience par l’homme du fait qu’il mourra, l’acceptation réaliste de cet événement qui transcende tous les autres, la compréhension des conséquences capitales que cela comporte dans sa vie, l’intelligence du sens de sa propre mort exigent une vitalité spirituelle vigoureuse et ne se produisent qu’aux instants d’exceptionnelle lumière. Elles ne peuvent naître qu’en la partie la plus recueillie, la plus réfléchie de son humanité. Elles sont hors d’atteinte quand l’homme fonde sa réflexion exclusivement sur l’expérience brute au niveau des évidences et des émotions, des actions et des réactions, quand il se refuse aux recherches plus personnelles qui sont exigées de chacun pour s’entrevoir dans sa totalité.

La société, en l’occurrence, n’est d’aucun secours. Tout au contraire, elle pèse sur ses membres et les distrait d’une telle connaissance qui prélude au déclin de son règne sur eux. Quand la mort s’approche, la société s’écarte, elle abandonne l’homme et le laisse à lui-même dans une solitude où elle n’a pas accès. Quand elle parle de la mort, ce n’est que statistiquement ou d’une façon générale et abstraite. Quotidiennement, elle étouffe les pleurs et les cris qui l’accompagnent sous le bruit de ses activités et de ses promesses, voire de son éloquence. Elle passe sur le corps des morts, s’en sert quand cela lui est possible, et, imperturbable, continue son chemin.

Naissance et mort s’appellent. Ne sont-elles pas les deux situations limites et au-delà desquelles toute pensée n’est qu’imagination vaine ?

L’homme est acculé aussi à penser à la mort quand il la voit de près dans les circonstances tragiques qui par leur dimension relèvent du cataclysme, lorsque l’horreur fait son œuvre dans la masse humaine avec la puissance invincible et déshumanisante des déterminismes. Mais alors, comme précédemment, malgré la profondeur des impressions reçues, à cause de leur violence qui ne lui laisse pas la possibilité de s’en dégager et d’y penser dans le recueillement, l’homme ne découvre la mort que du dehors. La mort n’est qu’une rupture et une fin. Elle ne regarde la vie qu’en la terrassant. Elle reste étrangère à ce que cette vie a été. Elle ne la conclut pas, mais la brise.

Cette mort, purement phénoménale, qui menace l’homme comme elle frappe ceux qu’il aime, ou ceux qui tombent dramatiquement à ses côtés est de l’ordre de ce qui détruit tout vivant. Elle n’est que le résultat brutal des lois aveugles qui règnent sur la matière. »

« L’homme à la recherche de son humanité », Et homo factus est – (l’homme tel qu’il est), pages (52,67 et 68) Marcel Légaut – éd. Aubier-Montaigne © 1971

 

Arnaud Desjardins (éduqué dans le Protestantisme) et Véronique Loiseleur, nous introduisent pour leur part aux sensibilités de traditions plus « orientales », essentiellement brahmanique pour Arnaud (et Denise Desjardins), proche de Swâmi Prajnânpad. Le déterminisme y est plus connu sous le terme complètement galvaudé en occident de « karma », appellation impropre car tronquée dans son énoncé traditionnel de « karma-vipaka », soit l’action et son résultat :

— « Il faut bien voir, comme corollaire immédiat, que si je ne suis pas l’auteur des actions en ce qui me concerne, l’autre ne l’est pas non plus. Du point de vue du karma, ou plutôt des karmas, je suis mené par la force des choses, mais l’autre l’est aussi ; si je me trouve inséré dans des chaînes de situations, si mon karma se déroule inexorablement dans cette interconnexion de tous les éléments de la multiplicité, il en est de même pour l’autre.

Si vous êtes convaincu que c’est vous l’auteur des actions, la question se pose avec une acuité terrible : suis-je un criminel ou des chaînes de causes et d’effets ont-elles été à l’œuvre ? Naturellement l’ego lui-même peut récupérer n’importe quel fragment de vérité à son profit pour mieux camoufler ses mensonges et justifier toutes ses faiblesses au nom d’une irresponsabilité métaphysique, dans une totale mauvaise foi. Nous ne pouvons pas nous emparer d’une idée quand elle sert notre égoïsme et la rejeter quand elle ne nous convient plus.

La vérité — délicate et dangereuse — c’est que l’autre est l’instrument de notre karma et nous sommes l’instrument du karma des autres. C’était son karma d’être blessé, selon ses propres chaînes d’actions et de réactions, et j’ai été l’instrument de son karma. Inversement, l’autre est l’instrument de mon karma ; c’était dans mes propres chaînes de causes et d’effets d’être victime de cet accident ce jour-là. Seulement tant que nous sommes ancrés dans le niveau de conscience habituel, c’est un peu facile de se dédouaner en déclarant : « Oh, c’était son karma ! » Cette manière de raisonner, reprise prématurément à notre compte, ne peut que nous faire du tort si nous sommes encore convaincus que c’est nous l’auteur des actions. On ne peut pas tricher avec des thèmes aussi graves.

Cette affirmation que nous sommes l’instrument du karma des autres et que les autres sont les instruments de notre karma, est notamment exprimée dans la si célèbre Bhagavad-Gîtâ. »

 (Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur, « La voie et ses pièges  » pages 97 et 98, Éditions La Table Ronde © 1992)

 

— Le fonctionnement du cerveau humain est abordé ici avec finesse et fermeté. Est aussi introduite la notion de co-responsabilité dans l’implication des mouvements et des déterminismes en jeu. Quels que soient les choix faits, qu’ils soient de l’ordre du réactionnel non-conscient, ou de l’inspiration actée d’une réponse en toute conscience-témoin à une situation, il y a responsabilité. Cette responsabilité se situe à des degrés divers, le jeune enfant n’ayant pas le même degrés de responsabilité que celle de l’adulte, et ainsi de suite … L’étude de la notion de déterminisme (ou karma-vipaka, donc) nous permet de comprendre les tenants et les aboutissants, de nous placer dans une perspective qui vise à établir une sagesse portée par une cohérence intelligible. Ce déterminisme est de l’ordre du fonctionnement, et non pas du choix, non pas de la responsabilité humaine qui elle relève d’une perspective qui n’est pas mécanique, quand bien même cette dimension humaine est par ailleurs profondément impliquée dans le déterminisme, mais n’y est pas soumise par nature comme le monde animal, végétal ou minéral. Ce n’est que grossier sophisme que de parler d’une prétendue « volonté d’un dieu », que d’invoquer le « karma » ou pour d’autres encore « le destin » comme acteurs de responsabilité. C’est une argumentation fallacieuse s’il en est, qui relève du comportement de fuite décrit précédemment par le Pr Laborit, une attitude d’évitement de la responsabilité qui dispense d’assumer pleinement les conséquences des choix, quels qu’ils soient. Ce qui bien évidemment ne peut être le cas d’un authentique chercheur qui justement va vers l’abolition des comportements soumis à la « domination » !

À ce sujet, les déterminismes karmiques d’un certain « bouddhisme religieux », le positionnement de Stephen Batchelor, occidental d’origine anglaise de notre génération, ayant vécu adolescent les années 68, est dès plus intéressant :

Pour que la renaissance soit possible, quelque chose doit survivre à la mort du corps et du cerveau. Pour survivre à la mort physique, ce « quelque chose » ne doit pas seulement être immatériel mais aussi être capable d’engranger les « graines » d’actes moraux antérieurs (karma) qui « germeront » lors de vies futures. Comme les bouddhistes rejettent l’existence d’un moi permanent qui persiste de vie en vie, ils considèrent que c’est un processus mental désincarné et impermanent qui se transmet à chaque renaissance. Cela mène inévitablement à un dualisme du corps et de l’esprit. « L’esprit clair et connaissant » de Dharmakarti qui habite un corps matériel ne semble pas très différent de la res cogitans (la pensée) de Descartes qui habite la res extensa (l’étendue, soit le corps).

Comment un esprit immatériel peut-il jamais se connecter à un corps matériel ? Immatériel, il ne peut être vu, entendu, senti, goûté ou touché. S’il est intouchable, comment peut-il « toucher » ou avoir un contact avec le cerveau ? Comment se connecte-t-il à un neurone, ou un neurone se connecte-t-il à lui ?

(« ITINÉRAIRE D’UN BOUDDHISTE ATHÉE »p. 57 et 58, Stephen BATCHELOR, éditions du Seuil, © février 2012)

En effet, de quel genre de substrat peut-il être question ? Et de quelles possibilités de contacts peut-il être pourvu ?

Pour notre part, et nous y reviendrons plus tard et plus précisément dans un article à venir, la problématique corps-matière et esprit/« karmique-renaissance » est bien mal posée, nous semble-t-il. C’est une interprétation très grossière née d’une ignorance bien compréhensible d’une époque, d’une culture très éloignée de nous, par la géographie et la période humaine qui nous en sépare. Il s’agit vraisemblablement de quelque chose de beaucoup plus complexe et subtil. Pour autant, le voile qui nous dissimule une certaine possibilité de « voir » ce qu’il en est réellement est probablement mince. Mais il semble être plein de résistances et de complications accumulées dans l’évolution du cerveau de l’humain, et reste très délicat d’accès !

Poursuivons avec Stephen BATCHELOR :

« L’idée de renaissance est significative pour le bouddhisme dans la mesure où elle sert à rendre compte de la doctrine métaphysique indienne des actions et de leurs résultats, doctrine connue sous le nom de « karma ». Le Bouddha acceptait l’idée de karma tout comme il acceptait celle de la renaissance, mais lorsqu’il était interrogé sur le sujet, il avait tendance à insister davantage sur ses implications psychologiques que sur ses implications cosmologiques. Le « karma », disait-il souvent, « c’est l’intention », c’est-à-dire un mouvement de l’esprit qui se produit à chaque fois que nous réfléchissons, parlons ou agissons. En étant attentifs à ce processus, nous comprenons comment les intentions nous amènent à nous comporter selon des schémas habituels qui, à leur tour, ont une incidence sur la nature de notre expérience. Contrairement à la position souvent enseignée par les bouddhistes religieux, le Bouddha nie que le karma en tant que tel suffise à expliquer l’origine de l’expérience individuelle.

Tout cela n’a rien à voir avec la compatibilité ou l’incompatibilité du bouddhisme et de la science moderne. Il est curieux qu’une pratique tournée vers l’angoisse et la fin de l’angoisse se voie contrainte d’adopter les théories métaphysiques de l’Inde ancienne et d’accepter comme article de foi l’idée que la conscience ne peut s’expliquer à partir des fonctionnalités du cerveau. La pratique du dharma ne peut jamais être en contradiction avec la science, non pas parce qu’elle offre une quelconque validation mystique à des découvertes scientifiques, mais parce qu’elle n’est tout simplement pas soucieuse de les valider ou de les invalider. Sa seule préoccupation est la nature de l’expérience existentielle.

Que devons-nous penser de tout cela ? Il y a, semble-t-il, deux possibilités : croire en la renaissance ou ne pas y croire. Mais il existe une alternative : reconnaître, en toute honnêteté, que « je ne sais pas ». Nous n’avons ni à accepter littéralement les interprétations du principe de renaissance proposées par la tradition religieuse, ni à tomber dans l’extrême inverse et considérer la mort comme une annihilation. Quelles que puissent être nos croyances, nos actions auront une incidence au-delà de notre mort.

L’héritage de nos pensées, de nos mots et de nos actions résonnera au travers des impressions laissées derrière nous dans les vies de ceux que nous aurons influencés ou touchés d’une manière ou d’une autre.

(Stephen Batchelor, « Le bouddhisme libéré des croyances », pages 61 et 62© éditions Bayard 2004)

 

Dans les Gorges de la VIS, avril 2014

Dans les Gorges de la VIS, avril 2014

Lorsque nous aborderons ce domaine dans un prochain article, notamment l’état actuel des découvertes dans les neurosciences et le domaine de « l’intrication » dans les particules de la mécanique Quantique, nous découvrirons avec stupéfaction les implications possibles de cet énoncé magistral !

 

Notes :

* Nous allons y revenir de façon plus poussée dans l’article à venir sur le fonctionnement du cerveau humain …

** « Le Temps Aboli », Dialogues, page 15, David Joseph Bohm et Jiddu Krishnamurti, ed. Du Rocher © 1987

 

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Spiritualité ; de quoi s’agit-il exactement ?

Spiritualité ; de quoi s’agit-il exactement ?

À travers ce « blog », nous nous proposons, dans le chaos de l’humain d’hier et d’aujourd’hui, d’essayer de recentrer ce dont il est question, et plus précisément, de proposer de définir les contours de ce dont il nous paraît être, et de discerner ce que cela n’est point, même si cela s’en réclame parfois !

Essai non-exhaustif, mais tentative d’assainir le propos, dans ce qu’il faut bien appeler, ce qui se donne à voir comme un véritable chaos, une « foire d’empoigne » !

Nous citerons abondamment, en y donnant toutes les références des ouvrages ou œuvres, des chercheurs de disciplines différentes mais ayant un rapport direct avec l’objet de ce que nous avons en vue.

_________________________

En premier lieu où il est question des déterminismes

Où il est question de la base commune du vivant

Professeur Henri LABORIT,

(travaux sur le comportement humain)

Introduction

… La seule raison d’être d’un être vivant, c’est de maintenir sa structure en vie, sans quoi cet être ne serait tout simplement pas !

03 : 16

— Le règne végétal :

Il se maintient en vie sans déplacement et puise sur place ce dont il a besoin et développe ses propres moyens de défense passive.

— Le règne animal (qui comprend l’humain) :

Lui se déplace pour consommer ce dont il a besoin ; il agit donc dans un espace donné, à la différence du végétal qui lui évolue dans un espace donné de façon statique.

Pour ce faire, « l’animal » doit impérativement et nécessairement être pourvu d’un système nerveux à fin de pouvoir se mouvoir dans un espace. Ce système nerveux permet d’agir en interaction avec et dans l’environnement qui est le sien, et y assurer ainsi sa survie.

06 : 40

— La pulsion du vivant s’oriente vers le maintien de l’équilibre biologique, la structure de sa manifestation le porte vers quatre comportements de base :

  • le besoin de consommation énergétique

  • les comportements d’évitement et/ou de fuite

  • les comportements de lutte, de rivalités

  • les comportements d’inhibitions

10 : 50

— L’évolution des espèces est par nature « conservatrice »

  • le premier cerveau, appelé « cerveau reptilien », déclenche les réactions qui permettent à l’ensemble de l’organisme d’assurer sa survie et sa pérennité.

  • le second cerveau, abrite et gère l’affectivité ou plus exactement l’embryologie de la mémoire (mammifères à divers degrés, certains céphalopodes comme les coléoïdes, ou encore parmi les oiseaux)

Sans la mémoire de ce qui est agréable, désagréable, il ne peut y avoir de notion de ce qui peut être « heureux », de tristesse, de connaître l’angoisse des peurs ; sont inconnues la colère, le sentiment d’un attachement ; c’est une mémoire réactionnelle qui s’exprime par des agissements fonctionnels.

— le troisième cerveau est le cortex cérébral

Dans l’espèce humaine, il a connu un développement considérable appelé « cortex associatif ». Ceci veut dire qu’il associe les voies nerveuses, sous-jacentes, qui ont gardé la trace des expériences passées. Il les associe de façon différentes de celles du moment où elles ont été « impressionnées » par l’environnement à l’instant même de l’expérience !

En clair cela signifie qu’il va pouvoir créer, réaliser, induire un processus d’imagination créative.

Dans le cerveau humain, ces « trois cerveaux » n’en forment qu’un en globalité, celui-ci existant pleinement.

Par ailleurs, nos pulsions sont, elles, toujours très primales, issues du cerveau reptilien.

15 : 38

— Ces trois cerveaux chez l’humain doivent fonctionner de concert ; pour ce faire ils sont reliés par des faisceaux.

  • l’un est le faisceau qui induit le sentiment de gratification, de « récompense » ou encore de « consolation ».

  • l’autre, à l’inverse, est le faisceau de la sanction, ou du « punitif », et c’est celui qui va déboucher sur la réaction de fuite puis/ou de lutte.

  • Un autre faisceau va aboutir à l’inhibition en action immobile

Des exemples de stimulations tels que les caresses du parent vers le jeune enfant, ou dans le sociétal, la décoration du militaire flattant son narcissisme, ou encore les applaudissements qui vont accompagner les protagonistes d’un spectacle, libèrent des influx chimiques dans les faisceaux de la récompense, aboutissant au plaisir de celui qui en est l’objet.

19 : 00

— La mémoire ; ce qu’il faut en savoir, c’est qu’au début de l’existence, ce « trois-cerveaux-en-un », est encore largement immature. Ainsi dans les deux ou trois premières années de sa vie, l’expérience qu’un humain aura du milieu qui l’entoure, sera indélébile et constituera quelque chose, constituera un aspect considérable dans l’évolution de son comportement au cours de toute son existence.

Nous devons bien nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre cerveau depuis notre naissance, voire avant, à la fin de l’état fœtal, que les stimulus qui ont pénétré dans notre système nerveux, nous viennent essentiellement de l’extérieur, de « autre », et que quelque part nous sommes les autres … en renvoi ! Quand finalement notre corps se meurt, ce sont de fait ces « autres » que nous avons intériorisé dans notre système nerveux, qui nous ont construit ou plus exactement qui ont en quelque sorte construit notre cerveau, qui l’ont rempli, et qui finissent par mourir. Ce sont des illusions qui meurent …

22 : 50

— Ainsi nos « trois-cerveaux » sont là, mais nous sommes rarement conscient de la façon dont ils fonctionnent, en avons nous seulement une idée ! Et de fait nous ne nous rendons pas réellement compte de ce qu’ils nous font faire la plupart du temps … !

— Le monde des pulsions du premier cerveau, les automatismes d’encodages culturels divers du second cerveau, offrent au troisième cerveau la capacité de nous fournir un langage explicatif. Ces « explications » prennent la forme d’alibis et/ou excuses, réinterprétant toujours ce fonctionnement sans réelle vraie conscience des deux premiers.

DSC_8159 - Copie

Broderie au point de croix (47 cm x 31) , Sandrine Grillet (© 2013), « La Vague » d’Hokusai

 

— La représentation de notre non-conscience est un océan abyssal, et ce qui nous apparaît comme intelligible en conscience, n’est que l’écume des jours à la crête des vagues qui naissent, pour disparaître l’instant d’après et réapparaître le suivant, et ainsi de suite, partie très superficielle de cet océan effleuré tantôt par la brise ou à d’autres moments écorché et agité par des vents féroces, violents et brutaux.

27 : 00

— Nous avons donc vu quatre types de comportements majeurs chez l’homme.

  • Celui d’appropriation ou consommation et satisfaction de ses besoins fondamentaux.

  • Le second est un comportement de la gratification ; c’est la mémoire de l’action qui aboutit à la satisfaction, l’on essaye de la renouveler, ou de se mettre en situation qui permettra éventuellement ce renouvellement.

  • Le troisième comportement répond à celui ressenti comme sanction, voire dans l’identification comme punition, soit dans l’évitement, la fuite, soit par l’affrontement et la lutte qui se proposent par réaction, de réduire à l’impuissance ou de détruire, ce qui est ressenti comme objet menaçant.

  • Le quatrième est un comportement d’inhibition, c’est ne plus se mouvoir, être dans un immobilisme de tension en attente, qui rapidement risque dans son prolongement de se transformer en peur irrépressible conduisant à la panique de l’angoisse. Soit l’impossibilité d’agir sur/dans l’environnement d’une situation semblant sans issue, ou d’agir pour le dominer.

01 : 09

— Car l’action permet l’ordre, le maintien de l’équilibre biologique dans un environnement donné, dans un champ d’actions possibles. Mais dans le sociétal, les cadres et carcans rendent très complexe cet exercice, si bien qu’il est rare que la lutte réelle soit possible, lorsque la fuite n’est pas envisageable ou efficace .

01:011

— Quand par les déterminismes de la vie se produit un comportement de compétition et non pas d’émulation saine, créatrice et constructive, il y a gagnant et perdant, il y établissement d’une dominance d’un sujet sur un autre. La recherche d’une dominance dans un espace donné est « territoire », et c’est la base de tous les comportements humains et ceci en pleine inconscience, dans la quasi totalité des situations, des motivations profondes.

01 : 13

— Il n’y a donc pas à proprement parler d’un soit-disant « instinct de propriété » chez l’humain, ni « d’instinct de domination », mais simplement l’apprentissage du système nerveux d’une personne, de la nécessité pour lui de garder à disposition un objet, un être, qui est aussi désiré, envié par un autre être. Ainsi il sait par apprentissage que, si il veut garder l’objet et l’être à sa disposition, il devra le dominer.

01 : 15, 30

— Nous, notre manifestation, sommes donc en grande partie « autre » et « les autres ». Un petit d’homme, un enfant laissé livré à lui-même, sauvageon dans la nature, ne deviendra jamais à proprement parler « humain », il se conduira comme un petit animal, sans marcher ni parler, il aura une brève et courte pauvre vie …

Grâce au langage, l’humain a pu transmettre de générations en générations, toutes les expériences qui se sont faites au cours de milliers d’années dans ce monde, sur Terre. Assurer à lui seul sa survie, dans l’isolement, depuis son jeune âge, en dehors de ses proches et congénères, ne lui est plus possible depuis très longtemps. L’humain a nécessairement besoin de ses semblables pour devenir à son tour un jour proprement humain, c’est ainsi.

La survie du groupe est liée à l’apprentissage du petit de l’homme dès son plus jeune âge, de ce qui est nécessaire pour vivre « en accord » dans la société humaine qui l’entoure et la nature environnante. Il apprend rapidement comment se comporter pour que la cohésion du groupe puisse exister. Il lui est stipulé ce qu’il doit faire, sanctionné ou récompensé, quelle que puisse être sa propre recherche de ses envies, suivant que son action est conforme à la survie du groupe.

01 : 19, 40

— Par la suite nos pulsions et nos automatismes culturels seront masqués par un langage, un discours, logique en apparence, car ces langages dissimulent les causes de ces dominances laissant croire à l’individu qu’en œuvrant pour l’ensemble sociétal, il réalise sa propre condition et ses propres souhaits. Alors que la plupart du temps, il ne fait que maintenir la situation hiérarchique qui se cache sous des alibis d’expression de langages. Ces alibis sont eux-mêmes fournis par le langage, qui sert en quelque sorte d’excuse.

01 : 24

— Se profilent alors des perturbations biologiques et psychosomatiques très profondes, en relation avec l’inhibition, cheminant vers de l’angoisse, qui mettent l’organisme plus ou moins en état de vulnérabilité dans ses équilibres et défenses naturelles.

Un système nerveux ne sert qu’à une chose, agir. L’esprit de lutte, qui n’évite ni les désagréments ni n’offre vraiment de solutions, permet toutefois le maintien d’un équilibre organique et physiologique.

Or, le problème c’est que le sociétal qualifie et range l’expression de cette lutte défensive comme de « l’interdit ». Cette prétendue « agressivité », qui n’est jamais gratuite en le cas d’espèce, vient toujours en réponse suite à une inhibition de l’action. Ainsi elle débouche souvent par une véritable déflagration qui, elle, est rarement rentable ! Mais qui sur le plan du système nerveux est parfaitement explicable.

Ces inhibitions, si elles se prolongent, entraînent toute la pathologie. Les perturbations biologiques qui l’accompagnent peuvent alors se déchaîner (maladies infectieuses, maladies mentales, suicide, accidents corporels divers).

01 : 56

  • Le non-conscient constitue un instrument redoutable. Non pas tellement par son contenu refoulé parce que trop douloureux à affronter en toute lucidité, ou parce que son expression peut entraîner les « sanctions » de la « socio-culture », mais bien au contraire par tout ce qui est autorisé et parfois même souvent « gratifié » ou « récompensé » par cette socio-culture, et qui est inculqué dans le cerveau de l’humain en devenir depuis sa naissance, voire avant ?

  • Bien que n’étant pas plus conscient de « ce qui est là », c’est pourtant cela qui guide ses actes, ou plutôt devrait-on dire, le réactionnel.

    C’est cet « inconscient-là », qui n’est pas le « non-conscient » freudien, qui est éminemment le plus redoutable et dangereux.

  • En effet, ce que l’on dénomme comme la « personnalité » d’un humain est due et bâtie pour une large part, sur un « bric-à-brac », un « bricolage », de jugements de valeurs, de préjugés, et de lieux communs qu’il traîne. À mesure que l’âge avance ils sont de plus en plus rigides et de moins en moins remis en questionnements …

Dans cet édifice, ce tas informe pourrait-on dire, le retrait d’un élément de cette architecture branlante, ferait tout s’écrouler de cette structure difforme à l’apparence confortable, et c’est alors l’angoisse irrépressible* liée à un sentiment de vide « néantifiant » (une absurdité en soi, et pourtant … !) à ce jeu de dupe et d’illusions. Cette poussée d’angoisse peut aller aux extrêmes du meurtre, de soi, des « siens » ou du meurtre collectif que sont la guerre, les génocides, les maltraitances en tous genres, grandes et petites, tortures et tourments. Groupes sociaux et individus n’ont alors plus que ce recours pour exprimer leur égarement, voire une détresse pouvant les conduire à la démence.

Par la compréhension des mécanismes en jeu, du pourquoi et du comment, à travers l’histoire de l’humanité et dans l’état actuel des choses, on se rend compte que se sont établies des échelles, des hiérarchies de dominants.

Connaître les règles, les lois qui régissent la gravitation, n’est pas abolir la gravitation elle-même, mais permet de l’utiliser comme un fonctionnement vers des horizons différents, des inspirations novatrices.

Ainsi, se « libérer » du « champ gravitationnel » physiologique, légitime, de l’humain, d’une identité structurelle permanente, solide, bien illusoire, n’est pas abolir ce « champ gravitationnel », mais induit la compréhension de son fonctionnement pour l’orienter, s’en servir et l’utiliser vers autre chose, une autre dimension de notre nature humaine : la pleine conscience de ce que nous sommes « en vérité ».

Tant que l’humain n’aura pas accès, et ce de façon largement diffusée, à la façon dont fonctionne notre nature humaine, notre « trois-cerveaux-en-un » – ces trois parties essentielles en relation avec tout ce qui constitue notre corps individuel, certes, mais holistique et multiple, qui jusqu’ici a été orienté dans la finalité de relation de « domination » – il est totalement illusoire de raisonnablement voir quoi que ce soit changer dans ce que l’humanité donne à voir aujourd’hui comme hier … de ce que sera demain !

(extraits explicatifs et retranscrit par nos soins, de l’œuvre cinématographique « Mon Oncle d’Amérique », Film d’Alain Resnais © 1980

* L’angoisse naît du désir que la vie soit autrement que ce qu’elle est. Face à un monde soumis au changement, ce désir cherche à trouver une consolation dans quelque chose de permanent et de fiable, dans un soi qui a la maîtrise des choses, dans un Dieu en charge du destin. L’ironie de cette stratégie est que celle-ci se révèle être en réalité la cause de ce qu’elle cherche à dissiper. À vouloir soulager l’angoisse de cette manière, nous renforçons ce qui la crée en premier lieu, à savoir le désir que la vie soit autrement que ce qu’elle est. Nous voilà prisonniers d’un cercle vicieux : plus l’angoisse se fait sentir, plus nous voulons nous en débarrasser, et plus nous voulons nous en débarrasser, plus elle se fait sentir.

Un tel comportement n’est pas simplement une erreur stupide que nous pouvons facilement rectifier. C’est une habitude ancrée en nous, une dépendance, qui persiste même lorsque nous avons conscience de sa nature autodestructrice.

(p. 67, « Le bouddhisme libéré des croyances  », Stephen Batchelor, extraits © éditions Bayard 2004)

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L’écho explicatif d’une certaine lecture traditionnelle contemporaine

de : Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur

… Une première illusion, la plus grossière, de diriger son destin indépendamment à partir de sa « libre » volonté va tomber.

 Je m’aperçois que mes actions ont été des réactions ou, au moins dans certains cas, des réponses. Car il ne faut pas confondre une réaction et une réponse. Dans la réaction, impulsive et compulsive, nous sommes simplement emportés, dans la réponse nous demeurons conscients, établis en nous-mêmes, en possession de nous-mêmes, nous ne sommes pas identifiés. Plus vous observez votre existence, plus vous constatez qu’en fait toutes vos actions ont le plus souvent procédé de réactions mécaniques et non pas de réponses appropriées puisque l’élément de présence à soi-même, de vigilance faisait défaut.

Envisageons notre histoire personnelle depuis la conception. En quoi notre ego tel que nous le ressentons aujourd’hui a-t-il participé à la fusion de l’ovule et du spermatozoïde ? Qu’ai-je décidé en l’occurrence, en quoi ai-je été l’auteur de l’action, l’agissant ? Des chaînes de causes et d’effets très puissantes ont ordonné qu’un homme et une femme soient attirés mutuellement, s’accouplent, que cette femme soit enceinte et qu’un être humain vienne au monde. En quoi votre ego a-t-il ensuite participé au travail de multiplication et de différenciation des cellules qui produit l’embryon puis le fœtus pour constituer en neuf mois un être humain viable, avec un cerveau, un système nerveux, digestif, respiratoire. Puis, vous êtes nés, et ce n’est pas « vous » qui avez programmé l’expulsion de la matrice. L’ego n’y fut pour rien, même si, au niveau des différents constituants de notre être — l’Inde parle des koshas — des marques, des souvenirs voire même un traumatisme profond se sont imprimés lors de cette naissance.

Observons maintenant un bébé ou un petit enfant. Est-ce le sens de l’ego régnant aujourd’hui en nous en tant qu’adultes qui le fait se mouvoir ? Un bébé remue ses bras, détend ses jambes, fait des mouvements qu’il ne contrôle pas encore très bien, qui s’accomplissent d’eux-mêmes. Peu à peu il commence à être plus conscient, il reconnait sa main, la fait bouger, la regarde. Chez le petit enfant qui se met à quatre pattes ou essaie de se dresser, le sens de l’ego est à peine apparu. C’est la nature qui s’exprime à travers lui comme elle s’exprime à travers tous les autres phénomènes, la germination des plantes, la pousse des bourgeons au printemps, la chute des feuilles à l’automne. Ce n’est pas l’ego individualisé qui a programmé le développement d’un enfant selon une croissance prévue et dont les pédiatres contrôlent qu’elle se déroule bien selon les normes. D’ailleurs, les spécialistes en psychologie infantile sont convaincus que le sens de l’ego n’existe pas chez le tout petit mais se forme peu à peu a mesure que celui-ci s’identifie a son corps et à son prénom — une identification « au nom et à la forme », pour parler comme les hindous.

Le petit enfant est donc un être vivant qui peut ressentir, regarder, sourire, tourner la tête, mais qui n’a pas encore cette conscience pleinement établie chez l’adulte par séparation, différenciation et par comparaison entre le bien et le mal ou, d’abord, le bon et le mauvais. Dans les premières semaines, cette opposition est avant tout physique. Le bébé sent comme désagréable d’avoir faim et comme agréable d’aspirer le lait du sein ou du biberon, il sent comme pénible que quelque chose le gratte, le pique, le brûle et comme plaisant que cette sensation douloureuse disparaisse ou le bien-être qu’il éprouve s’il est bercé. C’est ultérieurement que, du plan de la sensation, l’être humain passe au plan des émotions et au plan des conceptions, des idées.

Poursuivons notre investigation. Plus tard, en quoi votre ego est-il intervenu pour décider : maintenant je vais m’offrir la crise de la puberté ? C’est la nature qui nous a tous fait passer par cette étape si importante, parfois difficile à vivre, qui transforme l’enfant en un adolescent. A partir de cette puberté, que nous n’avons ni choisie ni voulue, des désirs vont se lever, plus ou moins admis, plus ou moins refoulés, plus ou moins conditionnés par l’éducation. Et à cause de cette attraction dont nous ne sommes en aucun cas l’auteur, nous allons, garçon, sourire à une fille, l’aborder, lui parler, tomber amoureux d’elle, lui proposer de partir en vacances avec nous ou, fille, essayer de charmer, de séduire, nous maquiller, acheter la robe qui nous ira le mieux. Il vous semble que c’est vous qui agissez : c’est moi qui décide qu’un jeans me mettra plus en valeur qu’une jupe. En vérité, vous décidez à partir de quoi et pour quoi ? Vous vous adaptez à des pulsions et à des forces que la nature vous impose.

Nous ne survivons qu’autant que Dieu le veut bien et que l’énergie divine nous anime. Car, mis à part le suicide, nous ne choisissons pas non plus la date de notre mort. Ce n’est certainement pas notre ego qui décide d’attraper un germe ou un virus, d’être malade et de mourir. Des forces inconscientes profondes sont peut-être à l’œuvre, mais non le sens du moi avec sa conviction d’être l’auteur des actions. Nous mourrons un jour, peut-être ce soir ou demain, sans l’avoir consciemment décidé. Ce n’est pas moi qui décide qu’un automobiliste va brûler un stop au moment même où ma propre voiture franchit ce tronçon de route et que je vais périr dans un accident. Les idées les plus grossières et les plus erronées sur notre libre arbitre sont vite mises en cause. Sans aller jusqu’à des conclusions philosophiques définitives, nous commençons à admettre que cette liberté dont nous rêvions se trouve démentie par les faits, que nous sommes pris dans un immense réseau de causes et d’effets dont nous ne connaissons même pas le commencement et auquel nous sommes sans cesse contraints de nous adapter.

Mettre en cause le sens même de l’ego individualisé est une démarche qui ne s’accomplira pas en une heure de réflexion. Il vous faudra longtemps pour transformer peu a peu votre mentalité, votre vision de vous-mêmes et des choses et intégrer cette étonnante affirmation que le but d’une existence est de découvrir l’état sans-ego dans lequel le moi séparé cesse de jouer son rôle habituel.

(Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur, « La voie et ses pièges  » pages 91 à 94, Éditions La Table Ronde © 1992)

 

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— Nous avons donc, à travers ces deux perspectives, une ébauche de base relativement intelligible des mécanismes organisationnels qui nous animent.

Le Pr H. Laborit nous décrit une situation où ce qui sous-tendrait la Vie n’est pas de l’ordre du questionnement. Il finit par poser une autre question : que produit (ou produirait) des êtres humains « libérés » du poids de la référence à la « domination » ? Quels développements au niveau du fonctionnement de la neuroplasticité du cerveau humain cela induirait-il ?

Henri Laborit, semble assez proche finalement de ce que décrit par ailleurs Stephen Batchelor :

«  … l’agnostique fuit l’athéisme tout autant que le théisme, et il éprouve autant de réticence à considérer que l’univers est dépourvu de sens qu’à considérer qu’il en a un. Car nier l’existence d’un dieu ou d’un sens, ce n’est que poser l’antithèse de l’affirmation de leur existence. Cependant, une telle position agnostique n’est pas la marque d’un manque d’intérêt. Elle s’appuie sur la profonde reconnaissance du fait que « je ne sais pas », elle se confronte à l’énormité d’être né plutôt que de chercher le réconfort d’une croyance, elle se débarrasse les unes après les autres des idées qui occultent le mystère d’être là – en l’affirmant comme étant quelque chose ou en le niant comme n’étant rien. Ce profond agnosticisme est une manière d’aborder la vie, affinée par une conscience attentive continue. Cette conscience va peut-être nous conduire à réaliser qu’en définitive nous ne pouvons ni affirmer qu’il y a au plus profond de nous-mêmes quelque chose que nous pourrions toucher du doigt, ni affirmer qu’il n’y a rien. Ou encore, cet agnosticisme se manifestera peut-être par le biais d’une intense perplexité qui résonne à travers tout le corps, laissant l’esprit à la recherche de certitude sans nulle part où se reposer »

Le bouddhisme libéré des croyances  », p. 36, Stephen Batchelor, extraits © éditions Bayard 2004)

A.Desjardins, V. Loiseleur, font référence à « Dieu », une énergie de Vie de l’ordre du « divin ». La tradition millénaire a observé ce qui se passe dans son humanité, a expérimenté le fruit de ses observations et l’a structuré à l’aide d’un langage symbolique par défaut de connaissances scientifiques plus élaborées.

Quoi qu’il en soit, les deux perspectives nous présentent les forces puissantes d’une globalité appelées déterminismes en aléatoire. Toutes les deux proposent, chacune en fonction de leur « école », non pas l’annihilation de ces déterminismes qui vivent en chacun de nous, mais d’en comprendre les fonctionnements pour ne plus y être assujettis dans des réactionnels aveugles, d’entrevoir une utilisation vers d’autres horizons que ceux qui, à de rares exceptions près et nous y reviendrons plus tard, ont fait le lot commun de l’humanité jusqu’à ce jour, du moins dans ce qui nous est plus ou moins bien connu de notre propre histoire de l’humain.

Une autre humanité est possible, ils l’affirment, reste a s’en donner les moyens … et là visiblement, au vu de ce que nous donne à voir l’humanité d’aujourd’hui, il y a problèmes récurrents ! Or, la Vie sur Terre de l’humain développe une telle exponentielle dans son impact environnemental, qu’elle en arrive à la rupture des équilibres supportables par l’ensemble des écosystèmes.

Ainsi nous sommes en plein accord sur le fond avec ces deux perspectives que nous allons plus amplement développer, tout en nous réservant d’y apporter ce qu’il nous semblera le mieux adapté pour rendre ce propos le plus clair possible, la situation globale semble-il l’exige !

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