Nicole Lombard, L’année d’Anaïs

Cirque de Navacelles, dolmen de la Prunarède - Nicole Lombard, L'année d'Anaïs

Cirque de Navacelles, dolmen de la Prunarède

Je me revois encore, en ce même mois d’avril d’il y a cinq ans, découvrant Étrangers sur l’Aubrac installée au soleil de mon premier potager. Un chat gracieux, leurré par mon immobile concentration, a passé le mur et s’est approché sans méfiance. J’ai tourné une page; il s’est carapaté. Dans ma critique d’alors, je disais que recevoir des nouvelles de frères humains de précarité libre et digne me redonnait du cœur à vivre.

Une sieste auprès des corydales. (…) Grappes de clochettes où viennent en foule les papillons couleur de primevère, les premières abeilles, et de gros bourdons habillés de velours. Béatitude : tout ce monde ne fait pas attention à moi, qui suis allongée sur l’herbe avec un livre. (49)

Aujourd’hui, notre précarité est cernée d’interdits, de chagrins, de miasmes et de pétoche. Ce carré de jardin, à l’heure du Grand Encabanement Général, est devenu le dernier refuge où le soleil brille et les insectes vivent leur vie sans se soucier de moi et de mes attestations de sortie – béatitude. Et me voilà lisant L’année d’Anaïs, journal de l’année 2018 telle que vécue en la cabane aubracienne. Isha – ainsi nommé en hommage à Issa, le poète, rencontré lui aussi dans une publication des éditions du Bon Albert -, chat abandonné par d’inconnus voisins, nous a depuis adoptés et s’est intronisé gardien du potager. Du haut de son mur, il regarde passer les villageois de sortie pour leur heure octroyée par le gouvernement.

D’un peintre, qui exposait, je crois, dans une librairie de Conques : « ma peinture s’adresse au silence de chacun ». On peut le dire aussi de l’écriture. J’aime beaucoup le silence. (95)

Le silence de l’enchantement né de la contemplation d’un mélèze illuminé par l’automne ou de l’ombre fugace d’une anthrisque sur une pierre plate, scintille entre les lettres, entre en résonance avec nos propres vibrations intérieures. Mais aussi le babil des souvenirs, le grattement de la littérature, parfois l’exubérance d’une exclamation. Il n’est pas sûr que le seul silence – partage intime, certes, mais solitaire – soit attendu du lecteur. Nicole Lombard, dans son envie de transmission, cherche aussi des signes d’amitié, aimerait tendre, semble-t-il, si elle le pouvait, un bâton de parole, à celui qui se penche sur le papier imprimé de ses mots. Les pages bien aérées, blotties derrière une couverture colorée, donnent d’ailleurs envie d’aller chercher sa boîte de crayons de couleur. Les grandes marges blanches semblent attendre de ceusses qui les balayent d’un regard pour se concentrer sur le texte, un élan créatif, une mise en image de leurs sensations, un embellissement spontané fait de portraits, de nuages, de tout ce qui leur passe par la tête et qui puisse illustrer la saveur ces histoires, chroniques et réflexions.

Avec notre envie presque désespérée de transmettre aux jeunes générations quelque chose de ce qui nous fit aimer le monde, la vie, nos parents, nos anciens comme aussi bien nos contemporains, nous nous trouvons devant elles, en permanence, comme quelqu’un qui n’aurait pas su choisir le bon cadeau. (147)

C’est ce qu’elle a décidé de faire avec ses Pléiades, Nicole Lombard, après les avoir pendant des années conservés comme des trésors immaculés pour ses descendants : les annoter, les marquer de sa trace. Le flux généalogique se construisant et formant son esprit au loin, du renoncement à léguer est né une certaine liberté. Non sans tristesse. Elle picore dans ses souvenirs, réassure ses points de repères, nourrit les sanctuaires du songe. Que reste-t-il d’une vie quand elle chemine sur la dernière portion avant… avant quoi ? Un monde s’efface. Celui qui vient ne semble pas porter en lui le frémissement de la même sève. Mais qui sait ? Sans doute y aura-t-il toujours des cœurs pour nourrir un rapport mystique avec leur coin de pays, le bouquet d’arbre du haut de la colline, l’hirondelle de la fenêtre qui revient chaque printemps. Malgré les grands chambardements…

Où ai-je donc pu lire ces mots d’Ernie Lapointe, arrière-petit-fils du légendaire Sitting Bull :
« Nos déséquilibres spirituels détruisent la nature  » ?
Ainsi donc, si nous réussissons à retrouver, dans tout notre être, l’équilibre perdu, ce serait plus efficace pour sauvegarder ce qui reste autour de nous, et en nous, de nature, que tous les « plans » des politiques ?
Je le crois volontiers.
Mais j’ai bien peur, hélas ! que nous ne soyons déjà misérablement, et ridiculement, parvenus au tout dernier étage de la tour de Babel… (80)

Cirque de Navacelles

Cirque de Navacelles

Cirque de Navacelles - Dolmen de la Prunarède

Cirque de Navacelles – Dolmen de la Prunarède

Causse du Larzac - Mésange bleue

Causse du Larzac – Mésange bleue

Causse du Larzac - Empuse

Causse du Larzac – Empuse

 

Ce qui me déçoit toujours un peu chez Dhôtel que pourtant j’aime beaucoup, c’est qu’il se croit obligé de nous donner, à chaque fois, les clés du mystère qui a nourri le livre (le cheval pie du Pays où on n’arrive jamais, pour n’en citer qu’un exemple…).
Ce grand rêveur n’a pas osé faire confiance à la capacité de rêve de ses lecteurs. (59)

D’un personnage tel qu’Ameline dans Les Balesta de Bosco, on se demande assez bêtement : a-t-elle pu exister ? (ces « yeux sans regard », etc.)
La question n’est peut-être si bête : Ameline est, dangereuse ô combien ! Mais elle n’existe pas. C’est pourquoi rien n’a prise sur elle. (113)

 

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